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Tian’anmen Un des arguments principal des opposants à l’intervention militaire américaine en Irak fut de vouloir évacuer la guerre comme moyen permettant d’affirmer une décision politique, au profit de celle privilégiant la voie diplomatique, plus louable en apparence. En France, le ministre des affaires étrangères alors en place, Dominique de Villepin, et le président de la République, autrement dit le chef des armées, Jacques Chirac n’en dirent pas moins. Nous voulons ici discuter de la validité de cet argument, sans chercher à savoir si ceux qui l’ont brandi l’ont fait au nom d’une pure conviction en sa vérité, ou bien si plutôt ils l’ont fait en raison de ce qu’il permettait, à savoir, fournir un moyen fiable de compenser l’incapacité militaire en donnant la possibilité d’exister sur le plan international avec une certaine autorité morale. Car en effet, si l’on peut douter de la conviction qu’ont eu nos élites politiques, il n’en reste pas moins qu’un grand nombre de personnes eurent quant à elles une foi inébranlable dans cette affirmation, une foi quasiment religieuse, au point que l’on puisse presque interpréter les nombreuses manifestations pacifistes ayant eu lieu comme de vastes communions humaines voulant faire converger l’humanité vers un idéal de paix, annonçant un absolu paradisiaque devant prochainement s’accomplir ; or c’est justement cet argument, vieille résurgence de la pensée hippie que l’on peut résumer en « faites l’amour pas la guerre », que nous voulons critiquer pour voir ce qu’il autorise et quelles en sont les limites.

Cet argument est a priori au sens kantien du terme, c’est-à-dire qu’il s’applique avant l’expérience ; c’est un principe énonçant : « en cas de conflit entre nation, ne jamais utiliser la force mais la voie diplomatique ». C’est en effet en ces termes qu’on le trouvait énoncé, que ce soit par la bouche de nos politiques, ou par celle de nos manifestants. On cherchait moins à savoir ce que permettrait ou pas une intervention, on la critiquait pour le simple fait que c’était une intervention. Une intervention militaire venant évidement contredire l’axiome de départ cité plus haut, on se doit de la rejeter, quelqu’elle soit. Comment est-on abouti à cet axiome, voilà une question à laquelle nous tâcherons de répondre plus tard. La chose a retenir ici est que la guerre, quelqu’elle soit, est à blâmer, par conséquent, qu’il faut brandir son veto contre, ou du moins menacer de le faire.

Or, si l’on suit cet argument, on se rend compte de suite de ses limites. Plus d’interventions militaires signifie par exemple la condamnation rétrospective du débarquement allié lors de la seconde guerre mondiale, puisque l’on pense que l’on aurait pu faire chuter le Führer à l’aide d’une simple pression diplomatique, et que de toute manière, ce fut la seule voie possible ; en d’autres termes c’est revendiquer Munich.

Arrivé là, de deux choses l’une. Soit notre pacifiste nous dit que, quoiqu’il puisse bien se passer d’intolérable et de totalitaire quelque part, il faut conserver notre principe de départ, autrement dit, pas d’intervention armée et se résigner : si quelque part on a décidé de se détruire, laissons-faire, car qui sommes-nous pour en juger ou pire, intervenir ? Soit notre pacifiste invoquera une certaine idée hégélienne de la philosophie de l’histoire avec ce que cela implique de métaphysique, qui dira explicitement ou non qu’à terme une situation intolérable cessera d’elle-même sans que l’on ne fasse rien d’autre que d’observer ; autrement dit, pour reprendre notre exemple précédent, Hitler aurait fini par chuter de lui-même et les Américains n’eurent à faire qu’à rester chez eux et à regarder1.

La première issue est intenable et le pacifiste le comprend, c’est pourquoi il s’engagera dans la seconde qui est la seule possible permettant de sauver son postulat. Toutefois, en raison de la faiblesse de cet argument, il voudra faire appel à un exemple historique pouvant avoir valeur de preuve empirique, et fera, s’il se trouve être cultivé, immédiatement référence à Ghandi et à la manière par laquelle, avec la non-violence, il réussit à faire partir les britanniques d’Inde. Nous disions plus haut avec une certaine ironie que l’argument pacifiste était « hippie ». Cet exemple historique ne vient que renforcer cette présomption, puisque l’on sait ce que cette culture des années 1960-1970, que l’on nomme parfois contre-culture, doit à l’Inde ; la « philosophie » New-Age qui souffle sur ce courant est grandement inspirée des sagesses bouddhiques et autres, Ghandi pouvant être vu comme la preuve vivante de la vérité de ce système d’idées2.

