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La vénération que Montaigne porte à Socrate ne fait qu’augmenter au fur et à mesure de la rédaction des Essais. Loin cependant de participer à la célébration de « Saint Socrate » (Érasme) à l’entendement « plus qu’humain » (Rabelais), il débarrasse le personnage de Socrate des scories métaphysiques dont l’avaient revêtu les penseurs renaissants, pour faire de lui un parangon d’humanité.

  1. Introduction. Socrate et Montaigne, philosophes aux mille visages
  2. Les Socrate de Montaigne
  3. La schizophrénie socratique de Montaigne
  4. Socrate, Montaigne et la modernité
  5. Conclusion. Montaigne, la lueur de l’aube des Lumières

SocrateAinsi, il y a dans les Essais non pas un, mais des Socrate. Est-on alors condamnés à envisager le socratisme de Montaigne comme un concept vague et mal formé, sans cesse changeant ? Socrate est-il héraclitéen ? Ou est-il au contraire possible de discerner dans le texte montaignien des figures socratiques bien marquées et définies ? Pour le dire avec le vocabulaire wébérien, est-il possible de dessiner des « idéal-types » des Socrate qui jouent dans les Essais ? Il serait alors possible de définir le socratisme de Montaigne comme à la croisée de toutes ces figures.

Socrate, un homme ordinaire ?

Comme l’a montré Frédéric Brahami [1], Montaigne ne fait pas figurer Socrate dans le cercle des « plus excellents hommes. »

Montaigne fit éclater la définition aristotélicienne de l’homme par genre prochain et différence spécifique, de « l’homme comme animal raisonnable ». On ne sait plus par conséquent ce qu’est le philosophe, s’il est homme, ou même s’il est bête. Dès lors, comment approcher l’homme si celui-ci n’est plus, la nature humaine ayant volé en éclats ? Face à cette aporie, la méthode de Montaigne réside dans « l’art du portrait », consistant en quelques traits saillants de l’homme étudié.

Bien que Montaigne affirme dans son « avertissement au lecteur » qu’il n’est question dans son livre que de lui-même, il y parle sans cesse des autres. Pourquoi ? Simplement parce que la comparaison des hommes entre-eux reste la seule méthode possible permettant de s’orienter et de trouver ce que peut-être l’excellence. Impossible, en effet, de la définir, car le nom est le piège essentialiste où tombent la logique, le langage et la biographie, nous faisant croire à des essences qui n’existent pas.

La méthode montaignienne d’investigation est alors quelque chose que l’on pourrait nommer « le relativisme biographique ». Comparer les vécus des hommes ayant marqué l’humanité afin d’en faire ressortir des invariants ; dégager par induction de l’étude empirique des hommes ce que pourrait être « l’excellence », plutôt que de forger ce concept a priori ou de le découvrir dans le ciel des Idées. Ainsi, il y a l’humanité, et il y a ses extrêmes, ses bords : les plus cruels en bas et les plus excellents en haut, qui comptent des personnalités comme Homère, Alexandre ou Epamimondas. Homère est excellent car présentant la particularité de n’avoir appris de personne tout en étant maitre en sciences et inimitable ; Alexandre l’est pour avoir atteint en une demi-vie les limites du genre humain ; Epamimondas l’est pour l’exemplarité de son innocence.

Socrate, en revanche, ne l’est en rien. Il ne participe pas de ces limites de l’humanité car il n’était ni homme d’état, ni homme politique, mais simplement homme. Il n’était pas aux bords de l’humanité, mais simplement en son centre. Il ne se démarque pas de l’humanité en ayant été aussi excellent que Homère, Alexandre ou Epamimondas, mais au contraire pour avoir été simplement homme, mieux que quiconque. Ainsi, paradoxalement, le sublime de Socrate, c’est sa vulgarité, sa bassesse. C’est d’être un homme ordinaire. Par conséquent, il échappe à la comparaison.

Frédéric Brahami remarque cependant que la vie ordinaire n’est pas un milieu. Pour Montaigne, celle-ci est à la fois haut et bas. Elle mêle tous les aspects du quotidien. Le milieu est une ligne plate restant du début à la fin au même niveau, sans jamais monter ni descendre : c’est ce à quoi vise le stoïcisme. Le centre en revanche, bien que pouvant au final, si on en calcule la moyenne, se situer au même niveau que le milieu, passe par une succession de hauts et de bas qui font ce qu’est être homme. Aussi Socrate se joint-il chez Montaigne non pas aux plus excellents des hommes que furent Homère, Alexandre et Epamimondas, qui, soit furent tout le temps hauts, soit furent tout le temps bas, ni à l’existence moyenne (au sens mathématique) sans plaisirs ni peines des stoïciens, mais bien plutôt à Caton, qui « fut véritablement un patron que nature choisit ».

Un Socrate machiavélique ?

L’humanité à laquelle participe Socrate ne peut ainsi en rien être définie conceptuellement, à la manière dont Aristote et la tradition médiévale le firent. D’après Paul Mathias [2], pour Montaigne, ce que Socrate nous enseigne de l’humanité, ce n’est pas un concept, mais un fait, un exemple. Socrate est celui qui le mieux incarne ce qu’est être homme.

