Dans Les Visiteurs du soir le combat du diable contre l’amour est visible physiquement et sensiblement.

Le contraste entre jeux de teintes et pleine lumière donne à voir la guerre menée par le fantastique au merveilleux. Cette guerre est conduite par un diable maître des images et des discours. Jamais (ou si peu !) entravé par la lumière ou les déclarations des hommes, il obtient et façonne les images qui lui plaisent.

Mais le diable demeure impuissant face un son. Il l’entend, il l’explique, il l’écoute. Puis, il s’efface. Le battement uni des cœurs amoureux marque et produit la victoire de l’amour, et celle du merveilleux.

Développons cette première approche esthétique du film, faisant abstraction de l’intrigue, des acteurs ou même du montage.

Un monde en lumière et bigarrure

Les Visiteurs du soir est matériellement, du point de vue des couleurs sur la pellicule, un film en noir et blanc. Du point de vue de l’étalonnage de la pellicule, il apparaît comme un film en clair et sombre. Enfin, pour la composition, les images alternent entre images claires en camaïeux de blanc et images plutôt sombres (à débattre) offrant de formidables jeux de contrastes et de teintes.

Sur la bande de pellicule, des segments clairs et blancs suivent des segments composés, contrastés et panachés. Pour le spectateur, du point de vue sensible, certaines scènes sont tout en lumière, et les autres tout en teintes sombres. Sur la durée du film, on perçoit une alternance entre lumière et bigarrure.

Le terme « bigarrure » ne rend peut-être pas justice à la beauté des images et des jeux de teintes. Et si dans les scènes d’intérieur les jeux de teintes sont en harmonie, ils caractérisent aussi les scènes de nuit. Or je trouve que les scènes de nuit « scintillent ». Elles offrent ainsi une lumière bigarrée.

Une bigarrure diabolique

Au cours du film, la perception des contrastes est associée aux actions maléfiques. Le bigarré devient la couleur des intérieurs, des mélanges, des feintes et des coups tordus. La bigarrure est perçue comme diabolique. Cette association n’est pas inédite.

Dans un petit livre sur la rayure, Michel Pastoureau explique comment l’œil du Moyen-Âge, attentif à la structure des surfaces et à la couleur, voyait dans la rayure une source de confusion. De même, dans les Visiteurs du soir, la bigarrure est une source de confusion.

Semant la confusion au Moyen-âge, la rayure devint une marque d’infamie. Les code-rayures variaient d’une ville et d’une époque à l’autre, mais la rayure était réservée aux vêtements des populations réprouvées, des bouffons, des saltimbanques ou des prostituées. Sentimentalement, symboliquement, le sentiment de confusion et d’infamie passait des réprouvés au supposé prince des réprouvés et de la confusion. La rayure était l’étoffe du diable. Et L’Etoffe du diable, c’est le nom du petit livre de Michel Pastoureau sur la rayure.

Si la bigarrure est une rayure, l’étoffe du diable peut être bigarrée. Dans les Visiteurs, l’étoffe du diable est bigarrée. Les arabesques d’or sur fond de velours sont un parfait symbole de sa maîtrise des formes et de la confusion.

Marcel Carné avait-il l’œil médiéval ? Il avait en tout cas un modèle médiéval. Version matérialiste de cette même question : les caméras d’époque écrasaient-elles la profondeur ?

Carné et son équipe de décorateurs et costumiers avaient l’œil médiéval.

Une lumière merveilleuse

Au cours du film, on perçoit la lumière comme naturelle. Elle est la lumière de la nature, qui colore les chevaux, les belles dames et les ours ressuscités.

Cette lumière naturelle, paraît-il produite par des projecteurs quand le ciel était nuageux, éclaire les visages et baigne la nature. Elle la noie de sa clarté. Quand on perçoit la nature, cette lumière aveugle et installe le spectateur dans un registre merveilleux.

Enfin, cette lumière est splendide mais pas transcendante. Le film ne propose ni lever de soleil, ni rayon de soleil perçant les nuages. Ainsi, la lumière n’est pas symboliquement divine. Au début du film, elle accueille le bien (épisode de l’ours) ; au bord de la fontaine, elle enveloppe l’amour. Esthétiquement, la lumière révèle un monde merveilleux où l’on vit d’amour et d’eau fraîche.

La lutte du fantastique contre le merveilleux

Au début du film, tout est lumière et tout est merveilleux. Le château est beau et blanc, le bourreau pêche et l’un des héros ressuscite un ours. On fait le bien. Puis les personnages, des saltimbanques, entrent dans le château. On y donne une fête, les convives s’amusent et les décors sont beaux. Mais on célèbre l’annonce d’un mariage sans amour. Peu à peu, la lumière s’efface.

