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Gustave de MolinariGustave de Molinari (3 mars 1819 à Liège – 28 janvier 1912 à Adinkerke) était un économiste belge, membre de la Société d’économie politique de Paris dont il fut même le président d’honneur jusqu’à sa mort. Il fut aussi directeur du Journal des économistes, auquel contribuera notamment Frédéric Bastiat. On dit que Molinari fut d’ailleurs disciple de ce dernier. Du point de vue des idées, cela est incontestable. On présente ainsi souvent Molinari comme l’inventeur de l’anarcho-capitalisme, comme le père de « l’ultralibéralisme », comme un partisan forcené de la non-régulation absolue.

Si Gustave de Molinari fut un personnage incontournable de la discipline économique en son temps, comme en témoigne son activité prolifique tant au Journal des économistes qu’en tant qu’auteur de nombreux ouvrages – pas loin d’une quarantaine de titres écrits de 1846 à 1911 -, il n’est guère étudié aujourd’hui en dehors des milieux libéraux. De ses ouvrages ne subsiste maintenant plus que Les Soirées de la Rue Saint-Lazare publié en 1849, réédité par eventura en 2003, mais déjà épuisé. Il existe cependant un Institut Gustave de Molinari (www.institutmolinari.org), sorte de « think-tank » libéral, qui se charge de faire connaître sa pensée.

 

L’ouvrage : Les Soirées de la Rue Saint-Lazare

Les Soirées de la Rue Saint-Lazare sont un dialogue mêlant un économiste, un socialiste et un conservateur. C’est un texte de jeunesse de Molinari, publié en 1849 dans le contexte de la Révolution de 1848. Molinari est l’exact contemporain de Marx – ils naissent tous deux à un an d’intervalle – et ce texte est publié un an après le Manifeste du Parti communiste. Il ne semble pas que Molinari ait eu connaissance des écrits de Marx à cette époque si l’on en juge par l’absence de référence dans son ouvrage à cet auteur.

On ne peut que donner raison à Koyré lorsqu’il dit que les seuls textes ayant présenté un réel intérêt à être mis sous une forme dialoguée furent ceux de Platon et de Hume. Ici, le dialogue est simplement un outil permettant de présenter plus facilement ce que Weber appellera un idéal-type : l’idéal-type du socialiste, du conservateur et de l’économiste. Inutile de préciser derrière laquelle de ces figures se cache Molinari.

Molinari entend régler leur compte tant aux socialistes qu’aux conservateurs. Il veut montrer que l’économie politique est la seule voie viable possible, et que ces deux camps refusent de la suivre uniquement en raison d’un défaut d’analyse. L’économiste, selon Molinari, n’est ni de droite, ni de gauche. C’est donc en pédagogue et en toute objectivité que l’économiste va parler afin de démonter tous les préjugés. Pendant douze soirées, il va essayer et réussir à faire sortir le socialiste et le conservateur de leurs cavernes idéologiques.

 

Le principe de l’économie politique : Retour à Quesnay

En exergue du texte est placée cette citation de François Quesnay :

« Il faut bien se garder d’attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et inévitable punition de la violation de l’ordre même de ces lois, instituées pour opérer le bien. »

Si Molinari a choisi cette citation, c’est qu’elle résume fort bien le projet de son ouvrage. Celui-ci est sous-titré « entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété. » Tout le travail de Molinari est en effet de montrer que la propriété privée est le fondement de l’organisation sociale, que toutes les lois économiques peuvent par suite se déduire de cet unique fondement. Mais bien plus, il veut montrer que cette organisation sociale est juste, et que ce n’est qu’en « laissant-faire » la société, pour peu que la propriété y soit respectée, que l’on peut aboutir à un tel ordre. Toute atteinte au principe de propriété engendre quant à lui de l’injustice, contrairement à ce que pensent les socialistes, « disciples de Rousseau », pour qui c’est la propriété qui crée du désordre.