Pour Paul Mathias, être homme, c’est accepter ce qui est proprement humain dans la vie, qui est d’un coté une structure d’aléas chaotique difficilement appréhensible, et d’un autre coté un ensemble de possibles. C’est en quelque sorte apprendre à conjuguer la fortune et le talent (virtù) tel un Machiavel. « Toutefois la faiblesse de notre condition nous pousse souvent à cette nécessité de nous servir de mauvais moyens pour une bonne fin » écrit Montaigne. Mais bien plus, il s’agit aussi d’être capable de jongler, d’accepter et d’assumer les contradictions inhérentes à la nature humaine, à sa nature, ce qui est ce que Montaigne se plaît précisément le plus à faire, comme nous l’avons déjà souligné. C’est accepter sa « complexion », s’accepter comme étant un, bien qu’étant sans cesse multiple, apprendre à assumer ses contradictions. « Notre vie est notre être, notre tout », dit Montaigne ; ce qui peut se comprendre à un premier niveau, d’après Paul Mathias, comme la difficulté qu’à l’âme à s’accommoder des contingences du corps, et à un deuxième niveau comme le défi consistant à se situer au regard de « la théorie de la vertu ».

Pour Paul Mathias, cette « théorie de la vertu » est à la fois difficile et triviale. Elle est difficile, car les contingences du monde empirique rendent toujours toute morale indéterministe. Nous ne savons pas quelles seront les conséquences de nos actes, s’ils seront ou non conformes à nos intentions initiales, si bonnes soient-elles. Mais la vertu est également triviale car celle-ci a pour centre cette « naïveté » chère à Montaigne. Il suffit d’avoir des principes et de s’y tenir droitement sans spéculer. Toute la difficulté étant alors de trouver le bon rapport entre d’un coté les principes et de l’autre leurs conséquences.

Or, « être homme », c’est précisément parvenir à se maintenir à bonne distance de ces deux pôles, que Max Weber désignera plus tard par « éthique de responsabilité » et « éthique de conviction ». Pour Weber, l’homme politique est celui qui parvient à rester près de ses convictions tout en se montrant responsable quant aux conséquences. Pour le Montaigne de Paul Mathias, c’est ce que Socrate, dans son humanité, parvient à faire. Tout comme Zénon prouvait le mouvement simplement en marchant, Socrate prouve la vertu, sa vertu, simplement en vivant. Il n’y a pas de décalage chez lui entre le discours et les actes. Socrate est entier, et cette entièreté n’est autre que sa complexion et sa naïveté qui lui font aborder les problèmes de la vie sans les trésors d’argumentation des « docteurs subtiles » de l’époque. Ainsi l’humanité de Socrate est-elle exemplaire pour Socrate car 1) il n’y a pas de différence chez lui entre la vie et la vertu ; 2) il est entier ; 3) cette entièreté de Socrate est en complexion et 4) en naïveté.

Voici donc un premier Socrate montaignien, si l’on en croit Frédéric Brahami et Paul Mathias, qui apparaît être comme l’archétype de l’homme moyen, médiocre, ordinaire, et qui paradoxalement se montre habillé des vêtements moraux de l’homme politique, puisque prêt à sacrifier ses principes au nom d’un pragmatisme de bon aloi, tout comme le ferait le Prince de Machiavel.

Un Socrate idéaliste ?

Or, ce Socrate est comme l’image inversée d’un autre qui se trouve également chez Montaigne. Philippe Desan [3] rappelle qu’il ne faudrait pas oublier quelle fut l’issue de la vie de Socrate : le procès, la ciguë, la mort. Pourquoi ? Simplement pour n’avoir pas su se taire quand il le fallait, simplement pour avoir continué à s’accrocher aux principes, à l’éthique de conviction, quand il fallait peut-être ménager une place à l’éthique de responsabilité. La franchise, cette « science de s’opposer », que Montaigne reprendra tout en s’en détachant progressivement, est ce qui conduira Socrate à sa perte. Parce que Socrate, par vocation philosophique, continua à interroger, à chercher le vrai par amour du vrai, à prendre la dispute comme un fin en soi quand cela dérangeait, il en paya le prix fort. Trop idéaliste, trop animé par ce projet de réformer les âmes dans une cité qui se refusait à l’art de la maïeutique, il fut exécuté comme s’il eut été un assaillant. Mais pouvait-il s’en empêcher ? Socrate était animé par ce démon auquel il ne pouvait résister, et qui ne sut le faire taire qu’en de trop rares occasions.

D’où la conclusion de Philippe Desan qui s’achève sur ce constat que Montaigne est moins idéaliste que Socrate. Montaigne reprit la franchise de Socrate dans les matières politiques. Mais au fil des années, il dut tempérer. La science de s’opposer est difficilement praticable d’une manière pleine. Montaigne, lui a su agir en homme politique, en Machiavel quand il lui fallut le faire durant sa carrière, au contraire de Socrate qui paya son entêtement de sa vie. Ce qu’enseigne le procès de Socrate, c’est que « la science de s’opposer », si elle existe, ne mérite pas d’être transmise.

La Mairie de Bordeaux, lot de consolation créé spécialement pour Montaigne qui visait en fait plus haut, fut une expérience décevante pour lui comme pour les autres, notamment au terme de son deuxième mandat. C’est après avoir abandonné toute ambition publique et politique qu’il se mit à écrire franchement et entièrement, au départ de manière privée, en se repliant tel un épicurien dans son Jardin, entouré de « ses amis les livres ». Voilà ce qu’aurait dû faire Socrate lorsque le vent commençait à tourner, et non poursuivre en allant au devant des hostilités.

D’où la proposition de Philippe Desan de lire chez Montaigne deux Socrate : un Socrate public, et un Socrate privé. Si les deux furent un temps réconciliables, le vécu biographique de Montaigne acheva de les rendre à jamais opposés l’un à l’autre, ce que montre très bien l’évolution du statut accordé à Socrate au fur et à mesure des couches de la rédaction des Essais. Comme Montaigne le dira au sujet de son expérience politique, « le Maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. »

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[1] Frédéric Brahami, « Socrate et les plus excellents hommes »

[2] Paul Mathias, « Socrate était homme »

[3] Philippe Desan, « Le Socrate de Montaigne ou « la science de s’opposer » »