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Moment fondateur de la philosophie : la condamnation à mort de Socrate en 399 avant Jésus-Christ. L’apologie de Socrate écrite par Platon est le récit du procès qui précéda. Socrate y fait bien plus que de défendre sa seule cause. Sa plaidoirie constitue le manifeste de la pensée libre, de la philosophie. Voilà un homme qui préféra la mort à l’interdiction qui lui était faite de raisonner. Car cette interdiction n’est-elle pas en elle-même déjà un meurtre ?

  1. Platon, Apologie de Socrate, Exorde et réfutation des anciens accusateurs, 17a – 20c
  2. Platon, Apologie de Socrate, 25d – 27b

Socrate Ce texte est issu du dialogue de Platon l’Apologie de Socrate, certainement rédigé entre 390 et 385, et qui relate le procès intenté à Socrate en 399 à Athènes. Socrate avait en effet été cité à comparaître pour plusieurs motifs. Au cours de son procès, il divisa ces accusations en deux : celles portées anciennement contre lui et celles portées récemment. Comme il pensait que les anciennes accusations pouvaient avoir eu une influence plus vigoureuse sur son auditoire en raison de leur durée de pénétration sur les juges, il commença par se défendre de celles-ci en premier.

Des anciens accusateurs, il ne restait au moment du procès que la pièce les Nuées d’Aristophane, écrite en 423, et où Socrate est décrit comme un sophiste et un penseur de la nature. Pour les premiers accusateurs, « Socrate est coupable de mener des recherches inconvenantes sur ce qui se passe sous la terre et dans le ciel, de faire de l’argument le plus faible l’argument le plus fort et d’enseigner à d’autres d’en faire autant (19b) ». Il démonta ces accusations puis il essaya de montrer à son auditoire qui il était vraiment, et quelle était la cause réelle de ces diffamations à son encontre, car il ne s’agit de rien d’autre que de calomnies. Il expliqua ainsi le message de l’oracle qui lui fut adressé lui disant qu’il était le plus savant, et ses efforts qu’il déploya pour le contredire, efforts qui n’eurent pour résultats que de s’attirer l’inimité de ses concitoyens, et par la suite, ce procès.

Enfin, vint le moment où Socrate va se défendre contre ceux qu’il nomme les nouveaux accusateurs. Cette fois-ci, « Socrate est coupable de corrompre la jeunesse et de reconnaître non pas les dieux que la cité reconnaît, mais, au lieu de ceux-là, des divinités nouvelles (24b) ». Tout l’objet du texte que nous allons étudier ici porte sur cette nouvelle accusation. Socrate va une nouvelle fois tenter de la démolir comme il le fit au début du dialogue en ce qui concerne les accusations de sophiste et de penseur de la nature qui lui furent adressées. Nous verrons ainsi en détail son argumentation qui se déroule en deux temps au court de cet extrait. Tout d’abord Socrate démonte l’accusation qu’on lui attribue de corrompre la jeunesse. Puis, il va ensuite démonter l’accusation d’impiété qu’on lui adresse. Nous verrons ainsi que la défense de Socrate est on ne peut plus convaincante et qu’on est en droit de douter du bien fondé de ces accusation. Mais alors, si Socrate, comme il le soutient, n’est pas coupable, pourquoi l’a-t-on accusé ?

 

 

 

L’homme qui a déposé la plainte contre Socrate s’appelle Mélétos. Ils sont deux autres à le soutenir dans son action, Lycon et Anytos. Si nous ne savons que peu de choses sur le premier, les commentateurs s’accordent en revanche à attribuer à Anytos l’initiative de la plainte. La nouvelle accusation, rappelons-le, est que « Socrate est coupable de corrompre la jeunesse et de reconnaître non pas les dieux que la cité reconnaît, mais, au lieu de ceux-là, des divinités nouvelles (24b) ». Socrate appelle Mélétos devant le jury pour tenter de se défendre de vive voix face à lui, contrairement à ce qui s’était produit jusqu’à maintenant. On voit que dans cette accusation, il y en a en fait trois : 1) celle de corrompre la jeunesse 2) celle de ne pas reconnaître les dieux de la cité 3) celle d’introduire des divinités nouvelles. Pour Socrate, les deux derniers points sont liés et il va les réfuter en bloc, mais il va d’abord se défendre de corrompre qui que ce soit.

