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Jean-Jacques RousseauLe Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes fut publié par Rousseau en 1755 et est le résultat de la participation de l’auteur à une question posée par l’Académie de Dijon en 1753 qui était : « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Si avec son précédent Discours sur les sciences et les arts il était parvenu à remporter le concours en 1750, cette fois-ci, il échouera. Pourquoi ? Rousseau défend dans ce texte des hypothèses à contre-courant : la méchanceté de l’homme ne proviendrait pas d’un vice intrinsèque et fondamental, celui-ci étant naturellement bon. C’est la société qui vient au contraire le corrompre.


Préface

 « Quelle est l’origine de l’inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. »

Pour répondre à la question, Rousseau entend connaître d’abord l’homme. Les anthropologies antérieures ne le satisfont pas et il compte en établir une nouvelle. De plus, par loi naturelle, Rousseau voit que l’on a mis tout est n’importe quoi derrière. Comme cette loi ne doit parler que par la nature, il faut éliminer les principes parlant uniquement à l’être raisonnable. Rousseau voit ainsi deux principes : « l’un nous intéresse ardemment à notre bien-être et à la conservation de nous-même, et l’autre nous inspire une répugnance naturelle à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement nos semblables (p. 162) ». « Tout être sensible », c’est-à-dire même les animaux. Ils participent ainsi aussi à la loi naturelle.

 

 

Introduction

Deux types d’inégalités : 1) naturelles ou physiques (age, santé, force) 2) morales ou politiques, fruits d’une sorte de convention (privilèges, richesses, honneurs).

On ne peut pas répondre à l’origine des premières inégalités : la réponse est dans le mot. On ne peut pas dire s’il y a des liaisons entre les deux. Le Discours se veut en fait de trouver dans le progrès le moment où le droit à succédé à la violence, où la nature fut soumise à la loi.

Pour cela, les philosophes ont essayé de remonter à l’état de nature, mais personne n’y est arrivé. Chacun à « transporté à l’état de nature des idées qu’ils avaient prises dans la société (p. 168) ». D’ailleurs, cet état n’a peut-être jamais existé. Ce n’est qu’un « raisonnement hypothétique et conditionnel (p. 169) »

Rousseau s’adresse à tous les hommes et va leur raconter leur histoire, celle trouvée non dans les livres, mais dans la nature (p. 169)

 

 Première partie

Rousseau prend l’homme tel que nous le sommes, pas une autre espèce différente de nous. Il prend l’homme en dehors de tout progrès technique. Les hommes sont dispersés et imitent la façon de vivre des animaux. La disposition physique de l’homme est cependant plus parfaite que celle des animaux.

Les hommes développent ensuite progressivement leurs capacités physiques jusqu’au maximum, contrairement à l’homme civilisé qui, lui, n’utilise pas son corps, comme il peut le faire puisqu’il peut utiliser l’industrie pour s’économiser.

Contrairement à Hobbes, l’homme n’est pas « naturellement intrépide (p 176) ». Au contraire, celui-ci ignore le bien et le mal physique qu’il peut attendre de sa rencontre avec quelque chose. Ce n’est que par un apprentissage qu’il va apprendre son infériorité ou sa supériorité par rapport aux autres objets. Il compense la force animale par l’adresse humaine.

Comme l’homme est solitaire, il est en bonne santé car il ne peut attraper des maladies qu’au contact de l’autre (p. 179). On serait restés en bonne santé si l’on était restés solitaires. Ainsi, la médecine est un fruit de la réflexion. S’il y a médecine, c’est qu’il y a maladie. Or, la maladie est contre nature. Donc la réflexion est contre nature, et ainsi, « l’homme qui médite est un animal dépravé. (p. 180) »

Il ne faut donc aucunement confondre l’homme sauvage avec les hommes que nous avons sous les yeux. L’homme civilisé est à l’homme sauvage ce que l’animal domestiqué est à l’animal sauvage. Mais les différences sont plus grandes chez l’homme. Toute la technique est à l’homme sauvage contingente et non nécessaire. Ses deux grandes facultés sont la défense et l’attaque.

Ayant fini de décrire l’homme physique, Rousseau passe à l’homme moral (p. 182), ou plutôt à son étude « par le coté métaphysique et moral. »

L’animal et l’homme ne sont que des machines ingénieuses. La seule différence est que l’animal agit par instinct et l’autre par un acte de liberté (p 182). « La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer ou de résister. (p. 183) »

Un autre point de différenciation est que l’homme est perfectible, et qu’ainsi, seul lui est sujet à devenir imbécile, puisqu’on ne peut perdre que ce que l’on a acquis. La perfectibilité de l’homme est son drame.

L’homme sauvage est ainsi au départ mû uniquement par son animalité, par les instincts. « Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières et presque les seules opérations de son âme. (p. 195) »

« L’entendement humain doit beaucoup aux passions qui lui doivent beaucoup aussi (p. 195) ». Nous ne voulons connaître que parce que nous le désirons. Et, si l’homme sauvage ne désire ou ne craint que ce que ses besoins physiques lui font sentir, nous désirons ou craignons ce que l’entendement nous dit. L’homme sauvage n’a jamais besoin que de « nourriture, d’une femelle et de repos (p. 196) ». Il craint seulement la douleur, pas la mort, car il l’ignore.

Le fait que certains peuples soient plus industrieux que d’autres est une conséquence de l’environnement qu’ils habitent.

Le sauvage vit dans l’instant, il n’a pas d’avenir, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas d’avenir. Ce n’est pas chez lui qu’il faut chercher la philosophie. Ils abhorrent tous le travail continu.

