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Où quelqu’un découvre, après avoir tout bien lu Freud, que celui-ci était peut-être un odieux charlatan. Mais où quelqu’un d’autre découvre également que celui qui a tout bien lu Freud en est peut-être également un.

  1. Onfray attaque Freud, Miller contre-attaque
  2. Ô cuistre !
  3. Pourquoi c’est drôle

Qu’est-ce qu’un cuistre ? C’est un petit type maigre avec des yeux de fouine et une casquette blanche qui ne cesse d’enquiquiner Achille Talon. C’est aussi quelqu’un qui étale son savoir sans honte et sans réelle profondeur. « Qui fait un étalage intempestif d’un savoir mal assimilé » selon mon Larousse. Nous le sommes tous un peu (« intempestif doit signifier mal à propos »), mais ce n’est pas une fatalité. Il y a divers moyens de s’en sortir, notamment l’avertissement, l’étude et le recul.

De la cuistrerie

1) L’avertissement concerne le rapport à autrui : faites-lui comprendre quand vous faites le cuistre. Vous n’êtes d’ailleurs pas obligé d’être excessif dans votre dénonciation, « on m’a dit que », « j’ai lu quelque part » ou « reste encore à vérifier » peuvent suffire à prévenir une cuistrerie excessive. Certes vous restez dans le savoir-rumeur (« mal assimilé »), mais vous ne faites plus comme si vous étiez dans le savoir objectif. Notons que c’est la seule recette applicable pour se défendre de l’accusation de cuistrerie que nous proposons ici (et c’est déjà pas mal, car la cuistrerie est surtout une figure du paraître).

Morbleu (Bonsoir! quel journal) invitant régulièrement à cultiver les fruits de la philosophie, utilisons Spinoza Ethique II,40, scolie 2. Nous en recommandons vivement la lecture plutôt que ce simple commentaire, les plus impatients peuvent aller dans ce coin. Selon cette scolie, il y a trois genres de la connaissance. La connaissance du premier genre concerne tout ce qui a un rapport aux sens et à l’imagination. Il me semble qu’elle comprend toute connaissance historique, jusqu’au rapport empirique (quotidien) aux mathématiques. La connaissance du deuxième genre est plus au point (propre à la raison), elle se fonde sur l’idée adéquate des choses. Elle peut compléter la connaissance du premier genre (proposer une démonstration de la fameuse « règle de 3 »). Cette connaissance du deuxième genre peut à son tour être complétée par une connaissance du troisième genre, celle de la science intuitive, à l’œuvre quand on sait qu’il faut rajouter 6 pour résoudre l’analogie 1-2, 3-x. Reste encore à vérifier dans quelle mesure cette science intuitive est intuition intellectuelle. Il me semble par exemple que ce n’est pas une intuition intellectuelle contemplative, car pour Spinoza il ne faut pas « croire que l’idée est quelque chose de muet comme une peinture sur un panneau et non un mode de penser, savoir l’acte même de connaître » (Ethique II,43, scolie, trad. Appuhn GF p.117).

Si on accepte ce cadre où la norme de la science est dans la géométrie, alors on peut dire que lorsque le cuistre parle, il croit connaître les choses comme un géomètre et étaler adéquatement un savoir adéquat. Pourtant ce n’est pas le cas (aussi parce que la plupart des connaissances ne relèvent que du premier genre de connaissance). Persuadé d’être armé d’une connaissance du deuxième genre, le cuistre commet des erreurs. On suspecte alors que c’est parce qu’il n’a jamais possédé de savoir du deuxième genre qu’il est si certain de son savoir du premier genre. Le cuistre semble alors être tel parce qu’il ne sait rien adéquatement. N’ayant aucune idée du savoir, il n’a aucune idée de son ignorance, et l’étale avec fierté. Les autres parlent bien de choses diverses, pourquoi pas lui.

Par exemple, le cuistre peut faire appel à Spinoza pour expliquer ce qu’est la cuistrerie. Alors même que ça peut paraître superflu et mal à propos, il est persuadé que c’est adéquat (et a d’ailleurs hésité à aller voir du côté de l’esprit de finesse chez Pascal). Arrivé à ce point, il ne s’agit plus pour lui que d’éviter de passer pour un cuistre éhonté. Il doit alors employer des avertissements. Attention ! Alain Delon [1], magie et mise en abîme : regardez bien les formules en italique dans le paragraphe à côté du portrait de Spinoza. Voilà donc le chemin balisé, les avertissements sont là : « ne prenez pas ce que je dis pour argent comptant ».