Encore faut-il démontrer que la propriété est le fondement de l’ordre juste. L’argumentaire de Molinari use du raisonnement par l’absurde. Dans un premier temps, il montre que telle injustice sociale est la conséquence logique et nécessaire de telle atteinte précédente à la propriété. Puis, dans un deuxième temps, il montre combien la situation aurait été plus juste dans une société qui n’aurait pas inconsidérément violé ce principe. D’où le raisonnement par contraposée suivant : (violation de la propriété → ordre injuste) → (ordre juste → respect de la propriété)

À ce raisonnement, Molinari rajoute l’argument d’autorité dès sa préface, « reconnaissant, avec tous les économistes [c’est nous qui soulignons], la propriété comme la base de l’organisation naturelle de la société. » « Tous les économistes ont défendu la propriété […]. Quesnay, Turgot, Adam Smith, Malthus, Ricardo, J.-B. Say […] ; leurs disciples, MM. Mac Culloch, Senior, Wilson, Dunoyer, Michel Chevalier, Bastiat, Joseph Garnier, etc. » Molinari, en bon économiste, en fait par conséquent de même.

 

L’économiste, le socialiste et le conservateur

L’idée de Molinari est donc que tous les problèmes sociaux ne sont rien d’autres que les conséquences naturelles, donc nécessaires, d’atteintes au fondement de l’organisation naturelle des sociétés qu’est la propriété. Les positions respectives de l’économiste, du socialiste et du conservateur peuvent être définies, d’après notre lecture, suivant un double point de vue.

En premier lieu, le statut qu’ils accordent à la propriété privée est différent. Socialistes et conservateurs commettent tous deux une même erreur. Ils méconnaissent les lois économiques, qui ne sont rien d’autres que des lois de la nature elle-même, au même titre que les lois physiques découvertes par Newton. Ils les enfreignent avec la réglementation politique, consciemment ou inconsciemment, que cela parte d’un bon sentiment ou non, puis se plaignent de voir régner dans la société l’injustice.

D’après Molinari, il y a deux types de socialistes. Les premiers qui nient purement et simplement que les lois économiques soient des lois naturelles ; les seconds qui admettent qu’elles le soient mais qui les pensent en revanche imparfaites et comme devant être corrigées. Dans les deux cas, réformer la société passe pour eux par une action du politique sur les lois économiques. Comme celles-ci sont directement dépendantes du concept de propriété, les changer signifie remettre en cause cette notion. « Les socialistes s’efforcent donc d’altérer ou de détruire le principe de la propriété (Préface). »

Quant à eux, « les conservateurs défendent la propriété ; mais ils la défendent mal (Préface). » Par définition, le conservateur est partisan du statu quo. Il veut conserver le système tel qu’il est. Peu lui importe l’analyse économique. Même, il est rétif à toute analyse sociale, « dans la crainte d’y rencontrer des souffrances qui nécessiteraient une réforme quelconque dans les institutions actuelles. » S’il accepte la propriété, c’est simplement parce que la société qu’il ne souhaite pas voir changer l’admet. Attirer les lumières de la raison sur ce principe lui est une entreprise presque suspecte.

Ainsi, du point de vue de la propriété, le socialiste et l’économiste sont à deux endroits opposés. Le premier souhaite y toucher, voire la supprimer, quand le deuxième voit en elle le point d’Archimède de l’organisation sociale avec lequel il ne faut pas transiger. Le conservateur, quant à lui, se situe entre les deux. Il admet la propriété parce qu’il faut l’admettre.

En deuxième lieu, c’est dans leur rapport à la science économique que les trois personnages se séparent. Au cours du dialogue, l’économiste – Molinari – n’aura de cesse de railler le conservateur, chez lequel les soirées se déroulent, qui possède une bibliothèque fournie dans laquelle se trouve La Richesse des Nations d’Adam Smith, mais qu’il reconnaît n’avoir jamais ouvert. Il faut y voir plus qu’un symbole. Le conservateur, qui est au pouvoir, possède les outils des économistes sous la main mais feint de les ignorer, ne les utilise pas. L’économiste vient alors sur le propre terrain du conservateur, dans le gouvernement, pour le rallier à ces vues.

