Karl Marx Le texte étudié ici clôt le deuxième paragraphe « Le double caractère du travail représenté dans les marchandises » du premier chapitre du premier livre du Capital de Karl Marx. La marchandise étant au fondement de la société capitaliste, Marx s’est proposé de débuter son étude du capitalisme par l’analyse de celle-ci. La marchandise s’est alors révélée posséder un caractère double, énigmatique, celle-ci étant d’une part déterminée par la valeur d’usage, d’autre part par la valeur d’échange. Mais se limiter à une telle détermination de la marchandise serait réducteur. Marx montre en effet que celle-ci est avant tout du travail humain, et que la quantification de ce dernier permet de connaître la valeur d’une marchandise.

Mais ce serait aller encore trop vite. Marx se veut attentif dans son analyse et notre extrait sera une enquête sur la nature du travail. La thèse de Marx est que, si la marchandise s’est révélée être « bifide » (Zwieschlächtig), il se pourrait bien qu’il en soit de même pour le travail. Mieux : peut-être que ce caractère double du travail est en lien direct avec le caractère double de la marchandise. L’enjeu est donc simple et prend la figure d’un syllogisme : si comprendre le capitalisme passe par la marchandise, et que la compréhension de la marchandise passe par le travail, alors l’analyse de Marx, si elle veut porter ses fruits, ne pourra faire l’économie d’une réflexion sur le travail.

Quatre moments peuvent être compris dans l’extrait qui nous occupe, lesquels correspondent aux articulations naturelles du texte. Premièrement, Marx va s’attacher à cerner « l’essence » du travail constituant les marchandises du point de vue de leur valeur d’usage et de leur valeur proprement dite (marchande). Puis, en deuxième lieu, Marx va mettre en rapport le concept de « force productive » (Produkitvkraft) avec celui de « travail utile » (nützlische Arbeit). Ce qui lui permettra de mettre en lumière, en troisième lieu, un paradoxe, selon lequel l’augmentation du nombre de valeurs d’usage résultant d’une amélioration des moyens de production peut conduire contre toute attente à la baisse de la valeur de la richesse globale. La résolution de ce paradoxe permettra à Marx, en quatrième et dernier lieu, d’énoncer un théorème selon lequel tout travail peut être pris selon deux points de vue et conduire selon chacun d’eux à des valeurs prises en des sens différents.

 

 

 

En premier lieu, Marx va chercher à distinguer précisément le travail en tant que fondement de la valeur d’usage et de la valeur marchande.

C’est d’abord une différence de nature qu’il propose. Toute marchandise est constituée par du travail, et en contient pour ainsi dire. Alors que la valeur d’usage et le travail envisagé de son point de vue seraient d’ordre qualitatif, la valeur marchande et son travail seraient eux d’ordre quantitatif. En effet, l’évaluation en terme de valeur d’usage d’une marchandise reste incommensurable avec tout autre. La valeur d’usage, c’est-à-dire l’utilité, d’un parapluie n’a que peu de rapport avec celle d’un pain. N’ayant pas de rapport, on ne peut pas dire que x parapluies = y pains du point de vue de leur utilité. Leurs valeurs d’usage ne s’expriment donc que du point de vue de la qualité, et avec elles, le travail contenu en elles.

À l’inverse, la valeur proprement dite est ce qui servira de support pour mettre en rapport (verhältnisse) ces mêmes marchandises entre-elles, même si celles-ci se trouvent être foncièrement différentes. On pourra alors dire, d’un point de vue quantitatif, que x parapluies = y pains. Mais encore faudra-t-il pour réaliser cette alchimie un troisième terme commun aux deux marchandise. Celui-ci est le travail : la quantité de travail, c’est-à-dire la durée de travail dans le temps, est ce qui permettra d’établir la quantité de valeur d’une marchandise.

Pour mieux faire passer cette distinction, Marx opère une distinction en fonction de la question. Si pour Comte, la métaphysique répondait au pourquoi et la science au comment, pour Marx, la valeur d’usage, le travail utile répondent au quoi et au comment (das Wie und Was) alors que la valeur, le travail abstrait répondent à la question du combien. Ces deux pans concernent les mêmes objets, le travail et la marchandise produite, mais selon des points de vue différents. Ce travail ci (le quoi), réalisé de cette façon là (le comment) me permet de déterminé la valeur d’usage de cette marchandise produite; le temps (le combien) que prit ce même travail pour la produire me permet d’en déduire sa valeur.