Pour ce point, Socrate va réfuter Mélétos en deux temps dont seul le second est mentionné dans le texte que nous étudions ici. Le premier argument que Socrate déployait était alors celui-ci : si Mélétos accuse Socrate de corrompre la jeunesse, c’est bien que Mélétos doit avoir du souci pour ce qui est de l’éducation de cette même jeunesse. Or, il admet que tout les Athéniens, sauf Socrate bien évidemment, sont capable de faire du bien à la jeunesse, ce qui est tout de même un peu gros : en effet, plus probable semble être la position inverse, où seul un homme est capable de faire du bien, et où la multitude est impuissante comme ça l’est dans bon nombre de domaines.

Le deuxième argument de Socrate dont la conclusion est étudiée dans le texte est amené en trois points que Mélétos va successivement accorder à Socrate. 1) Si Socrate corrompt son entourage et le pervertit, alors il prend le risque que son entourage lui fasse du mal. 2) Or, personne n’est assez bête pour se souhaiter du mal à lui même 3) Donc, Socrate ne peut pas être un corrupteur, car il n’est pas assez sot pour pousser les autres à lui faire du mal. Ou alors, c’est un corrupteur, mais dans ce cas là, c’est d’une manière inconsciente.

Et c’est sur cette conclusion que débute notre texte. Socrate, fidèle à la célèbre ironie qui caractérise certains de ses propos, flatte Mélétos pour sa sagesse, car lui sait que les méchants font du mal à leurs proches et que les bons leurs font du bien. Mais Socrate, lui, s’avoue confus : à en croire Mélétos, il ne saurait pas tout cela : que d’une part s’il rend méchant quelqu’un de son entourage, alors celui-ci lui causera peut-être du tort, et d’autre part, qu’il ne sait pas non plus que ce tort qu’il fait à la fois à son entourage et à lui même, il le réalise consciemment.

Mais l’ironie de Socrate ne dure qu’un temps : il montre l’erreur que Mélétos vient de commettre et qui réside dans un odieux sophisme : soit Socrate n’est pas un corrupteur, et dans ce cas là, l’accusation n’a plus lieu d’être. Soit, il l’est vraiment, mais à son insu. Mais « dans un cas comme dans l’autre, tu dis quelque chose de faux (26a) » rétorque-t-il à Mélétos. De plus, dans le cas d’un Socrate corrupteur à son insu, l’usage aurait était que Mélétos prennent Socrate en privé pour le réprimander. Socrate n’est pas un sot, et il aurait à coup sûr modifié sa façon d’être s’il s’était rendu compte qu’il avait une influence néfaste pour son entourage. Mais Mélétos n’a rien fait de tel : il est allé directement au tribunal. C’est donc qu’il était convaincu que Socrate corrompait la jeunesse en pleine conscience : or, Socrate a démontré que ce n’était pas possible. L’accusation de corrupteur est ainsi détruite et si Mélétos a amené Socrate jusqu’ici, c’est vraisemblablement pour d’autres raisons plus obscures, ce que Socrate remarque : Mélétos se soucie en fait bien peu de l’éducation de la jeunesse, il « n’a jamais eu ni peu ni prou le souci de la chose (26b) », et Socrate prend à témoin les Athéniens de ce fait.

