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Franck VandenbrouckeOn veut nous faire croire qu’un champion parvient à son potentiel par le seul fruit de sa volonté. La volonté est ce qui est exalté par la morale du sport communément admise. C’est parce que le champion veut, parce qu’il travaille ardemment, parce qu’il est assidu, parce qu’il part s’entraîner tous les jours ou même plusieurs fois par jour, quelque soit le temps, quelque soit les éléments, qu’il est champion. En somme, c’est parce qu’il le veut.

Mais la volonté, ça n’existe pas. Et même si l’on admettait une seule seconde que la volonté existe, celle-ci ne permettrait rien d’autre à un homme que de pouvoir s’entraîner tel un champion que peu de jours, après quoi, il abandonnerait. En fait, le champion développe une addiction au sport. Il ne peut plus s’en passer. Il est prisonnier d’une spirale addictive. S’il n’a pas sa dose de sport, il ne va plus. C’est pour cela qu’il parvient à s’entraîner ainsi. La volonté n’a rien à voir là-dedans et c’est donc un énorme sophisme que de dire que le champion veut être champion : il le subit. Sa volonté, si elle existe, n’a qu’une faible amplitude : le champion décidera alors de ses objectifs. Mais la volonté ne va pas plus loin. Raisonnons par l’absurde et demandons à un champion qu’il arrête de courir : combien seraient capables d’arrêter du jour au lendemain le sport comme on s’arrête de fumer ? Aucun.

Cette addiction que cache le sport de haut niveau se montre très bien chez certains témoignages de sportifs, pour peu que l’on veuille bien lire entre les lignes. La nageuse Maracineanu confie qu’elle est angoissée à la fin de la saison, car le fait qu’il n’y ait plus de compétitions crée un vide. La tragédie de Van Den Broucke est encore plus symptomatique. Lorsque celui-ci, licencié de son équipe belge, est parti courir sous une fausse identité (empruntant la photo de Tom Boonen sur sa licence) dans des courses amateurs en Italie, il n’a rien trouvé d’autre à dire que « j’ai besoin de courir, j’ai besoin du rythme des courses, mon corps le demande ». Qu’est-ce donc, si ce n’est une addiction ? Incapables de s’arrêter.

Et s’ils doivent s’arrêter tout de même, s’ils y sont contraints, il n’y a que deux issues. Soit ils tentent de revenir. Et il n’y a que par l’addiction que l’on peut expliquer ces retours, jamais par la volonté. Armstrong après son cancer, Pantani après son accident, Virenque après sa suspension, Hingis après sa pause, Longo qui continue jusqu’à mourir. Soit ils sombrent dans une autre addiction. L’obésité de Mercx, la toxicomanie de Pantani ou Maradona, les cyclosportives de Virenque, les marathons d’Armstrong et Jalabert. Peu parviennent à retrouver une vie normale. Et cela ne s’explique pas par une prétendue culture du dopage ou quoique ce soit, comme Gaumont voudrait le dire, qui serait inhérente au sport de haut niveau ou au cyclisme en particulier. Non. S’il y a quelque chose d’inhérent au sport de haut niveau, c’est la fausse exaltation de la volonté derrière laquelle se cache l’addiction.

C’est pourquoi le champion est un grand malade. Derrière lui se cache un dépendant, un accro, un addicté. Or, si l’on en suit la théorie de Loonis, derrière chaque addicté se cache quelqu’un tentant de recouvrir le bruit de fond existentiel qui lui est assourdissant à coup de décharge hédonique. Il y a un grand souffrant derrière un champion. Quelqu’un ressentant une angoisse « métaphysique ». Selon Deleuze, ce ne serait pas nécessairement une angoisse morbide, mais simplement le fait que le dépendant ait rencontré quelque chose « qui le dépasse », quelque chose de trop grand pour lui, et il lui faut quelque chose pour affronter ce trop grand – cf. son Abécédaire où il met en relation son alcoolisme et le sport. Or, pour qu’un homme puisse développer un tel système d’action, il faut qu’il ait grandi dans un milieu peu favorable au développement normal de l’être humain. Car en effet, celui qui est « normal », qui a vécu « normalement », qui est équilibré n’a aucune chance de développer le moindre symptôme de dépendance. Il y aura beaucoup moins de chance que quelqu’un d’équilibré, soit un drogué ou bien un champion.

Il y a donc une rupture dans la façon dont on considère le sport du point de vue moral. La morale du sport de Coubertin faisait de l’activité sportive quelque chose comme un accomplissement pour l’homme équilibré. C’est toujours la morale que l’on prône actuellement. Mais il semble que la morale que les sportifs suivent et qu’ils ont peut-être suivi dès le commencement ait été totalement différente. Peut-être s’est-on voilé volontairement la face dès les commencements du sport ; si c’est le cas, à quelle fin ?