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Heidegger contemplant la montagne Sainte VictoireJe suis en train de lire le livre de Faye. Faye ne cherche pas a démontrer qu’Heidegger était nazi. Cela est un fait revendiqué par le personnage lui-même. Heidegger était un apologue du régime hitlérien, et professait un antisémitisme viscéral. Personne ne peut contester cela.

Ce que montre Faye, et c’est en cela qu’il est novateur par rapport à d’autres auteurs, c’est que, selon ses propres mots, l’engagement d’Heidegger n’était pas un égarement passager d’un homme qui se serait fourvoyé (comme par exemple, Sartre et le stalinisme, ou encore Foucault et la révolution islamique en Iran) mais une adhésion de fond. Heidegger était nazi avant, pendant, et, chose bien plus inquiétante, après. Ce que Faye veut montrer, entre autres choses, c’est qu’il avait comme mis au point un plan concernant la publication de ses textes avec comme intention plus ou moins cachée de poursuivre l’œuvre de diffusion du nazisme après sa mort (j’en suis à cela dans l’ouvrage, et il faut bien avouer que, sans être incontestable, l’argument se tient).

Mais là où Faye va plus loin, c’est concernant l’œuvre et l’homme. On a tenté de séparer les deux, comme si Heidegger était un salaud, mais que sa philosophie était vierge de toute pensée nauséabonde. Faye veut montrer qu’en fait, sa philosophie était nazie autant que lui. Que Etre et Temps est comme codé, que cet ouvrage est comme le traité métaphysique de Mein Kampf, sa base philosophique.

En ce sens, je pense que l’on peut inscrire l’ouvrage de Faye un peu dans la même lignée que La société ouverte et ses ennemis de Karl Popper, où Popper montre que le totalitarisme était en germe dans la pensée de Platon, de Hegel et de Marx (il est plus nuancé avec Marx), mais aussi d’Hésiode, d’Héraclite et d’Aristote.

De même, le totalitarisme est en germe dans la pensée d’Heidegger. Il ne faut pas le cacher. Comme Nietzsche, il constitue une pensée dangereuse. J’ai dit totalitarisme, pas nazi. Je n’en sais rien, si Etre et Temps est nazi. Mais que ce soit un ouvrage qui propose des conceptions dangereuses, en opposition avec les fondements mêmes de la société ouverte, cela, on ne peut pas le nier. Heidegger lui-même avoue son dessein qui est de détruire l’humanisme, d’en finir avec les Temps Modernes, avec les Lumières, etc. Avouer un tel projet est pour moi condamnable et irresponsable, et suffit à disqualifier l’homme, qu’il soit nazi ou pas (car il n’y a pas besoin de prendre le nazisme comme argument pour critiquer Heidegger, il y a nombre de choses déjà très déplaisantes chez lui). Alors bien sûr, on entendra dire que l’on a mal interprété Heidegger quand il disait cela, que s’interdire d’entrer en contradiction avec de tels sujets, c’est censurer la pensée, etc. Mais comprend-on de quoi l’on parle? Est-ce bien responsable d’attaquer les fondements de l’humanisme, de la société ouverte, de la démocratie, que les motifs soient philosophiques ou non?

Il n’en reste pas moins (et c’est moi qui parle, que beaucoup ficheront comme anti-heideggerien primaire après avoir lu cela) qu’il y a dans Etre et Temps et ailleurs des pages très pertinentes qui valent le coup (sur la conscience morale, le on, l’angoisse, etc) et qui, peut-être, peuvent se lire en elles-mêmes, bien que celles-ci soient hélas! les feuilles d’un arbre qui a ses racines dans le sang de millions de morts.

C’est pourquoi je ne comprends pas que l’on conspue Faye dans son intention. Je pense que c’est plutôt ceux qui s’acharnent à défendre Heidegger qui devraient réagir. Qu’ils admettent une fois pour toutes que, et l’homme, et l’œuvre sont condamnables. Qu’ils acceptent de lire Heidegger tout comme on lit Platon aujourd’hui : il n’existe plus personne (je l’espère) pour défendre Platon dans ses délires politiques eugénistes. Les conceptions politiques de Platon sont à jeter dans la poubelle de la philosophie, mais cela ne nous empêche pas pour autant de trouver dans son œuvre beaucoup d’éléments appréciables avec lesquels l’humanité a pu accoucher des Lumières.