Socrate a ainsi détruit l’accusation de corrupteur qui lui était attribuée. Il va maintenant pouvoir passer au deuxième motif de la plainte qui concerne sa prétendue impiété. Ainsi, il demande comment est-ce qu’il est censé corrompre la jeunesse. Réponse : « en leur enseignant à reconnaître non pas les dieux que la cité reconnaît, mais, à leur place, des divinités nouvelles (26b) »

 

 

 

Mélétos confirme ce fait. Mais Socrate ne comprend pas ce qu’il entend par là, ou peut-être feint-il de ne pas comprendre. C’est pourquoi il va proposer à Mélétos trois alternatives pour préciser un peu mieux ce qu’il a en tête au sujet de sa prétendue impiété. Tout d’abord, est-ce que Socrate « enseigne à ne pas reconnaître que certains dieux existent ? ». Mais si Socrate remet en cause l’existence de certains dieux de la cité, cela signifie implicitement qu’il accepte l’existence d’autres dieux, ce qui rend l’accusation invalide. L’épisode où il tente de réfuter l’oracle, et par ce biais Appolon, montre que Socrate est peut-être quand même susceptible d’accorder un certain crédit à la tradition. Est-ce qu’il « reconnaît l’existence de dieux qui sont non pas ceux que reconnaît la cité, mais d’autres ? ». Dans ce cas, on poursuit Socrate pour ne pas croire dans les même dieux, mais dans ce cas aussi, on ne peut pas le traiter d’athée, puis qu’il croit tout de même dans des dieux. Reste une troisième solution : est-ce qu’il « ne reconnaît absolument aucun dieu » et qui plus est « enseigne aux autre à prendre le même parti » ? Pour Mélétos, c’est clair et c’est de cela qu’il s’agit : « tu ne reconnais absolument aucun dieu (26c) » répond-il à Socrate.

On voit ici comment Socrate a habilement effectué un glissement : de l’accusation portant plus généralement sur le reproche qui lui était fait de ne pas respecter la tradition religieuse, il en arrive à faire dévier le problème sur une question plus générale, sur l’athéisme. Ainsi, Mélétos admet, victime de la dialectique de Socrate, qu’en réalité, c’est d’athéisme qu’il vient accuser Socrate. Or, Socrate émet une objection là-dessus : en effet, Socrate dit reconnaître le soleil et la lune comme étant des dieux, de la même façon que les autres gens le font. Luc Brisson nous indique d’ailleurs dans une note que même si on ne rendait pas un culte au soleil et à la lune, on les reconnaissait toutefois comme ayant une essence divine. Socrate n’est donc pas athée!

Mais Mélétos rebondit sur cette affirmation et en appelle même aux juges. Il lance à Socrate une accusation semblable aux anciennes accusations : celle d’être un penseur de la nature, d’être un physiologue. En effet, pour Mélétos, Socrate ne voit dans le soleil qu’une pierre et dans la lune une terre. Mais Socrate récuse tout de suite cette accusation, car il n’a jamais rien affirmé de tel. Certainement Mélétos doit le confondre avec le célèbre Anaxagore de Clazomène, qui lui même encouru un procès pour ce qu’il prêchait. Même s’il est peut-être vrai que Socrate s’est intéressé durant sa jeunesse aux écrits d’Anaxagore, il les a en revanche bien tôt délaissés. D’ailleurs, ce serait insulter les juges que de prêter à Socrate les thèses d’Anaxagore : tout le monde connaît ce qu’a dit ce dernier, et il est possible pour un faible coût d’assister à des lectures de ses oeuvres. De plus, Socrate avoue trouver aujourd’hui les thèses défendues par Anaxagore on ne peut plus étranges. Il serait encore plus curieux que Socrate en vienne à corrompre la jeunesse avec. La réfutation de cet argument ayant eu lieu, Socrate redemande à Mélétos s’il pense toujours qu’il ne reconnaît l’existence d’aucun dieu.

