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George GroszL’expérience que je fais lors de ma rencontre avec une oeuvre d’art débouche systématiquement sur un jugement concernant la valeur que je suis susceptible de prêter à l’objet qui se présente à mes sens (est-ce beau ou est-ce laid), puis selon l’issue de ce jugement, au fait que je puisse tirer une certaine jouissance de ma rencontre avec cet objet. Que je goûte la chose (comme on goûte un plat pour tester de sa réussite), et que je la trouve belle, alors je vais pouvoir à nouveau la goûter pour en jouir (comme on va goûter un livre en le savourant). En goûtant une oeuvre d’art, je réalise deux choses : je la teste pour voir si elle me convient, puis je la savoure; je la trouve belle, puis j’en jouis.

Or, si je suis capable de discerner aisément si une chose est belle ou pas (1ère étape), ou si elle m’est agréable ou pas (2ème étape), il m’est en revanche beaucoup plus ardu de déterminer quels sont les processus qui sont en jeu et qui me font avoir ce jugement. Je trouve quelque chose de beau ou agréable, soit! Mais comment en suis-je arrivé à cette conclusion ? L’oeuvre d’art se présente à mes sens, et de ce fait, ma sensibilité va participer du jugement que je vais avoir sur sa beauté et sur son agrément. Mais, le jugement reste une sanction ordonnée par un processus psychologique qui m’est propre, faisant appel à ce qui est pensant en moi. Or, la culture est-elle nécessaire ou contingente à ce processus de jugement ? Pour goûter une oeuvre d’art, me faut-il être cultivé ?

Autrement dit, soit la culture intervient dans ma rencontre avec l’oeuvre d’art, soit elle n’intervient pas. Dans ce cas, le problème ne se pose plus, mais dans l’autre, il reste à définir quelle peut-être la place occupée par la culture : ai-je déjà besoin de la culture ne serait-ce que pour le seul fait de pouvoir reconnaître une oeuvre d’art, de pouvoir la différencier d’autres objets ayant un caractère plus commun ? Ensuite, cette culture intervient-elle seulement lorsque je vais statuer sur la beauté de l’objet ? Ou bien modifie-t-elle aussi la façon dont je vais jouir de ce même objet et ainsi me procurer un plaisir différent ? Selon que je regarde une oeuvre d’art avec un oeil naïf ou averti, cela en change-t-il mon appréciation ? Mais il conviendra aussi de définir ce que l’on entend ici par culture : faut-il comprendre la culture seulement dans un sens d’érudition (connaître par exemple l’Histoire, à la fois celle de l’Art et celle des Hommes) ? Ou bien faut-il plutôt la rapprocher de l’allemand Kultur, comprendre « cultivé » par « civilisé », et ainsi poser la question de savoir si la jouissance artistique peut faire partie du domaine de la barbarie et de la sauvagerie ?