..

Une ancienne société gymniquePierre de Coubertin, observateur attentif de sa Belle Époque, expliquait le décollage de l’Angleterre par la mutation de son modèle social qui accordait une place croissante au sport. Convaincu que la seule manière de « rebronzer la race » française était d’en faire autant en son pays, mais craignant que ses compatriotes refusent de transpirer si une émulation internationale ne venait pas les y pousser, le Baron eut l’idée de ces Jeux Olympiques réunissant des athlètes de toutes les nations. Bien loin d’être une fin en soi, les Jeux ne constituaient qu’un simple moyen d’imposer plus aisément le sport et ses valeurs à la société.

En quoi consistent ces valeurs ? Au temps de Coubertin, faire du sport, c’était refuser l’incontournable gymnastique qui entendait explicitement servir la Nation et la IIIe République par un strict dirigisme de l’effort constitué d’exercices devant s’avérer par la suite utiles, où l’individu devait s’effacer derrière le groupe et la devise « Patrie, Courage, Moralité. » Au contraire, le sport de Coubertin entendait libérer l’effort physique, placer l’individu au centre et lui laisser toute son initiative, l’exercice pouvant être fécond tant physiquement que moralement si on le laisse faire. Jeu, compétition, victoire, résultat chiffré et progrès traversent la Manche dans les écrits du Baron et vont progressivement prendre le dessus sur le modèle clos de la gymnastique.

Le sport est aujourd’hui contesté ; quelles sont les critiques ? En France, celles-ci proviennent majoritairement du courant de la « Théorie critique du sport » dont Jean-Marie Brohm est certainement le représentant le plus virulent. Le fond de cette critique est de considérer le sport comme le point où se cristallisent toutes les tensions de la société capitaliste. Le sport marchandiserait les corps ; il chercherait la performance pour la performance tout comme le capitalisme cherche la plus-value pour la plus-value ; il serait un moyen d’éducation répressive ; il serait un nouvel opium du peuple. Radicalisée, cette critique croit déceler en lui des germes identiques à ceux du fascisme. Le sport serait l’avant-garde de la fabrique de l’homme nouveau ; il épurerait le peuple par sa sélection des élites ; il exacerberait les nationalismes ; il éduquerait à la violence, à la barbarie ; le stade sportif serait le lieu d’un Kriegspiel.

Capital et fascisme seraient ainsi contenus en puissance dans le sport, ou même plus : ils le seraient en acte. Que valent ces critiques ? On ne peut nier qu’elles ne contiennent nombre d’arguments pertinents. Mais trop pressées d’en découdre avec les maux qu’elles dénoncent, peut-être ratent-elles l’essentiel. Si le sport était si lié au capital, comment expliquer le phénomène du sport ouvrier, de la RDA, du Front Populaire et de son ministre Léo Lagrange s’en emparant ? Si le sport était à ce point fasciste, comment rendre compte des résistances d’un Charles Maurras à son égard, ou de celles des Nazis qui, dans un premier temps, attendaient d’Hitler qu’il les débarrasse des Jeux ?

Ce qu’il faut, c’est une théorie qui parvienne à expliquer pourquoi et comment des idéologies par nature opposées réussissent à se cristalliser dans le sport et à en revendiquer chacune la pratique authentique. Tous les systèmes politiques en sont arrivés à revendiquer dans le sport leur école préparatoire à l’entrée dans leur vie sociale, que celle-ci soit démocrate, libérale, capitaliste, progressiste, socialiste, communiste, nationaliste, fasciste, chrétienne ou islamique.

La réponse est pour ainsi dire sous nos yeux ; elle réside dans notre « fascination ambivalente » – l’expression est d’Isabelle Quéval – pour les champions. D’un coté, nous acclamons l’athlète victorieux parce qu’il est méritant ; sa victoire, il ne la doit qu’au travail, aux litres de sueurs versés durant les longues heures d’entraînement effectuées en prélude à la compétition. Mais d’un autre coté, nous sommes conscients que si nous avions subi nous-mêmes pareil traitement, nous ne serions pas parvenus à pareils résultats. Dans le premier cas, on célèbre une différence de degré entre le champion et le commun qui n’est due qu’à un travail qualitativement ou quantitativement supérieur ; dans le deuxième, c’est une différence de nature qui le rend « hors-normes » dès le départ. Le champion trône au sommet d’un système qui est d’un coté méritocratique, puisqu’il s’y est hissé par le travail, et d’un autre coté aristocratique, où ce qui paye est le privilège de naissance. C’est parce qu’il eut la chance d’être né « monstre physiologique » que le champion put l’être ; sans cela, il eut été condamné à regarder d’autres triompher, tout en travaillant autant qu’eux, sinon plus, sans jamais parvenir à les rejoindre.

Cet antagonisme traversant le sport n’est pas anodin et n’a pas échappé à Coubertin pour qui « la caractéristique de l’olympisme, c’est d’être une aristocratie, une élite, mais bien entendu, une aristocratie d’origine totalement égalitaire puisqu’elle n’est déterminée que par la supériorité corporelle de l’individu et par ses possibilités musculaires multipliées jusqu’à un certain degré par sa volonté d’entraînement. » Le pédagogue Coubertin lit dans cette leçon sportive un exercice éducatif d’une valeur incomparable: « Sans doute (et c’est là ce qu’il y a de supérieurement moral dans l’entraînement) la volonté et la persévérance […] parviennent à suppléer dans une certaine mesure à ce que la nature n’a point donné […] mais les avantages qu’elle a décrétés en faveur de tel ou tel demeurent avec toute l’apparente injustice […]. Nulle part l’inégalité naturelle et l’égalité sociale ne se trouvent donc combinées aussi ouvertement ; et la leçon qui s’en dégage est bonne à recevoir et à méditer. »

Apprendre à accepter les inégalités de naissance tout en appelant à travailler le plus possible pour les estomper sans pour autant les gommer, voilà la leçon du sport que Coubertin veut imposer à la société. Une idéologie capable de faire accepter un ordre naturellement inégalitaire tout en entretenant l’illusion que le travail puisse y remédier, voilà ce qui intéresse.

Dans cette perspective, bien des maux rongeant le sport apparaissent n’être que des conséquences d’un système dans lequel les individus sont écartelés entre deux pôles irréconciliables. Comment dépasser le champion si le seul travail n’y suffit pas ? Dopage, innovations technologiques et autres ne sont ainsi que de simples procédés permettant de subvertir l’aristocratie sportive afin de restaurer l’égalité des chances même pour le plus naturellement défavorisé.

Toutes ces « dérives » sont évidemment condamnées par les institutions, quelles soient sportives ou politiques, qui ne voient en elles, avec raison, que des atteintes au principe de hiérarchisation par le travail. Comme remède aux inégalités naturelles, la seule solution mise en oeuvre est de ne faire concourir ensemble que des sportifs de valeurs physiques équivalentes. De la Champions League à la D18, du poussin au super-vétéran, du poids paille au poids lourd, de la femme à l’homme, du handicapé au valide, tout est mis en oeuvre pour que chacun, quelque soit sa déficience physiologique, puisse trouver des adversaires à sa mesure desquels il triomphera pour peu qu’il se donne la peine de s’entraîner plus et mieux.

Voilà qui permet de sauver la valeur éthique du travail tout comme le principe d’une hiérarchie établie quasiment a priori et presque immuable. Paix sociale, humilité, acceptation de son rang d’un coté ; performance, rendement, productivité de l’autre ; n’est-ce pas là le Saint Graal du politique ?