Et Mélétos va persister sur cette accusation d’athéisme : « Oui, par Zeus, tu ne reconnais l’existence d’aucun dieu, en aucune manière (26e) ». Cette fois-ci, s’en est trop pour Socrate. Il est maintenant clair que pour lui, Mélétos n’a plus toute sa tête. Il ne croit pas à ce qu’il affirme, il « a perdu toute mesure et toute retenue », et c’est certainement un égarement dû à son jeune âge qui l’a poussé à intenter cette action judiciaire. Peut-être que le but de cela n’est rien d’autre que son désir de tester si Socrate sera capable ou non de le démasquer dans sa contradiction, que tout ce procès n’est qu’une plaisanterie. Peut-être veut-il aussi savoir s’il arrivera à duper à la fois Socrate et les juges ? En somme, Socrate, en toute ironie, accuse d’une certaine manière Mélétos de pratiquer ce dont est accusé Socrate, c’est à dire de faire des sophismes, de présenter le faux tout en lui donnant l’apparence du vrai, de vouloir tromper son auditoire, de le corrompre. Tout cela est grotesque est prête à rire, car pour Socrate, ce que Mélétos dit n’est rien d’autre que « Socrate est coupable de ne pas reconnaître les dieux, alors qu’il reconnaît les dieux (27a) ». En énonçant cela, Socrate prend de l’avance sur ce qu’il va démontrer à la suite du texte que nous étudions.

En effet, Socrate croit en l’existence d’un démon qui est toujours là pour le dissuader d’entreprendre quelque chose qui pourrait s’avérer être néfaste pour lui. Or, le raisonnement de Socrate par rapport à son démon est simple : les démons sont aux dieux ce que les affaires humaines sont aux humains, c’est à dire que reconnaître l’existence du démon, c’est en même temps postuler l’existence des dieux. D’où la contradiction évidente de Mélétos que voit Socrate, mais qu’il n’a pas encore démontrée à ce stade là de sa défense. Mais c’est ce qu’il annonce à la fin du texte aux juges : montrer comment il interprète ce que vient de dire Mélétos. Pour cette démonstration, il va parler comme il a l’habitude de le faire dans la vie de tout les jours pour arriver à ses fins, et non utiliser la rhétorique usuelle à ce type de procès, comme il l’a réalisé depuis le début de ce procès. C’est pourquoi il exorde une nouvelle fois les juges – qui ne sont à ce stade que des citoyens pour Socrate car pour être juge, il faut être Juste et donc le déclarer innocent – à ne pas troubler la quiétude de l’endroit pendant qu’il réfutera Mélétos.

 

 

 

À la lumière de ce texte, il nous paraît clair que de la nouvelle accusation qui est portée à l’encontre de Socrate ne semble en rien justifiée. Socrate est accusé de corrompre la jeunesse, mais Mélétos se moque éperdument de la jeunesse. Socrate est accusé d’athéisme, mais il est on ne peut plus religieux. Il a en effet subit maintes influences du chamanisme comme nous l’indique Jean-Joël Duhot dans Socrate, ou l’éveil de la conscience. Si ces accusations ne sont que calomnies, on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi Socrate a été ainsi accusé ?

Il faut se replacer dans le contexte historique de ce procès. Après la longue guerre du Péloponnèse, après la peste qui ravagea la cité, après la tyrannie dite des « Trentes Tyrans », Athènes a des comptes à rendre avec elle même et c’est une sorte de crise religieuse qui s’empare de la cité. Que Socrate est certaines conceptions théologiques, soit! Qu’il ne reconnaisse pas les dieux de la cité ou qu’il en voie de nouveaux, ce n’est pas au fond le plus important. Xénophane adressait ainsi des critiques beaucoup plus sévères à l’encontre des dieux.

En fait, le problème de Socrate est qu’il agisse d’une manière ostentatoire, qu’il tente de « convertir » son entourage à ses vues, et de cette manière, l’accusation de corruption a tout son sens. S’attaquer à la mythologie, c’est s’attaquer à la base même de la cité, ce sur quoi elle est fondée. Or, dans ce contexte historique, Athènes n’a surtout pas besoin de cela, d’un fauteur de troubles d’une trempe d’un Socrate qui vient dire aux gens que finalement, personne ne sait rien, pas même les politiques qui les gouvernent, et que tout cela ne repose que sur une sorte de mensonge. L’erreur de Socrate aura ainsi été en quelque sorte d’être sorti de la fameuse caverne dont Platon nous parle dans la République (517a), et de subir la même chose que l’évadé, c’est-à-dire d’être tué.