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Jean-Jacques Rousseau1ere référence : Charak André, « Pitié (p 43) », Le vocabulaire de Rousseau, Ellipses, 2002 [194 ROU]

Nous avons trouvé sous cette entrée une définition de la notion de « pitié » tel que l’entendait Rousseau dans l’ensemble de son oeuvre. Les oeuvres de Rousseau sur lesquelles l’auteur s’est appuyé se trouvent ci-dessous. Nous avons ensuite recherché dans ces mêmes oeuvres les textes faisant référence à la « pitié », et l’on trouvera ci-après un résumé de nos recherches.

Nous avons retenu de cet article le fait que l’amour de soi est avec la pitié les deux affections primitives de l’homme à l’état de nature. La pitié compense la rudesse de l’amour de soi.

Références dans les oeuvres de Rousseau :

  • Rousseau, Discours sur l’inégalité, Ière partie, Oeuvres complètes de la Pléiade t.II, p 154
  • Rousseau, Essai sur l’origine des langues, IX, Oeuvres complètes de la Pléiade t.V, p 395
  • Rousseau, Émile, IV, Oeuvres complètes de la Pléiade t.IV, p 505

 

2ème référence : Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, GF Flammarion, 1971 [194 ROU]

Note : Dans tous les passages cités, ce qui est souligné l’est par nous.

p 212 : « Je parle de la pitié, disposition convenable à des êtres aussi faibles, et sujets à autant de maux que nous le sommes; vertu d’autant plus universelle et d’autant plus utile à l’homme qu’elle précède en lui l’usage de toute réflexion, et si naturelle que les bêtes mêmes en donnent quelques fois des signes sensibles »

La pitié est ainsi a priori de la réflexion, et c’est la réflexion qui ferait que l’homme étoufferait se penchant en lui, la réflexion ne venant qu’avec la société.

p 213 : « Mandeville a bien senti qu’avec toute leur morale, les hommes n’eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l’appui de la raison…, de cette seule qualité découlent toutes les vertus sociales… En effet, qu’est-ce que la générosité, la clémence, l’humanité sinon la pitié appliquée aux faibles, aux coupables, ou à l’espèce humaine en général ? »

Ainsi, la pitié serait le principe duquel dériveraient toutes les autres vertus. Etant non seulement a priori de la raison, la pitié génère tout ce qui est moral, ou plutôt tous les actes moraux de l’homme dans avoir besoin d’une réflexion éthique. C’est le premier sentiment de l’humanité.

p 214 : « Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation naturelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir : c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de moeurs et de vertu… C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation »

La pitié est donc ce sentiment naturel destiné à modérer l’amour de soi. C’est à lui que nous devons la survie de notre espèce, et non à une prétendue réflexion morale.

 

3ème référence : Rousseau, Essai sur l’origine des langues, GF Flammarion, 1993 [194 ROU ess]

p 83-84 : « Les affections sociales ne se développent en nous qu’avec nos lumières. La pitié, bien que naturelle au coeur de l’homme, resterait éternellement inactive sans l’imagination qui la met en jeu. Comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié? En nous transportant de nous-même, en nous identifiant avec l’être souffrant. »

Ainsi Rousseau évolue-t-il par rapport au 2nd discours : pour que puisse se réaliser la commisération lors de la rencontre avec quelqu’un qui souffre, l’imagination est nécessaire car elle permet à l’homme de se projeter en autrui et ainsi d’imaginer ce qu’autrui ressent.

 

4ème référence : Rousseau, « L’éducation de l’être moral », Émile ou de l’éducation, GF Flammarion, 1966 [194 ROU emi]

p 287 : « La pitié est douce parce qu’en se mettant à la place de celui qui souffre, on sent pourtant le plaisir de ne pas souffrir comme lui »

p 289 : « Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon l’orde de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n’est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre les sien?… Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui. »

C’est en se mettant à la place de l’autre, par le biais de l’imagination, que je peux être sensible et pitoyable, car je peux imaginer la douleur ressentie.

 

Conclusion

La pitié, avec l’amour de soi, est l’un des deux sentiments naturels de l’homme. Si le deuxième est rude, le premier est justement là pour l’adoucir. Comme premier sentiment, c’est donc de lui que dérivent tous les autres sentiment moraux, tels que l’humanité ou la générosité. Elle se trouve à l’état naturel chez l’homme, et c’est pourquoi elle précède la réflexion. Tous les préceptes moraux des philosophes ne seraient rien sans la pitié. Mais la pitié elle seule ne se suffit pas pour s’accomplir. La faculté d’imagination lui est essentielle, car elle permet de se mettre à la place de l’autre, de s’imaginer sa douleur, et d’être ainsi compatissant avec autrui. Pitié et imagination sont donc les mères de tous les autres sentiments moraux, et nul besoin est de la réflexion morale pour avoir de l’humanité.