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Le pendu« Je suis contre la peine de mort, sauf pour les pédophiles et les terroristes »… N’est-ce pas Pasqua qui avait dit cela en substance? Mais combien d’autres que lui seraient d’accord avec cette affirmation? A fortiori depuis que l’actualité nous ressert ces plats brûlants.

Trois Mille Ans de Civilisation, d’une marche difficile de l’Obscurité vers les Lumières, de la Barbarie vers l’Humanisme, d’efforts difficiles, longs, constants, pour qu’on en arrive à cela1… Comme si la peine de mort pouvait d’une quelconque façon être justifiée!

Ce serait oublier que la justice n’est rien d’autre qu’un calcul consistant à régler et harmoniser les intérêts de trois partis : la victime, le coupable, et la société. Car la balance de la justice n’a pas deux mais trois plateaux. Avec la peine de mort, son équilibre est rompu, ce qui doit faire faire à Beccaria des triples sauts dans sa tombe.

Car que disait l’ami Cesare, le génial auteur de Des délits et des peines, au sujet de la peine de mort? Qu’elle est :

  • Illégale : l’Etat ne peut tuer un de ses membres puisque personne n’a pu par le contrat social autoriser qu’on lui ôte la vie4.

  • Inutile : enfermer quelqu’un suffit à l’empêcher de nuire5.

  • Pas nécessaire : ce n’est pas la sévérité de la peine qui dissuade les autres de mal agir, mais bien plutôt le fait que celle-ci soit immanquable et qu’elle dure6.

  • Nuisible : elle est un exemple de cruauté7.

Ajoutons à cela quelques arguments plus modernes. La peine de mort est ainsi :

  • Dogmatique : elle interdit tout retour en arrière en cas d’erreur judiciaire8.

  • Onéreuse : paradoxalement, tuer quelqu’un coûterait 1,26 millions de dollars, alors qu’une condamnation à perpétuité seulement 740 000 dollars9.

  • Vindicative : c’est oublier nos prétendues valeurs chrétiennes qui ont au moins eu le mérite de nous faire rompre avec la loi du talion et son « oeil pour oeil, dent pour dent » – et mort pour mort, pourrait-on ajouter.

  • Barbare : la fin que l’état démocratique se doit de poursuivre est de réduire la violence10.

  • Non éducative : par définition, elle interdit toute rédemption au criminel.

  • Pernicieuse : elle peut constituer un moyen simple pour un Etat tyrannique d’éliminer toute opposition en son sein.

Alors évidemment, lorsque des parents retrouvent le cadavre de leur enfant dont les restes de chairs indiquent qu’il fut, selon toute présomption, violemment sodomisé avant de mourir, il existe de grandes chances qu’ils en soient fâchés. Tout le monde s’offusque. « Comment donc? Une telle barbarie? ». Et tout le monde souhaite que la balance de la justice penche de toutes ses forces du coté de la victime.

Il n’existe en effet rien d’autre qu’un motif purement psychologique pour que l’on puisse vouloir que l’on tue l’auteur d’un crime. Pour preuve, l’argument de dernier recours que les défenseurs de la peine de mort utilisent lorsque tout a été dit pour tenter de convaincre un abolitionniste : « mettez-vous à la place des victimes ».

Et on se mettra volontiers à la place de la victime. Car on ne peut pas se mettre à la place du coupable : il est tellement inhumain. Et lorsque l’on se mettra à la place de la société, ce sera pour clamer que celle-ci n’a pas à s’embarrasser de tels criminels.

On n’écoute plus la raison, on ne suit que cette colère, cette indignation que chacun ressent dans son ventre. On crie « Justice doit être faite », alors que l’on devrait plutôt dire « Vengeance doit être faite »11. Et on en finit par chier sur oublier Beccaria et les Lumières.

NOTE

À l’attention de nos lecteurs métaphysiciens12

Liberté ou déterminisme? That’s the question. On la pose bien souvent sous forme d’alternative, de tiers-exclu. De sorte que :

  • Si l’on croit en la liberté, au libre-arbitre, à la volonté et à toutes ces conneries, on est bien souvent forcé de reconnaître la responsabilité de ses actes à celui qui les commet. Du coup, un forban l’est radicalement, essentiellement, fondamentalement. Tuons-le.

  • Si l’on croit que l’homme n’est pas si libre que ce que l’on veut bien nous faire croire, on en arrive à penser que la part des responsabilités qu’a un agent par rapport à ses actes est des plus réduite, pour ne pas dire nulle, puisqu’on le considère comme prisonnier des causes et des effets. Par conséquent, si le forban est méchant, il n’a pas pu vouloir l’être. Laissons-le vivre13.

Ainsi, le déterministe et le « librarbitriste » considérerons tous deux (et encore n’est ce même pas sûr, surtout pour le premier point qui va suivre) que la peine se doit d’être :

  • Corrective : pour améliorer le fauteur.

  • Dissuasive : pour empêcher les autres de faire les même fautes.