Le caractère du socialiste est quant à lui différent. Au contraire du conservateur, il paraîtra avoir une connaissance aiguë de ces écrits « classiques », et avoir grand souci de la justice. La tâche de l’économiste sera de montrer que les lectures qu’il fait sont parfois biaisées. Economistes – ou libéraux, les deux termes étant à cette époque, au risque de caricaturer, presque équivalents – et socialistes ont le même but : la justice. Le problème du socialiste est qu’il est resté bloqué sur le chemin de la science économique. Par conséquent, du point de vue épistémologique, le socialiste est comme un moyen terme entre le conservateur et l’économiste. Le premier ne veut pas entendre parler de science économique, le second la détient. Le socialiste y aspire.

En somme, l’économiste va attaquer le conservateur et le socialiste sur des points différents. « Il m’a semblé que l’hérésie socialiste exigeait une autre réfutation [que la censure] et la propriété une autre défense [que la conservatrice]. (Préface). » D’un coté, contre les socialistes, il convient de montrer que leur science économique est erronée, ou tout du moins incomplète ; de l’autre, contre les conservateurs, il s’agit de dévoiler le véritable caractère de la propriété privée, de montrer que celle-ci mérite une meilleur défense qu’une simple justification par la tradition.

C’est pourquoi l’économiste est l’ami et l’ennemi de chacun. Pour le conservateur, il semble être un socialiste car il entend réformer la société pour la mettre en accord avec une supposée science économique ; pour le socialiste, il paraît être un conservateur car il défend la propriété avec encore plus d’ardeur qu’un conservateur.

 

La propriété, fondement inviolable de l’organisation sociale

Un rapide coup d’oeil sur la table des matières (cf. infra) suffit à dévoiler le projet de Molinari. Plus qu’une simple réfutation des thèses socialistes et conservatrices, c’est un troisième modèle qui nous est présenté, lequel, d’après Molinari, se déduit logiquement du seul principe de la propriété.

Les premières soirées sont destinées à démontrer la validité du principe de propriété. L’économiste affirme ainsi haut et fort :

« J’affirme que les misères et les iniquités dont l’humanité n’a cessé de souffrir ne viennent point de la propriété ; j’affirme qu’elles viennent d’infractions particulières ou générales, temporaires ou permanentes, légales ou illégales, commises au principe de propriété. J’affirme que si la propriété avait été, dès l’origine du monde, religieusement respectée, l’humanité aurait constamment joui du maximum de bien-être que comportait, à chaque époque, l’état d’avancement des arts et des sciences, comme aussi d’une entière justice. (Première soirée, p. 39) »

Dans cette thèse sont amorcés deux mouvements. Un premier en direction d’un travail négatif qui consistera à démontrer que l’atteinte à la propriété produit de l’injustice ; un second vers un travail positif qui devra montrer ce que serait une société qui respecterait « religieusement » la propriété. Ce double caractère du travail de Molinari est constant tout au long de l’ouvrage.

Lorsque le socialiste somme l’économiste de définir ce qu’il entend par propriété, celui-ci s’exécute en la fondant sur une anthropologie. L’homme doit travailler pour réparer ou augmenter ses forces par la consommation d’objets issus de la production. Molinari souligne de lui-même ces mots-clefs qui sont d’importants concepts pour son système. Chaque homme ayant un intérêt bien compris à maximiser ses efforts, il en résulte une division du travail grâce à laquelle les hommes obtiennent un maximum de satisfactions au prix d’un minimum d’efforts.