2) Mais est-ce bien parce qu’il n’a en fait aucun savoir de qualité que le cuistre est cuistre ? Pas nécessairement. Comme le note Montaigne dans « De la Présomption », Essais II,17, on ne rencontre que peu de gens qui croient manquer de jugement (ce que Descartes reprend dans le Discours de la Méthode). Et Montaigne de remarquer qu’alors qu’il pense savoir particulièrement bien user de son jugement, il est particulièrement limité dans cet son emploi, cela parce qu’il juge le jugement pas forcément digne de confiance. Ce scepticisme montagnien, qu’on n’est pas obligé de partager, signale au moins comment celui qui connaît peut finir dans l’incertitude à cause de ses connaissances. D’une façon analogue, dans Le Métier de savant, Weber remarque comment la science moderne (les sciences de l’esprit comme les sciences de la nature – pour parler comme un Allemand [2]) refuse tout savoir définitif : un savoir est scientifique parce qu’il doit pouvoir être dépassé. Bref, l’étude est un rapport constamment entretenu avec l’avertissement. En jargon philosophique : la dialectique propre à l’étude se révèle dans l’avertissement. J’étudie afin de pouvoir réduire les approximations de mon savoir ainsi que le nombre des réserves et avertissements qui les accompagnent, mais je suis en quelque sorte condamné à découvrir de nouvelles approximations dans mon savoir (il me manque un détail, j’ai du mal à lier un fait particulier et un fait général, etc.) ‒ j’étudie afin de savoir, mais je constate que je ne sais jamais

L’étude ne préserve donc pas de la cuistrerie par les connaissances qu’elle apporte. Ce n’est pas tant l’absence d’une possession du deuxième genre qui manque au cuistre, la modernité nous place dans un monde où une telle connaissance est comme absente. Pourtant l’étude comme pratique peut inviter à une certaine modestie, et lutter ainsi contre la cuistrerie. Le cuistre n’est ainsi pas tant celui qui assimile mal un savoir, que celui qui étale mal son savoir en oubliant qu’aucun savoir n’est acquis. La cuistrerie est bien plus une pratique qu’un état. Certes, on s’en doutait.

3) En définitive, la cuistrerie semble être une pratique qui manque de recul : une pratique qui se prend pour un état. Le cuistre croit qu’il sait : il sait ce qu’il va dire et il sait que c’est le moment opportun pour le dire (quand bien même ça ne l’est pas). De même qu’il assimile la connaissance, il assimile la conversation. Il oublie que la conversation est toujours rapportée à l’autre comme il oublie que l’étude est toujours (ou presque) une recherche. Le cuistre est avant toute chose un égocentrique. En tant que cuistre, c’est un égoïste théorique, il oublie que l’objet de sa connaissance lui échappe, même s’il a pu mener une étude savante au préalable. Cela, il le doit sans doute à son envie de parler de lui, à son égocentrisme moral. C’est parce que c’est un égocentrique moral, qui veut s’imposer aux autres, que le cuistre ramène sa science contre le cours de la conversation, qu’il la présente à la façon d’un égocentrique théorique. Le cuistre peut n’être un cuistre qu’au moment où il expose un savoir qu’il a probablement acquis au cours d’une étude non égocentrique. C’est son attitude dans le dialogue qui fait de lui un cuistre. Au lieu de pratiquer le dialogue, le cuistre s’impose comme digne d’intérêt (lui et ce qu’il raconte) : la cuistrerie est une mauvaise pratique du dialogue qui ne perçoit le dialogue que comme l’exposition d’un savoir de premier plan (celui du cuistre).

Du cuistre

Desproges signala quelque intellectuel comme cuistre

Ainsi, le cuistre peut s’oublier lorsqu’il est cuistre, vivre entièrement dans sa cuistrerie. Alors qu’il n’est qu’un timide bonhomme qui essaye maladroitement d’attirer l’attention (une origine possible de la tentation de l’égocentrisme moral), il finit par n’attirer l’attention que sur son discours ampoulé. Alors, ou bien il impressionne, ou bien il suscite le dédain (ou la moquerie) et est repéré comme cuistre. La stratégie peut fonctionner comme elle peut ne pas fonctionner. C’est bien parce que la cuistrerie peut toujours payer que « cuistre » demeure une insulte amusante (et blessante).

Le cuistre manque ainsi de deux choses, d’attention aux autres et d’humour. Le dialogue n’est pour lui que l’occasion de rencontrer un autre qui n’est que celui qui l’approuve dans sa cuistrerie (car il ne la perçoit pas) et le félicite pour l’état de son savoir. Notons au passage que le cours magistral devient le rêve du cuistre, qui ne rêve que de s’y précipiter pour s’y étaler (ou pour y prendre des leçons s’il n’est qu’un cuistre en devenir). On comprend alors une difficulté du professeur devant ses élèves : ne jouer sur la séduction qu’au profit de la connaissance et de l’étude, et non l’inverse (très dur!). Enfin, s’il peut avoir de l’esprit, le cuistre ne peut pas avoir d’humour : se moquer des autres certes, mais pas de soi-même. Si un cuistre a de l’humour, il s’excuse immédiatement de sa cuistrerie, et poursuit sa participation au dialogue en essayant de ne pas se contenter de s’exposer, mais de réellement intéresser l’autre.

Nous voilà donc avec un caractère : le cuistre. Comme Oscar a tenté des idéaltypes (personnage qui incarne une manière rationnelle d’agir, plusieurs idéaltypes peuvent être en concurrence pour rendre compte du comportement d’un seul individu, car le réel ne se réduit pas à un seul type d’explication) pour expliquer les motivations du candidat au CAPES et à l’agrégation de philosophie, j’ai tenté le cuistre. Or le cuistre, comme caractère, comme type, peut être plus intéressant qu’un objet d’analyse ou qu’un objet de mépris, il devient une occasion de rire
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[1] C’est-à-dire parler de soi à la troisième personne

[2] En France on dit les sciences sociales et les sciences je-sais-plus