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Feu d’artificeHier soir, je suis allé voir le feu d’artifice. C’est une expérience intéressante. Il est amusant de voir toutes ces personnes se précipiter pour y assister, et s’extasier devant ces feux : « Oh!… Bravo!… Oh!… ». La plupart de ces personnes doivent être les premières à maudire l’art non figuratif. En présence d’un Mondrian ou d’un Pollock, elles seraient les premières à sourire, à se moquer, à détourner le regard, à être indignées; bref, à tout sauf à prendre du plaisir.« Comment donc? De l’art, ça? »Mais face à ces explosions ne représentant rien, les gens sont indulgents. Même : ils sont captivés, encore plus que s’ils étaient face à une représentation artistique figurative, comme par exemple, devant L’école d’Athènes.

 

Ce dernier 14 juillet, les personnes étaient donc bien évidemment béates devant le tableau d’art abstrait, non figuratif, de forme et de couleur pur, qui se peignait devant leurs yeux. Or, chose remarquable, ces personnes ont dépassé un niveau dans l’extase lorsque dans le ciel, des fusées subtilement lancées réussirent à former dans le ciel un malheureux smiley. Puis un autre. Puis encore un autre. Chaque apparition de ce visage céleste était couvert d’applaudissements, de « Oh!… Bravo!… Oh!… » encore plus tonitruants. Enfin, le feu d’artifice représentait quelque chose! On était, décidément, pas venus pour rien! Finalement, derrière cette attirance pour l’abstraction se cachait une attente du figuratif. Je n’ai pas encore lu entièrement la Critique de la faculté de juger, mais peut-être que l’expérience esthétique réside bel et bien dans un libre jeu de l’entendement et de la sensibilité : l’entendement attend de trouver quelque chose dans l’art, et quand, enfin, il trouve quelque chose, alors c’est l’extase.

 

Dans tous les cas, cela n’explique pas pourquoi cet engouement devant le feu d’artifice, qui bien souvent ne représente rien, qui reste à chaque fois une manifestation artistique abstraite : le feu d’artifice n’est qu’un Pollock céleste. En fait, le public va voir plus qu’une simple représentation artistique. Il va communier avec les autres. Il fait partie du spectacle. Un feu d’artifice, c’est un peu comme un happening. C’est quelque chose d’éphémère, dont le destin est d’être dans l’instant, n’en déplaise aux « photographes » qui tentent d’en conserver quelque chose sur leurs pellicules ou leurs cartes mémoires – qui plus est en utilisant leurs malheureux flashs, comme s’ils s’imaginaient pouvoir illuminer tout Lyon, tout Fourvière, tout le ciel, avec leurs 2 pauvres watts.

 

Le feu d’artifice pose des questions intéressantes. Qu’est-ce qu’un beau feu d’artifice, un feu d’artifice réussi? Est-ce quand il représente quelque chose? Quand au contraire il se garde bien de figurer? Quand il y a du monde? Quand il fait beau? Quand il y a des nuages mais qu’il ne pleut pas? Quand il dure longtemps? Quand il part de plusieurs lieux différents? Quand il est cher? Quand il y a de la musique avec? Quand il raconte quelque chose? Quand il y a des enchaînements wagnériens? Le feu d’artifice est-il beau ou sublime?

 

Il doit être sublime, car il nous tient dans cette sorte de crainte face à la pyrotechnie. Bachelard notait bien la fascination de ses élèves pour l’explosif. Au point que l’intérêt scientifique pour l’explosion dans les TP de chimie n’était pas pur : il y avait derrière, une volonté de puissance. De même, l’intérêt esthétique pour le feu d’artifice n’est pas pur. On pourrait croire que le feu d’artifice n’est qu’abstraction, et qu’on se trouve face à lui dans le cas kantien d’une beauté non adhérente. Mais au contraire, le feu d’artifice adhère on ne peut mieux à la réalité. En fait, c’est une erreur de croire que le feu d’artifice consacre l’art abstrait au prés du grand public. Le feu d’artifice est un Pollock céleste, mais le public ne le voit pas comme tel : ce qu’il voit, c’est du feu, des explosions, un champ de force, de la lumière; il entend des bangs, des bruits, le brouhaha de la foule; il sent l’odeur de la poudre, des gaz d’échappements, la sueur du public; il sent lui-même les gouttes de sueur lui rouler le long du dos et sur le front, il sent la chaleur. Bref, un feu d’artifice, c’est tout cela, c’est l’art total :il ne faut pas se limiter simplement à ce que dessinent les fusées dans le ciel, sinon, on ne comprendrait rien à ce phénomène. Le feu d’artifice est tiré le 14 juillet; 14 juillet, la Révolution, la Guerre. Le feu d’artifice : the war on your sofa.

 

Remarquons que lorsque l’on regarde les nuages et que l’on cherche à trouver des ressemblances : « Oh! La France!… Oh! Un mouton!… », c’est le même genre d’expérience que face à un feu d’artifice. Le nuage est par nature abstrait, et on veut qu’il ressemble à quelque chose. La différence réside dans le fait que lorsque le feu d’artifice ressemble à quelque chose, on peut crier au génie, car le technicien a réussi son coup. Alors qu’avec le nuage, on ne peut tirer un coup de chapeau qu’à soi-même, qu’à son imagination. Trouve un smiley avec le feu d’artifice, c’est grâce au pyrotechnicien. Trouve-le avec les nuages, c’est grâce à toi. Le nuage, et d’une manière générale, la nature, est abstraite, non figurative : il n’y a que dans les tableaux de Dali où rochers, plages, oeufs, nous disent quelque chose, nous représentent quelque chose. Dali, dans ses tableaux, montre à son spectateur ce que lui voit dans la nature. C’est comme si nous voyons un chien formé par les nuages et que nous peignons ces nuages. Finalement, la perception que nous avons du réel dépend en grande partie de nous. L’imagination tient un rôle important chez l’homme, un rôle peut-être encore plus grand que celui de la raison.