Hélas ! c’est là que le pacifiste se fourvoie. Si la non-violence eut un résultat convainquant dans ce cas de figure, c’est avant tout parce que leur ennemi n’était nul autre que les britanniques. Les opposants au système colonial britannique furent initialement Britanniques, pas Indiens. Ces derniers, avant l’arrivée occidentale, ignoraient même le mot « liberté », ou avait tout du moins une signification beaucoup plus pauvre que ce que la civilisation occidentale y mettait derrière. Que l’on songe par exemple au système de caste profondément inégalitaire qui encore aujourd’hui subsiste quelque peu. Les germes du départ britannique furent implantés par les Britanniques eux-mêmes, et Ghandi ne fit que reprendre cet argument au nom du peuple indien. C’est parce qu’il y avait une contradiction entre ce que les britanniques faisaient, et ce qu’ils disaient, que Ghandi put réussir. Nous en avons une preuve aujourd’hui avec les tensions opposant Chinois et Tibétains : lorsque l’adversaire se trouve être dans une autre disposition d’esprit, la non-violence ne mène à rien, si ce n’est à faciliter la tâche à celui même qui souhaite vous détruire.

Imagine-t-on la non-violence à l’exercice dans un régime vraiment tyrannique et totalitaire ? Encore une fois la Chine revient-elle malheureusement d’elle-même sous notre plume. Que l’on se souvienne de cette manifestation non-violente mais réprimée de manière Ô combien violente par les autorités des étudiants de Tian’anmen en 1989. On le voit, les espérances de la non-violence sont avant tout fondées dans l’ontologie de l’adversaire.

Ainsi, l’argument pacifiste se trouve-t-il être malmené. Le renoncement à la force consiste à placer tous ses espoirs dans l’adversaire, et attendre que celui cesse de lui-même ses méfaits. On peut espérer l’influencer par la liberté d’expression, mais celle-ci est bien souvent réduite à néant. L’adversaire pourra bien évidement un jour être évacué. Mais quand ? L’attente peut-être longue, cela dépendant de lui seul. On pourra, rappelons-le, dire que tout système totalitaire chute de lui-même en raison de son insuffisance ontologique, que la démocratie est supérieure et plus robuste et que par conséquent, l’évolution de l’histoire fait tendre tous les régimes vers cette fin, car elle se trouve être le mieux adapté3. Nous tendons également à le penser. Toutefois, est-ce une justification suffisante pour laisser l’infâme se produire devant nos yeux ? Devons-nous attendre qu’un régime change de lui-même, de dire que les morts d’aujourd’hui sont le prix à payer pour les vivants libres de demain ?

Nous pensons que l’intervention militaire est capable d’accélérer les choses. Des économistes tentent de montrer qu’Hitler aurait fini par chuter en raison de faibles perspectives économiques sur le long terme, bien qu’il ait pu dans un premier temps réamorcer le cycle économique grâce aux dépenses en armement. Devait-on pour autant attendre sans rien faire ? Devions-nous laisser l’industrie de la mort continuer ? Fallait-il laisser la barbarie augmenter le nombre de ses victimes ? On veut aussi montrer que l’effondrement de l’URSS est la conséquence de sa seule décrépitude interne. Fallait-il rester les bras croiser et attendre ? N’avait-on pas raison de tenter d’enrayer cette machine infernale qui comptabilise à elle seule plus de 100 millions de morts4 ? On peut discuter de l’efficience des interventions en Corée, au Vietnam ou encore en Afghanistan, mais ne peut-on pas comprendre la logique de refus du totalitarisme rouge qui les animait ? Est-on assuré que l’histoire – que l’on ne récrit pas – eut pris le même tournant sans cela ?

On objectera que la guerre aussi fait des morts. Et c’est vrai qu’il y a une logique quelque peu morbide de la guerre ; dans notre cas, la guerre a pour objectif de faire moins de morts que les régimes auxquels elle veut mettre fin. Ce qui peut présider à la décision de partir en guerre n’est donc rien d’autre qu’un calcul rationnel, qu’une balance mortuaire qu’il faut se tâcher d’alléger autant que possible. Dans un cas – pas de guerre – comme dans l’autre – la guerre -, la mort semble être inévitable et tout l’enjeu est d’en faire le moins possible. Et au final, si sacrifice il y a, demandons-nous si celui-ci ne sera pas plus juste ayant lieu sous le drapeau de la liberté, plutôt que s’il était marqué de l’empreinte des ténèbres.

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1Pourquoi alors certains de nos pacifistes, qui bien souvent cultivent aussi un degré d’anti-américanisme, reprochent-ils la latence des Etats-Unis lorsqu’ils décidèrent d’intervenir lors de la Seconde Guerre Mondiale ? Cette contradiction contribue à étayer l’hypothèse que nous avions établi plus haut, à savoir que l’argument pacifiste n’est bien souvent utilisé que pour ce qu’il permet, dans ce cas là, l’anti-américanisme.

2Là encore l’hypothèse que nous formulions par rapport à la dimension religieuse du pacifisme se trouve corroborée.

3C’est cet argument qui est invoqué pour justifier la bienveillance que l’on peut avoir vis-à-vis, encore une fois, de la Chine. Celle-ci, en raison d’impératifs économiques, se convertit progressivement au capitalisme et à l’économie de marché ; première étape vers, espérons-le, une démocratisation attendue, et pourquoi pas ? un Tibet libre.

4Stéphane Courtois, « Les crimes du communisme » in Al., Le livre noir du communisme