Ces deux fonctions sont instrumentales, c’est-à-dire qu’elles ne voient dans la peine qu’un moyen pour faire quelque chose. Or, le « librarbitriste », quant à lui, ne pourra pas s’empêcher de considérer la peine en même temps comme une finalité. Il faut châtier pour châtier Il considérera alors qu’elle doit être :

  • Expiative : le fauteur doit se laver du mal qu’il a commis.

  • Vindicative : le prix du sang doit être payé quoiqu’il arrive.

On voit que ces deux derniers buts n’ont aucune utilité sociale. Lorsqu’ils sont poursuivis, cela n’ajoute rien, si ce n’est de la cruauté. Ainsi, on n’a de cesse de clamer que reconnaître l’homme comme étant libre, c’est faire preuve d’humanisme. Mon cul, oui! On voit à quoi cela conduit. Kant, celui que chacun présente comme le penseur de l’Aufklarüng par excellence14, était convaincu de l’existence de la liberté humaine. Il croyait même avoir prouvé son existence (mais il n’était pas si sûr que ça de son coup puisqu’il considéra qu’il se devait toutefois de la postuler – de faire d’elle presqu’un dogme). Et bien au nom de cette liberté, Kant considérait que tuer un criminel, c’était rendre hommage à sa rationalité, à son humanisme, à ce qui faisait qu’il était plus qu’un animal. Remercions donc la nature de nous avoir fait noumène! Grâce à cela, nous pouvons être tués. C’est dans ces moments là que l’on arrive à trouver que Nietzsche est un type bien.

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1 L’éditeur me force à mettre des majuscules pour que le propos paraisse plus sentencieux. S’il pouvait m’en faire mettre deux, il n’hésiterait pas. Comme dans la phrase précédente il m’obligea à employer une locution latine qu’il m’a fait souligner, alors que le simple mot « surtout » aurait suffit2.

2 L’éditeur dément formellement avoir donné de telles consignes. Nos auteurs sont pleinement libres. C’est ce qui fait l’honneur de notre maison. Il fallait que cela soit dit. (Note de l’éditeur)3

3 On verra cela au procès. En même temps que les droits d’auteurs non payés. (Note de l’avocat de l’auteur)

4 Cet argument trahissant l’influence de Hobbes et de Rousseau est loin d’être le plus décisif – d’autant plus que ces deux là étaient pour la peine de mort, un de leurs rares points d’accord. Beccaria est un des rares contractualistes à être abolitionniste.

5 En théorie. Tout comme le bracelet électronique.

6 En clair, ça signifie que l’on préférera sûrement mourir plutôt que de passer le reste de ses jours à casser des cailloux. Ou d’avoir une bonne fessée plutôt que de ne plus pouvoir sortir jusqu’à ses 18 ans. La peine de mort n’est donc pas ce qu’il y a de plus dissuasif

7 On était heureux lorsqu’il y avait une condamnation à mort. Tout Paris se passait le mot. Du sang! De la souffrance! On réservait sa place à l’avance pour voir le spectacle, comme par exemple pour voir Damiens se faire écarteler.

8 Pensons par exemple à la fameuse pièce de théâtre Twelve angry men de Reginald Rose. Et si tu me dis qu’on aura beau faire, mais que seule la justice de Dieu est infaillible, je te fous mon poing dans la gueule.

9 Selon Amnesty International : http://www.amnestyusa.org/Fact_Sheets/The_Death_Penalty_Costs_More/page.do?id=1101084&n1=3&n2=28&n3=99

10 Si tu me dis qu’une petite injection létale est un moindre mal en comparaison de ce que va subir un détenu en perpétuité pendant toute sa vie, je te demanderai si le fait que je te tue doucement avec des somnifères de façon à ce que tu ne sentes rien plutôt qu’avec une arme blanche mal aiguisée pourrait être une circonstance atténuante lors de mon procès.

11 Alors que la plupart des psychologues, pour ne pas dire tous, certifient que la vengeance ne résout rien. C’est un thème récurent dans les arts que celui du héros qui poursuit toute sa vie ceux qui lui ont causé du tort et qui, une fois sa vengeance consommée, se rend compte que cela ne l’a pas avancé.

12 D’après une étude de l’éditeur, ils sont paraît-il très nombreux à nous lire. Il ne faut négliger aucun public.

13 Ce qui ne signifie pas qu’il ne faille rien faire, comme on le verra par la suite. La question du déterminisme n’apporte qu’une modération dans les peines.

14 Il l’était de fait. Mais il était handicapé par une incompréhensible bigoterie pour un homme de son intelligence qui l’a conduit à se tromper sévèrement sur un grand nombre de questions éthiques. Comme l’a dit Fichte à l’époque à son sujet à propos de la peine de mort, c’était un « grand homme, néanmoins non infaillible » – ce qui n’enlève rien au fait que Fichte soit, avec Heidegger, un des plus grands abrutis que la philosophie ait porté15.

15 Nous nous excusons auprès de nos lecteurs fichtéens et heideggeriens des propos infamants tenus par l’auteur dont il est le seul responsable. (Note de l’éditeur et de l’avocat de l’auteur)