Les fruits de l’effort de chaque homme est sa propriété, qui contient la force dépensée par chaque homme en celle-ci. La propriété n’est donc que transformation de force de travail. La propriété peut être de deux types. Soit extérieure, et elle concerne des produits clairement distincts de la personne, ou même tout simplement son corps ; soit intérieure, et il s’agit alors de ses facultés intellectuelles ou morales, de sa volonté. « Toute atteinte portée à la propriété intérieure ou extérieure, séparée ou non séparée, est contraire à l’Utilité aussi bien qu’à la Justice. (Première soirée, p. 43) » La propriété n’est pas instituée par la société mais est un fait naturel. C’est bien plutôt la propriété qui produit le fait social. On comprend dès lors que la société s’effrite si sa base, la propriété, est atteinte.

Car la propriété extérieure est tout autant bafouée que la propriété intérieure. Pour la première, l’économiste blâme que « le don, l’héritage et le prêt ne sont pas libres. L’échange est lourdement grevé tant par les impôts de mutation, d’enregistrement et de timbre, les octrois et les douanes, que par les privilèges accordés aux agents servant d’intermédiaires à certains marchés ; parfois aussi l’échange est complètement prohibé hors de certaines limites. (Première soirée, p. 45) » Au titre de la seconde, le fait que l’on ne reconnaisse pas la propriété intellectuelle, littéraire et artistique comme il le faudrait en témoigne.

Pour Molinari, le droit de propriété « commence au moment où nous appliquons aux choses que la nature a mises gratuitement à notre disposition une portion de nos forces, de nos facultés ; au moment où nous complétons l’oeuvre de la nature en donnant à ces choses une façon nouvelle ; au moment où nous ajoutons à la valeur naturelle qui est en elles une valeur artificielle […]. J’entends pas valeur, la propriété qu’ont les choses ou qui leur est donnée de satisfaire aux besoins de l’homme. (Deuxième soirée, p. 49) » En somme, toucher aux fruits du travail d’un homme est aller contre ses droits les plus fondamentaux, et c’est cette attaque qui est à la base de tous les maux de la société.

 

La démocratie économique

Partant, une grande partie de l’ouvrage consistera à dénoncer toutes les atteintes à la propriété entendue dans le sens de Molinari sur quelque sujet que ce soit, et de montrer combien la vie aurait été meilleure sans cela. L’avis de l’économiste est bien simple. Il faut enlever toutes les entraves à la propriété, ce qui signifie déréguler, faire reculer l’état. Il y a un principe d’auto-organisation de la société plus performant que le dirigisme si on ose le laisser faire. Tout doit être laissé libre. Tout les monopoles étatiques doivent être abolis.

Voilà peut-être là où Molinari est le plus radical et peut-être le plus novateur. Un libéral classique aurait laissé à l’état les tâches dites régaliennes – justice, sécurité, défense. « C’est l’état-gendarme de J.-B. Say. » Le gouvernement est pourvoyeur de sécurité, sa fonction « consiste uniquement à assurer à chacun la conservation de sa propriété [sa personne, sa propriété intérieure et extérieure]. (Onzième soirée, p. 199) » Or, « au nom du principe de la propriété, au nom du droit que je possède de me pourvoir moi-même de sécurité, ou d’en acheter à qui bon me semble, je demande des gouvernements libres. » Par suite, des « compagnies d’assurances sur la propriétés (p. 213) » se constitueraient et la libre concurrence fera en sorte de maximiser pour chacune sa « production de sécurité » L’état lui-même, Molinari l’appelle le gouvernement, doit être mis en concurrence afin que chaque homme puisse librement choisir auquel il souhaite appartenir.

Le monopole du gouvernement est le dernier à être brisé par l’économiste après qu’il se soit débarrassé suivant le même raisonnement de ceux de la monnaie et de l’enseignement. De même, tous les systèmes de subventions furent récusés, que ce soit pour les cultes ou la culture, au motif « que l’intervention du gouvernement dans la production est toujours nécessairement nuisible (Huitième soirée) ».