Pour passer du stage sauvage à celui de l’homme de connaissance, on ne peut pas tabler cela sur un homme solitaire. Seul le « secours de la communication » et « l’aiguillon de la nécessité (p. 197) » lui ont permis cela. Si l’on suppose le fait que les denrées naturelles ne suffisent plus aux hommes sauvages pour subvenir à leurs besoins, et que la science et les outils de l’agriculture leurs tombent du ciel, personne ne cultiverait un champ, si celui-ci risque de se faire dévaster par un autre homme ou un autre animal : cela présuppose une sorte de propriété (que Rousseau ne nomme pas), c’est-à-dire une sortie de l’état de nature (p. 198).

L’homme a besoin de l’autre pour se perfectionner. La communication, et donc la parole, ont un rôle crucial. Il a fallu un long moment pour que l’homme réussisse à inventer ne serait-ce que le langage. Le problème de l’origine des langues est embarrassant (p. 199). Condillac supposait l’existence d’une société avant l’apparition du langage (p. 199)

Rousseau a quelques objections : 1) les langues ne viennent pas des rapports familiaux, car cela présuppose une « micro-société » 2) à l’état sauvage, c’est l’enfant qui va exprimer à la mère ses besoins. Il y a ainsi une langue par individu (p. 203). « Dire que la mère dicte à l’enfant les mots dont il devra se servir […] cela montre comment on enseigne des langues déjà formées, mais cela n’apprend pas comment elles se forment. (p. 203) »

Le problème de l’origine des langues est épineux : si la langue est nécessaire pour penser, penser est nécessaire pour inventer le langage.

Les hommes décrivaient les choses par imitation : le sonore par des cris et le réel par des gestes. Mais le besoin d’exprimer des choses plus complexes les poussa à utiliser la voix plus efficacement.

Il fallut un long moment avant que le langage puisse se former tel que nous le connaissons, en raisons des abstractions nombreuses et pénibles réclamées (p. 206). Il n’y avait pas de généralisation possible, elle n’est venue qu’après de longues réflexions.

Les idées générales ont besoin du langage. De là déduit-on que les animaux en sont étrangers. « Si tôt que l’imagination s’en mêle, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours (p. 207) »

Les notions philosophiques sont étrangères à ces hommes, la catégorisation du réel présente étant déjà une tâche ardue. L’établissement des langues telles que nous les connaissons fut longue et complexe. C’est pourquoi Rousseau « est convaincu de l’impossibilité … que les langues aient pu naître et s’établir par des moyens purement humains (p. 209) ». Il abandonne la question de savoir si l’on est allé de la société aux langues, ou des langues à la société (p. 209)

On part du principe que l’homme de nature est misérable. Or, pour Rousseau, rien n’est plus faux. L’homme de nature est mû par ses instincts et a tout ce qui lui est nécessaire à portée de main. En revanche, dans la civilisation, il n’y a que des gens qui se plaignent de leur existence.

L’homme de nature n’est ni bon, ni méchant, car il n’a aucune relation morale avec les autres hommes, ils ignorent tout du bien et du mal. Au contraire, l’homme civilisé semble être perverti par sa rencontre avec les autres hommes.

Hobbes s’est trompé sur deux points essentiels. 1) L’homme naturel n’est pas méchant parce qu’il ignore le Bien : c’est le fait « d’ignorer les vices qui les empêche de mal faire (p. 211) » 2) Il n’y a pas que l’amour-propre qui meut les hommes, mais également la pitié qui vient le tempérer.

La pitié précède la réflexion. C’est donc à elle que l’on doit tous les sentiments moraux. « C’est la raison qui engendre l’amour-propre, et c’est la réflexion qui le fortifie (p. 214) ». Il oppose ici état de nature et état de raisonnement.

La pitié tient de morale à l’état de nature. C’est dans la pitié plutôt que dans tous les raisonnements qu’il faut chercher la cause de « la répugnance que tout homme éprouverait à faire le mal (p 215) ».

Dans cet état, les hommes sont plus « farouches que méchants (p. 215) ». Ils vivent dans une sorte de bien-être, les disputes n’allaient jamais bien loin.

Parmi les passions qui agitent le coeur de l’homme, celui qui rend un sexe nécessaire à l’autre est sans doute la plus terrible. C’est une menace pour le genre humain. Rousseau distingue le physique et le moral dans l’amour. Le physique est ce qui porte un sexe vers l’autre et « le moral est ce qui détermine ce désir et le fixe sur un seul objet (p. 216) ». Or, l’amour moral est factice et vient de la société : « né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. (p. 216) » Ce sentiment naissant de la réflexion, il est tout simplement absent chez le sauvage. Eux se contentent de satisfaire leurs besoins et il n’y a pas de disputes entre eux. C’est la société qui a fait de l’amour une passion dangereuse. Le fait qu’il y ait de la brutalité chez les animaux vient de la rareté des femelles et de la saison des chaleurs qui imposent une grande concurrence.

Ainsi, « la différence d’homme à homme était moindre dans l’état de nature que dans celui de la société, et l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution (p. 219) ». L’oppression n’existe pas à l’état de nature.

Par conséquent, Rousseau doit montrer maintenant comment l’inégalité a pu se développer dans l’humanité. La perfectibilité, les vertus sociales et autres ne sont qu’en puissance chez l’homme naturel et ne peuvent se développer d’elles-mêmes. Rousseau va étudier ce qui a « rendu un être méchant en le rendant sociable. (p. 221) »