Et si les marchandises sont comparables, c’est précisément en raison de ce combien, question qui est une véritable condition de possibilité du commerce. Le combien permettant une réponse quantitative, il devient possible de comparer des marchandises entre-elles en comparant le travail fournit pour les réaliser, ce qui revient à comparer des durées de travail entre-elles.

Ainsi, le travail présent dans la marchandise s’incarnerait en différents avatars. Le travail est à la fois un et multiple. Précisément, il est deux, soit qu’on l’envisage qualitativement suivant ce qu’il est et la manière dont il l’est, soit qu’on le prennent quantitativement suivant sa durée.

 

 

 

Mais ce que va montrer Marx, en deuxième lieu, c’est que l’on aurait bien tort de considérer le travail en soi, indépendamment des conditions de production.

Ce que Marx nomme travail utile, c’est le travail qui est père de la valeur d’usage, de l’utilité d’une marchandise. Ce travail utile est réalisé par une force productive (par exemple, le mineur qui cogne le minerai) qui peut changer au cours du temps (le mineur peut utiliser ses mains s’il n’a plus de pioche, ou au contraire un marteau piqueur).

Marx donne ainsi une loi. À force productive constante, la seule possibilité d’agir sur la grandeur de la valeur d’un ensemble d’objets est d’agir sur leur nombre. Si un habit (Rock) nécessite une journée de travail pour être produit, c’est presque un truisme, mais cela signifie que la grandeur de sa valeur est d’une journée de travail. Ainsi, si je possède deux habits, cela signifiera que je posséderai deux fois plus de grandeur de valeur, deux journée de travail « gélifiées », et ainsi de suite. On pourra ainsi augmenter la grandeur de la valeur d’un ensemble d’objet simplement par l’augmentation de leur nombre.

Une fois de plus, on voit que la valeur des marchandises dont parle Marx n’a que peu de rapport avec ce que l’on pourrait appeler un prix. Ce dernier étant fixé en grande partie, d’après les économistes classiques, en fonction de l’offre et de la demande, augmenter le nombre de marchandises ne ferait que baisser leur valeur, ce qui est précisément l’inverse de ce qui se produit ici.

Mais revenons à Marx, et interrogeons-nous. Qu’adviendrait-il de la valeur des marchandises si la force productive n’était non plus constante, mais variable ? Si les progrès techniques sont tels qu’il ne faut plus que la moitié du temps qu’il fallait avant pour produire un habit, cela signifie tout bonnement qu’un habit aura la moitié de la valeur d’avant : la durée dans le temps du travail ayant diminué, la valeur de la marchandise qui y est directement attachée diminue aussi. Inversement, si la force productive diminue et qu’il faut maintenant le double de temps pour produire un habit, celui-ci aura le double de valeur.

Dès lors, une première tension apparaît. Car quoiqu’il arrive, que l’on puisse produire 10 habits au lieu d’un seul ou un seul au lieu de 10, un habit reste toujours un habit, et possède toujours la même valeur d’usage. Ce n’est pas parce qu’il aura été produit plus ou moins vite qu’il me sera plus ou moins utile. Sa valeur d’usage reste constante quelque soit la modification de la force productive, et par conséquent, reste également constant te travail utile qui est contenu en lui. Car si une plus grande force productive changera quantitativement le travail (das … Arbeitsquantum hat sich verändert) en le faisant durer moins longtemps, elle le laisse en revanche inchangé du point de vue qualitatif.

 

 

 

D’où une tension entre ces deux aspects du travail qui débouchera sur un paradoxe que Marx va exposer dans un troisième temps.

Marx commence par énoncer une équivalence en même temps qu’une relation proportionnelle. Si l’on peut dire qu’une certaine quantité de valeur d’usage est une certaine richesse matériel, alors on peut convenir que plus grande est cette valeur, plus grande est cette richesse. Matériellement, c’est indéniable : comme l’écrit Marx, deux habits permettent de couvrir deux personnes, alors qu’avec un seul, on ne peut en couvrir qu’un.