Reste un problème important, « le mal dénoncé par les socialistes, et que nul, à moins d’être aveugle ou de mauvaise foi, ne saurait nier (Préface) » : la pauvreté. Comment y remédier ? Comment défendre le travailleur et lui permettre de vendre son travail à un prix légitime ? Cela passe par le droit des travailleurs à s’associer librement, autrement dit la liberté syndicale, qui est défendu comme un droit fondamental qui permet à « l’ouvrier […] quelquefois [de] faire la loi au maître. (Sixième journée) » Ce n’est que si on laisse librement, d’une part les travailleurs s’organiser entre eux, et d’autre part les travailleurs s’accorder avec leurs employeurs, que l’on peut aboutir à un système juste. Un des actes politiques forts de Molinari fut ainsi d’avoir tenté de créer des Bourses du travail (cf. son texte de 1893) où les ouvriers, qui ne sont rien d’autre que des marchands de travail, pouvaient prendre connaissance du prix public offert pour tel ou tel travail à tel ou tel endroit, et se vendre ainsi facilement au plus offrant.

Mais qu’en est-il des laissés pour compte ? Quid de la charité ? L’économiste est catégorique. Ce n’est pas à l’état de s’en occuper. S’il le faisait, ce serait d’une part instituer la « Taxe des pauvres (Dixième soirée, p. 184) » et d’autre part contrevenir à une loi de la nature découverte par Malthus. La terre ne peut pas nourrir tous les hommes. Il faut que la population se maintienne à un niveau d’équilibre. La pauvreté est en effet la conséquence du fait qu’il y a plus d’hommes que de pain, qu’en somme il y a surproduction d’hommes. La charité, lorsque celle-ci est instituée, ne fait qu’entretenir cette surproduction. Voilà les causes lointaines de la pauvreté. Supprimez la charité, laissez la population s’ajuster d’elle-même à son niveau d’équilibre, et on en aura fini avec le paupérisme.

Est-ce pour autant, comme le dit le conservateur, qu’il faille « laisser expirer sans secours la foule des misérables ? (Dixième soirée, p. 190) » Que non ! Il faut être charitable avec eux, mais c’est à la charité privée de s’occuper du problème et en aucun cas de la charité publique. Cette dernière risque même de faire obstacle à la charité privée puisqu’elle prend aux contribuables ce qu’ils ne pourront pas donner ensuite. Ici encore, le maître mot est la dérégulation. Laissez faire la charité privée, celle-ci sera mieux ordonnée.

 

Critique : la démocratie économique de Molinari, entre idéologie, utopie et idéal régulateur

Dès la préface, Molinari nous avait averti. « On trouvera peut-être que j’ai été trop loin, et qu’à force de vouloir me tenir dans le droit chemin des principes, je n’ai pas su éviter l’abîme des chimères et des utopies. » Le travail de Molinari est, nous l’avons dit, essentiellement négatif. Sa thèse : toutes les injustices sociales découlent d’une atteinte d’une façon ou d’une autre de la propriété. De cela on en déduit (modus tollens) qu’une société juste serait celle où la propriété privée resterait inviolée. Tout le système de Molinari repose en effet sur ce principe de la propriété. Laissons-la inviolée et l’ordre en résultant sera nécessairement juste.

Molinari a beau jeu de défendre cette thèse. Une telle société, qui considérerait la propriété privée comme un principe sacro-saint absolument n’a historiquement jamais existé. Celle-ci n’existe guère en dehors de l’ouvrage de Molinari. Cette société est idéale, voire idéelle, pour ne pas dire utopique au sens étymologique (a-topos), qui n’existe « dans aucun lieu », si ce n’est dans l’esprit de celui qui la conçoit. La société molinariste est une Idée de la raison, au sens kantien. Un objet métaphysique, comme toutes les utopies.

