Michel FoucaultLa vie intellectuelle lyonnaise – il y en a une – est très foucaldienne ces derniers temps. Après la faculté de philosophie de Lyon III qui a consacré une curieuse journée d’étude dont nous aurons à reparler intitulée « Du Gestell (M. Heidegger) au dispositif (M. Foucault) » destinée à montrer les convergences entre les travaux des deux philosophes, la Bibliothèque de la Part Dieu accueille en ses murs une exposition baptisée « Archives de l’infamie » autour du texte de Foucault « La vie des hommes infâmes », dont Deleuze jugeait que c’était l’un de ses écrits les plus aboutis.

En marge de cette exposition, il y eut plusieurs conférences où les plus grands foucaldiens de France sont intervenus. Notamment, jeudi 11 juin, Paul Veyne et Didier Eribon, qui tous deux connurent personnellement Foucault à des périodes différentes – le premier dès hypokhâgne, le deuxième lors de ses dernières années -, prirent la parole, et, aimablement, la laissèrent sur la fin pour quelques questions/réponses.

Pour écouter la conférence (le moment en question ci-dessous débute aux alentours de 01:14:00) :

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Parmi ces questions, il y en eut une d’un auditeur, historien, qui s’étonnait, voire s’offusquait du peu d’intérêt scientifique que fournissait la pensée de Foucault. D’après lui, les concepts de Foucault sont inapplicables à toute théorie sociologique, contrairement à la pensée de quelqu’un comme Bourdieu qui fut beaucoup plus féconde.

Cette objection embarrassa beaucoup Veyne et Eribon. D’une part parce qu’ils voyaient mal le problème : il faut être bien sot pour soutenir que la pensée de Foucault est stérile. Mais aussi parce que d’autre part, il faut bien avouer que les textes de Foucault sont relativement inclassables, qu’ils ne se plient pas, ou mal, aux canons du genre sociologique, voire à ceux de la littérature universitaire en général.

C’est pourquoi la réponse consista à rappeler que c’est précisément le propre de la philosophie de fournir des concepts très plastiques applicables à des contextes parfois radicalement hétérogènes, et que c’est peut-être là en quoi le discours philosophique se démarque du scientifique. A ceci, il convient de remarquer que les concepts foucaldiens eurent, quoi qu’on en dise, une postérité extraordinaire : il n’y a en effet pas de texte critique qui, au moins aux États-Unis (par exemple, les gender studies avec Judith Butler), ne réutilise massivement les concepts foucaldiens, et la politologie contemporaine, d’après Paul Veyne, est très marquée par les analyses de Foucault.

La réponse laissa froid l’auditeur, qui n’en démordait pas. Non, on ne pouvait pas comparer cette influence là à celle que Bourdieu exerçait, exerce et exercera en sociologie avec, par exemple, le concept d’habitus. En arrière-plan de l’objection, on sentait poindre comme une indignation devant cette fascination qu’exerce Foucault aujourd’hui auprès des intellectuels, avec la dénonciation de la mascarade que constituait cette conférence et cette exposition faisant figure de canonisation. Pourquoi tout cela, puisque le succès, la célébrité, la notoriété de Foucault ne seraient qu’usurpés, compte tenu du peu d’efficace scientifique de sa pensée ?

Une discussion de sourds s’engagea, qui n’aboutit sur rien. On voit mal comment, en partant de pareils présupposés antinomiques et antagonistes, les deux camps pouvaient ou pourraient se réconcilier. Mais surtout, le débat laissa de côté une question qui aurait pu permettre de progresser quelque peu : « qu’est-ce que Foucault pensait de la sociologie ? » La réponse aurait sûrement été bien simple : la sociologie est une de ces sciences humaines qui naît avec les autres au XIXe siècle dans le contexte de l’épistémè de l’époque qui cherche à mettre en place des processus d’objectivation assujettissant les existences humaines. Sachant cela, comment Foucault aurait-il pu faire de la sociologie, puisque cela n’aurait fait qu’entretenir cette mascarade ?

D’un côté, Foucault a en effet bien conscience que le couple savoir/pouvoir est un complexe périlleux pour la société puisque « formation de savoir et majoration de pouvoir se renforcent régulièrement selon un processus circulaire. [1] » Tout développement de la science a des incidences sur le plan du pouvoir, et vice-versa. Mais d’un autre côté, il a aussi bien conscience que lorsqu’il dit cela, il produit lui-même des connaissances ; que lorsqu’il écrit, par exemple, Surveiller et Punir en faisant l’anatomie du pouvoir politique des sociétés disciplinaires, il donne à la fois une analyse et une synthèse qui pourra servir, mise en de bonnes mains, à émanciper, mais mise en de mauvaises, à aliéner.

