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La vénération que Montaigne porte à Socrate ne fait qu’augmenter au fur et à mesure de la rédaction des Essais. Loin cependant de participer à la célébration de « Saint Socrate » (Érasme) à l’entendement « plus qu’humain » (Rabelais), il débarrasse le personnage de Socrate des scories métaphysiques dont l’avaient revêtu les penseurs renaissants, pour faire de lui un parangon d’humanité.

  1. Introduction. Socrate et Montaigne, philosophes aux mille visages
  2. Les Socrate de Montaigne
  3. La schizophrénie socratique de Montaigne
  4. Socrate, Montaigne et la modernité
  5. Conclusion. Montaigne, la lueur de l’aube des Lumières

MontaigneIl devient banal de souligner la multiplicité de Montaigne. Il n’y a en effet pas un, mais une infinité de Montaigne dans les Essais. Un passe-temps favori de l’auteur est de s’émerveiller dès qu’il le peut de cette différence, de souligner qu’il est comme un flux héraclitéen qui sans cesse change. « Distinguo est le plus universel membre de ma logique » nous dit-il, maxime qu’il s’efforce d’appliquer à chaque sujet, trouvant, dans ce qui semble a priori le plus simple et le plus convenu, la complexité la plus inattendue. De son dessein de se peindre « tout entier et tout nu », il en ressort le tableau d’un homme qui est différent à chaque page, car à chaque fois envisagé selon un autre point de vue. Montaigne use en effet souvent de ce verbe « peindre ». Comme le remarque Philippe Desan [1], il est un inventeur de l’impressionnisme avant l’heure, se plaisant à ne donner du réel que ce que sa conscience en remarque sur l’instant, pouvant dresser ainsi des images presque opposées d’un même objet à quelques moments d’intervalle, tout comme Monet rendait vingt toiles de la cathédrale de Rouen en une seule journée. Ainsi les commentateurs se perdent-ils dans les chemins ouverts par Montaigne : certains le disent athée, d’autres fidéiste ; certains le dépeignent hédoniste, d’autres ascète ; certains le catapultent réformateur, voire révolutionnaire, d’autres conservateur.

De même, il n’y a pas un, mais des Socrate. Il y en a au moins un pour chaque auteur qui dans l’histoire de la philosophie lui a fait référence, autrement dit, au moins un par philosophe, si bien que dresser un portrait de celui que l’on présente comme le « Père Fondateur » de la philosophie est une quête sans fin. Socrate était déjà ce personnage si indéfinissable pour ses plus directs contemporains. Satyre et Silène, « torpille » pour Ménon, capable d’être revendiqué par des écoles de pensée très différentes, voire antinomiques : du cynisme le plus hédoniste d’un Diogène au stoïcisme le plus austère, en passant par le platonisme et le néoplatonisme les plus métaphysiques, sans oublier par le pyrrhonisme le plus sceptique. Tous revendiquent leur filiation à l’enseignement fondateur d’un seul et même homme. Dans son Histoire de la philosophie, Jean-François Revel concluait de ces si grandes différences de jugement sur Socrate que ce dernier n’avait probablement pas existé au sens où nous l’entendons. Qu’une pièce comme Les Nuées d’Aristophane parodiant l’enseignement de Socrate ait pu servir de pièce à charge dans son procès sans que personne ne trouve rien à y redire sur sa légitimité prouverait que le personnage n’avait pas l’importance dans la société athénienne qu’on lui prête [2]. Le Socrate des livres de philosophie ne serait qu’une hypostase, un mythe réifié faisant passer pour historique et décisif un personnage fantasmé, une feuille blanche sur laquelle les doctrines même les plus opposées peuvent se projeter sans peine. Bien plus, Socrate serait un enjeu idéologique, car montrer que tel enseignement philosophique peut se rattacher naturellement à la figure socratique permet de le légitimer en tant que doctrine, et de disqualifier tous ceux lui étant opposés à l’aide d’une sorte d’argument d’autorité du type : « nous disons que X ; Socrate a dit que X ; donc nous sommes fondés à le dire ».

Ceci rend par conséquent éminemment problématique la question du socratisme de Montaigne. Car Socrate est une référence constante dans l’œuvre de Montaigne. La place qu’il lui accorde dans les Essais ne fait qu’augmenter au cours de leur rédaction, en témoigne la succession des différentes couches, où les autres références s’effacent peu à peu devant celui qui n’a jamais écrit. Montaigne revendique explicitement une filiation philosophique à Socrate qui va croissant.

Or, si Socrate est cet « Objet Philosophique Mal Identifié », si Montaigne est cet auteur qui se fit un point d’honneur à n’être pas systématique et sans cesse changeant, Socrate ne risque-t-il pas de se montrer encore plus indiscernable dans les écrits de Montaigne ? Quel est ce Socrate, ou plutôt, quels sont ces Socrate ? Se pourrait-il que Montaigne se soit laissé piégé par ce Socrate protéiforme ? Se pourrait-il aussi que Montaigne nous piège en faisant passer dans ses écrits pour socratique ce qui ne l’est pas ?

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[1] Philippe Desan, « Montaigne » in Gradus philosophique, GF, p. 539.

[2] « Imaginons qu’en 1930, un auteur du boulevard ait mis sur la scène Henri Bergson en personne, en lui prêtant les idées de Hume, d’Auguste Comte, de Marx et de Nietzsche, la pièce n’aurait tout simplement pas pu voir le jour, pour cause d’invraisemblance excessive. » Revel, Histoire de la philosophie occidentale, Pocket, p. 99.