Pas de preuve empirique, donc, pour corroborer la séduisante théorie de Molinari – ou alors, qu’on nous l’apporte. Si cette construction théorique est logiquement cohérente et consistante, cela ne suffit pas à la rendre vraie. Si l’on en reste à une définition classique de la vérité comme correspondance, seul est vrai le discours qui correspond avec les faits. Ces derniers manquant cruellement, et seule l’expérimentation permettrait de déterminer si la construction de Molinari est pertinente ou non.

Dans l’attente n’est possible que la seule analyse logique et argumentative de son discours. Or, si on s’y attarde, on s’apercevra hélas ! que celui-ci a tous les traits d’une idéologie. Pour Popper, est idéologique le discours qui est irréfutable, qui répond à chaque argument en ajoutant une hypothèse ad hoc à la théorie de départ au lieu d’en proposer une nouvelle. À chaque pseudo-tentative de réfutation apportée par le conservateur ou le socialiste, l’économiste parvient à démontrer par un raisonnement subtil qu’il n’en aurait pas été de même si la propriété privée n’avait pas été sacrifiée. La réponse est toujours de la même forme. S’il y a un problème social, c’est qu’il y a atteinte à la propriété privée ; sans cette atteinte, voyez comment les choses se passeraient de la manière la plus admirable. Impossible, donc, de réfuter cette théorie. On sait a priori qu’elle va être la réponse.

D’autre part, la façon qu’use parfois Molinari pour montrer qu’au fond, s’il on cherche bien, économistes, socialistes et conservateurs souhaitent et disent la même chose – lorsqu’il démontre par exemple que droit divin et droit du travail sont une seule et même chose – rappelle les plus belles heures de la sophistique.

La « démocratie économique » de Molinari semble donc être à ranger sur le rayon des idéologies, entre la psychanalyse et le marxisme. Reste cependant à Molinari le mérite d’avoir montré qu’une société juste sans état, si elle n’est pas réalisable, est au moins possible, et qu’elle peut ainsi constituer un idéal régulateur, comme l’aurait écrit Kant.

 

Table des matières

  1. Préface

  2. Première soirée

    Position du problème social. – Que la société est gouvernée par des lois naturelles, immuables et absolues. – Que la propriété est la base de l’organisation naturelle de la société. – Définition de la propriété. – Énumération des atteintes actuellement portées au principe de la propriété.

  3. Deuxième soirée

    Atteintes portées à la propriété extérieure. – Propriété littéraire et artistique. – Contrefaçon. – Propriété des inventions.

  4. Troisième soirée

    Suite des atteintes à la propriété extérieure. – Loi d’expropriation pour cause d’utilité publique. – Législation des mines. – Domaine public, propriétés de l’État, des départements et des communes. – Forêts. – Routes. – Canaux. – Cours d’eau. – Eaux minérales.

  5. Quatrième soirée

    Droit de tester. – Législation qui régit l’héritage. – Le droit à l’héritage. – Ses résultats moraux. – Ses résultats matériels. – Comparaison de l’agriculture française avec l’agriculture britannique. – Des substitutions et de leur utilité. – Organisation naturelle des exploitations agricoles sous un régime de propriété libre.

  6. Cinquième soirée

    Droit de prêter. – Législation qui régit le prêt à intérêt. – Définition du capital. – Mobiles qui poussent l’homme à former des capitaux. – Du crédit. – De l’intérêt. – Éléments qui le composent. – Travail. – Privation. – Risques. – Comment ces éléments peuvent être réduits. – Qu’ils ne peuvent l’être par des lois. – Résultats désastreux de la législation limitative du taux d’intérêt.

  7. Sixième soirée

    Droit d’échanger. – De l’échange du travail. – Lois sur les coalitions. – Articles 414 et 415 du Code pénal. – Coalition des charpentiers parisiens en 1845. – Démonstration de la loi qui fait graviter le prix des choses vers la somme de leurs frais de production. – Son application au travail. – Que l’ouvrier peut quelquefois faire la loi au maître. – Exemple des Antilles anglaises. – Organisation naturelle de la vente du travail.

