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Ce sont toujours les cordonniers les plus mal chaussés, parait-il. Les moins informés, surtout. J’ignorais ainsi que l’UNESCO avait décrété que jeudi dernier aurait lieu la journée mondiale de la philosophie. [1]

À cette occasion, notre tout nouveau gouvernement Fillon III, en la personne de son tout aussi nouveau ministre de l’éducation Luc Chatel, a fait savoir que :

« Avec le président de la République, nous avons décidé de renforcer l’enseignement de la philosophie » et d’« expérimenter un enseignement plus tôt, en seconde et en première. »

LePoint.fr, 18 novembre 2010

Fort bien ! Mais que sera l’enseignement de la philosophie en lycée dès la seconde ? Le gouvernement ne s’en cache pas :

« Les enseignants de philosophie pourront enseigner l’éducation civique, juridique et sociale. » (ECJS)

On ne pouvait pas être plus clair. Récemment, on nous disputait lorsque nous rappelions que le professeur de philosophie, derrière toute la prestance illusoire que la coutume a attaché à sa position, n’est en fait, comme le disait Bourdieu, qu’un travailleur social dont lui seul croit encore qu’il est un intellectuel, et qui n’est en fait chargé de rien d’autre que d’enseigner le Contrat social à la jeunesse. Voilà qui est confirmé et crié haut et fort du sommet du pouvoir : on ne pourra désormais plus en douter.

Les seuls à se frotter les mains pourraient en définitive être les prétendants aux concours de l’agrégation et du CAPES de ces prochaines années : cela pourrait en effet signifier plus d’heures de cours à assurer, et donc plus de postes, et donc plus de chances de parvenir au succès qu’actuellement − quoique certains, comme Simon Perrier (président de l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public), doutent cependant que les effectifs augmentent.

Au final, la seule certitude pourrait davantage résider dans la redéfinition de la distinction de classe entre certifiés et agrégés. Alors que la différence entre les uns et les autres étaient par certains (surtout les certifiés) jugée illégitime et arbitraire, elle pourra désormais signifier que le travail de directeur de conscience sera avant tout confié aux certifiés, pendant que le privilège d’enseigner la caverne de Platon à partir de Matrix sera laissé aux bienheureux agrégés.
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[1] Apparemment, il en est ainsi chaque troisième jeudi de novembre depuis 2002. Comment avons-nous pu vivre sans connaître cela ? Ma foi, très bien.