Ainsi, avec Foucault, c’est le dilemme de Machiavel-Rousseau qui se pose. Machiavel, dans Le Prince mais aussi dans le Discours sur la première décade de Tite-Live, met à nu les mécanismes de la politique jusque dans ses plus petits rouages. Avec sa décision de « se conformer à la vérité effective de la chose [plutôt] qu’aux imaginations qu’on s’en fait [2] », il donne enfin le plan réel du pouvoir politique, il dit ce qu’il est en fait, et non ce qu’il devrait être en droit. Mais de ce plan, on peut ensuite en faire deux choses totalement opposées : soit, comme Rousseau [3] le pensait naïvement [4] de Machiavel, l’utiliser pour résister contre le pouvoir ; soit, comme ce que Machiavel voulait en fait qu’on en fisse, l’utiliser au contraire pour renforcer ce même pouvoir.

En somme, deux usages contradictoires mais tous les deux possibles d’un même savoir. On sait depuis Hume et la « loi » qui porte désormais son nom que passer du descriptif au normatif relève du paralogisme [5]. Le savoir de quelque chose ne suffit pas à prescrire l’usage de celui-ci.

Autre pouvoir, autre savoir. Au seuil de l’âge classique Bacon, l’homme de la loi et de l’Etat, a tenté de faire pour les sciences empiriques la méthodologie de l’enquête [c’est-à-dire transposer dans le savoir des sciences de la nature les méthodes du pouvoir inquisitorial]. Quel Grand Surveillant fera celle de l’examen [pouvoir], pour les sciences humaines [savoir] ? [6]

Et si, précisément, il n’y avait pas besoin d’un « Grand Surveillant » ? Et si l’exposé synthétique du fonctionnement du pouvoir disciplinaire et des méthodes d’examen avait été fourni par Foucault lui-même ? En tant qu’ils sont un savoir, il est tout à fait possible pour le pouvoir de faire un usage aliénant des textes de Foucault – tout comme il existe un usage émancipateur de ces mêmes textes. Fournir les plans de construction de quelque chose en en faisant l’archéologie ou la généalogie, c’est certes donner les éléments pour le déconstruire, mais aussi donner automatiquement toutes les clefs nécessaires pour le construire à nouveau, voire pour empêcher sa destruction. Foucault l’a toujours dit et répété : les textes, et surtout les siens, ne sont que des boîtes à outils. Libre à ceux qui en disposent d’en faire l’usage qu’ils ont besoin – l’héritage foucaldien pouvant ainsi être revendiqué tant dans les rangs des altermondialistes (voire Julien Coupat) que dans ceux du Medef (voire François Ewald).

Aussi Foucault marche-t-il sur un fil, tel un funambule. Il sait qu’il suffit d’un rien pour que le savoir qu’il compose s’avère néfaste. C’est pourquoi Foucault ne pouvait pas ne fournir qu’un simple savoir, qu’une simple science, qu’une simple sociologie, sans aucun mode d’emploi avec venant en fournir l’utilisation. Car contrairement à ce qu’on lui aura reproché tout au long de sa vie, le savoir qu’il propose n’est pas que théorique. Il est aussi, et surtout, pratique. Les instructions d’utilisation du savoir foucaldien ? Elles sont dans ses engagements politiques. En réconciliant la théorie et la pratique, le discours et l’action, la plume et l’épée, Foucault espérait sans doute prémunir le savoir qu’il produisait de ses utilisations illégitimes toujours possibles par le pouvoir en montrant ce qu’il fallait en faire – tout comme Diogène prouvait le mouvement en marchant. Par conséquent, son discours ne pouvait être que philosophique : la philosophie est l’amour de la sagesse, laquelle désigne sans exclusion autant le savoir que la vertu. La science de Foucault ne pouvait pas aller sans conscience, elle ne pouvait pas n’être que science. S’il fallait encore chercher pour savoir où ranger Foucault, on aurait la preuve qu’il est bien ici chez les philosophes.

________________________

[1] Foucault, Surveiller et Punir, p. 260.

[2] Machiavel, Le Prince, Chap. XV.

[3] « En feignant de donner des leçons aux Rois, il en a donné de grandes aux peuples. Le Prince de Machiavel est le livre des républicains. » Rousseau, Du contrat social, III, 6. « Les maximes de celle-ci [l’économie publique tyrannique] sont inscrites au long […] dans les satyres de Machiavel. » Rousseau, « Économie » in Encyclopédie.

[4] La naïveté, du philosophe au peintre, semble être ce qui rassemble les Rousseau encore plus que leur nom.

[5] Hume, Traité de la nature humaine, III, I, I.

[6] Foucault, Surveiller et Punir, p. 262-263.

[amtap book:isbn=2070729680]