  8. Septième soirée

    Droit d’échanger, suite. – Échanges internationaux. – Système protecteur. – Son but. – Aphorismes de M. de Bourrienne. – Origine du système protecteur. – Système mercantile. – Arguments en faveur de la protection. – Épuisement du numéraire. – Indépendance de l’étranger. – Augmentation de la production intérieure. – Que le système protecteur a diminué la production générale. – Qu’il a rendu la production précaire et la distribution inique.

  9. Huitième soirée

    Atteintes portées à la propriété intérieure. – Industries monopolisées ou subventionnées par l’État. – Fabrication de la monnaie. – Nature et usage de la monnaie. – Pourquoi un pays ne saurait être épuisé de numéraire. – Voies de communication. – Exploitées chèrement et mal par l’État. – Transport de lettres. – Maîtres de postes. – Que l’intervention du gouvernement dans la protection est toujours nécessairement nuisible. – Subventions et privilèges des théâtres. – Bibliothèques publiques. – Subvention des cultes. – Monopole de l’enseignement. – Ses résultats funestes.

  10. Neuvième soirée

    Suite des atteintes portées à la propriété intérieure. – Droit d’association. – Législation qui régit, en France, les sociétés commerciales. – La société anonyme et ses avantages. – Du monopole des banques. – Fonctions des banques. – Résultats de l’intervention du gouvernement dans les affaires des banques. – Cherté de l’escompte. – Banqueroutes légales. – Autres industries privilégiées ou réglementées. – La boulangerie. – La boucherie. – L’imprimerie. – Les notaires. – Les agents de change et les courtiers. – La prostitution. – Les pompes funèbres. – Les cimetières. – Le barreau. – La médecine. – Le professorat. – Article 3 de la loi des 7-9 juillet 1833.

  11. Dixième soirée

    De la charité légale et de son influence sur la population. – Loi de Malthus. – Défense de Malthus. – De la population en Irlande. – Moyen de mettre fin aux misères de l’Irlande. – Pourquoi la charité légale provoque un développement factice de la population. – De son influence morale sur les classes ouvrières. – Que la charité légale décourage la charité privée. – De la QUALITÉ de la population. – Moyens de perfectionner la population. – Croisement des races. – Mariages. – Unions sympathiques. – Unions mal assorties. – Leur influence sur la race. – Dans quelle situation, sous quel régime la population se maintiendrait le plus aisément au niveau de ses moyens d’existence.

  12. Onzième soirée

    Du gouvernement et de sa fonction. – Gouvernements de monopole et gouvernements communistes. – De la liberté de gouvernement. – Du droit divin. – Que le droit divin est identique au droit au travail. – Vices des gouvernements de monopole. – La guerre est la conséquence inévitable de ce système. – De la souveraineté du peuple. – Comment on perd sa souveraineté. – Comment on la recouvre. – Solution libérale. – Solution communiste. – Gouvernements communistes. – Leurs vices. – Centralisation et décentralisation. – De l’administration de la justice. – Son ancienne organisation. – Son organisation actuelle. – Insuffisance du jury. – Comment l’administration de la sécurité et celle de la justice pourraient être rendues libres. – Avantages des gouvernements libres. – Ce qu’il faut entendre par nationalité.

  13. Douzième et dernière soirée

    La rente. – Sa nature et son origine. – Résumé et conclusion.

 

Gustave de Molinari, Les Soirées de la Rue Saint-Lazare : Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété, 1849, 244 p.

Texte disponible en ligne :

http://herve.dequengo.free.fr/Molinari/SRSL/SRSL_0.htm

http://olldownload.libertyfund.org/Home3/Book.php?recordID=0383

La pagination utilisée ici est celle correspondant à l’édition de 2003 publiée chez eventura (94210 Paris)