Le monde humain, bigarré, clair-obscur et corruptible, prend ainsi la suite d’une nature lumineuse, merveilleuse et incorruptible. Les fiancés ne s’aiment pas et pourtant ils ont accepté de se marier. Ce manque d’amour appelle un malheur. Dans le film, ce malheur vient à lui sous des formes humaines, surnaturelles et diaboliques. Le merveilleux va pâtir du fantastique.

Les forces du fantastique

Le fantastique lance le premier assaut. Gilles et Dominique agissent, tout en magie et séduction. Mais Anne aime, et Gilles aussi déjà.

Pour empêcher Gilles d’aimer, les paroles de Dominique et le chant des émissaires ne suffisent pas. Alors le diable intervient. Il surgit lui-même, en personne, magnifique et superbe, tel un éclair dans la nuit. La salle des noces dessine le damier d’un jeu et d’une partie que le diable vient gagner.

Le diable emploie la nuit, les déguisements et la magie. Mais surtout, il intrigue et il corrompt. Finalement, il réussit même en plein jour : le sang coule, on emprisonne les innocents, il le diable se montre en pleine lumière. Le récit annonce une victoire du fantastique sur le merveilleux. Pourtant, d’un point de vue sensible, du point de vue de la perception, cette victoire n’est pas certaine. Au cœur de la nuit se lève la Lune et, à la lin du film, la lumière est partout.

La victoire du merveilleux

Matériellement la question se pose ainsi : de la bigarrure ou de la lumière, qui vaincra ? La bigarrure est inhérente au noir et blanc, elle pourrait gagner. Mais la lumière est au principe de la projection et peut toujours gagner. La matérialité du cinématographe invite même à penser la primauté de la lumière au cœur des salles obscures. Matériellement, le cinéma est un art merveilleux. – Toutefois, cela n’est qu’une leçon esthétique sur le cinéma, révélée par le lien entre lumière et merveilleux dans les Visiteurs du soir.

Alors, qui gagne ? De toute évidence, c’est la lumière. Dans le plan final, le diable disparaît et ne restent que les amoureux, illuminés d’une blancheur immaculée. Malheureusement, les amoureux ont été changés en statue. Sensiblement, cette victoire de la lumière marque la défaite du fantastique, mais pour la perception (ses sensations, ses anticipations, ses symboles), ce n’est pas encore le triomphe du merveilleux. En se retirant, le diable a-t-il ravi le merveilleux ?

Pour nous rassurer, revenons à la matérialité de la pellicule du film. Elle avait sans doute une piste optique, techniquement parallèle aux photogrammes. Dans le film, en tout cas, les sons, paroles et musiques suivent les images. Du moins, jusqu’à la scène finale où un son audible mais invisible se laisse entendre, c’est-à-dire un son sans cause visible à l’image.

Ce son, dit le diable, est celui du cœur de la statue. Le battement du cœur, invisible et rassurant, nous indique, on ne sait comment, que les amoureux sont vivants. De même, la disparition magique du diable éloigne notre inquiétude. Le surnaturel devient rassurant, la lumière règne, le monde est merveilleux. Pour la perception, c’est une victoire du merveilleux.

Petit bilan, où le diable s’efface devant l’amour

Les images du film alternent lumière et jeux de tons ; la sensation perçoit une alternance de plans en lumière et de plans bigarrés. Au niveau de la perception (où se mêlent sensation et symboles) le spectateur assiste à un assaut mené par la bigarrure diabolique (l’étoffe du diable) contre la lumière merveilleuse.

A la fin du film, tout semble perdu, car le diable a figé et transformé les amoureux en statue. Les forces du fantastique semblent avoir asséché la vie, asservi la lumière et vaincu le merveilleux. Le diable a-t-il gagné la bataille des images ? On pourrait le croire.

Heureusement, le diable perd la bataille du son : les cœurs amoureux rompent le silence produit par le diable et nous assurent de la défaite des forces du fantastique. Le diable n’a plus qu’à s’effacer. Cette victoire sonore est celle de l’amour, de la vie et du merveilleux.

On apprend ainsi à mieux regarder les dernières images : la statue des amoureux était déjà immaculée et la lumière l’emportait sur la bigarrure. On sait donc que le diable a perdu la bataille du son et la bataille des images, et qu’en cela consiste la victoire du merveilleux. Maintenant, enfin, nous pouvons parler d’amour…