C’est alors que Marx met en évidence un surprenant paradoxe. Selon lui, alors que le nombre de marchandises, d’habits que l’on possède peut ne jamais cesser d’augmenter, alors que la richesse matérielle peut continuer à s’accroître, la grandeur de la valeur de celle-ci peut évoluer dans une direction opposée. Ce paradoxe n’est en fait qu’une extension de la remarque que Marx faisait au paragraphe précédent, mais qui ne concernait alors qu’une marchandise en particulier, laquelle pouvait voir sa valeur évoluer en fonction du temps passé à la produire pendant que sa valeur d’usage restait fixe. Ici, le raisonnement est étendu à plusieurs marchandises prises ensemble, en vertu des égalités richesse matérielle = valeur d’usage des marchandises * nombre de marchandises et grandeur de la valeur de la richesse matérielle = grandeur de la valeur des marchandise * nombre de marchandises.

D’où proviennent « ces mouvements contraires » (Diese gegensätzliche Bewegung) ? Tout simplement du caractère « bifide » (zwieschläftigen) du travail. Observons tout d’abord le travail en tant que « travail concret, utile » (nützlicher, konkreter Arbeit). Remarquons que c’est lui et lui seul qui est affecté par les changements de la nature de la force productive. Le travail utile est ce qui produit la valeur d’usage d’une marchandise. En d’autre termes, pas de marchandise sans travail utile. Ce qui signifie tout simplement que la force productive ne peut être attachée qu’à ce seul travail utile. L’autre caractère du travail, le travail abstrait, étant par définition débarrassé des contingences matérielles, on voit mal en effet comment ce concept de force productive pourrait le concerner.

Les variation de la force productive se feront ainsi directement sentir sur la façon dont le travail utile s’exercera. Le travail utile produira plus ou moins de marchandises en fonction de l’état de la force productive, il sera « une source de produits plus ou moins généreuse » (reichere oder dürftigere Produktenquelle).

Mais encore une fois, ce serait une erreur de croire que la valeur, l’autre versant des marchandise, soit affecté par ce changement dans la force productive. Répétons-le : par définition, le travail abstrait, lequel définit la valeur marchande, fait abstraction du caractère concret du travail, et partant, ignore les conditions matérielles de production. C’est pourquoi, Marx ne cesse de le répéter dans son texte (voire entre autre l’exemple du tisserand anglais), « le même travail donne toujours la même grandeur de valeur, quelles que soient les variations de la force productive » (Dieselbe Arbeit ergibt daher … dieselbe Wertgrosse, wie immer die Produktivkraft wechsle).

La seule qui change, ce n’est pas la valeur, mais le nombre de valeurs d’usage produites, nombre plus ou moins grand en fonction de la force productive. Marx décompose comme suit ce phénomène :

Augmentation de la force productive

Augmentation du rendement du travail

Augmentation de la masse des valeurs d’usage

Diminution de la grandeur de la valeur de la masse

Diminution de la somme de temps de travail nécessaire

 

La réciproque (Ebenso umgekehrt) est admise.

 

 

 

De ces analyses, Marx va en déduire dans un quatrième moment comme un théorème qui viendra, achever ce deuxième paragraphe en même temps que ce texte.

Au sens mathématique, un théorème est une proposition, une assertion qui peut être démontrée, dont on peut établir la vérité par le biais d’un raisonnement logique à partir d’axiomes, d’hypothèses.

Jusqu’à ce point, nous avons eu le raisonnement de Marx. Ici, nous en récoltons les fruits. Le théorème de Marx vient affirmer le double caractère du travail. « Tout travail » (Alle Arbeit) est d’un coté « du travail humain identique, ou encore du travail abstraitement humain » (gleicher menschlicher oder abstrakt menschlicher Arbeit). Ce travail abstrait, fantomatique, moyen, normal, c’est celui qui vient constituer la valeur marchande (Warenwert). En effet, étant donné que seul ce travail humain abstrait est quantifiable, que la grandeur du travail, autrement dit sa durée, détermine la grandeur de la valeur de la marchandise constituée par le dit travail, c’est donc sur cet aspect là du travail que se construit la valeur marchande. Mais qu’est-ce que, plus précisément, que ce travail abstrait ? C’est une dépense de force « au sens physiologique ». Lorsque je travaille, je dépense en effet mon être dans l’objet que je fabrique, que cela soit de la force physique ou intellectuelle. Par le temps que j’investis dans mon travail, je convertis mon être, ma force en quelque chose d’autre, et le dénominateur commun de tous ces efforts demeure le temps.

Mais l’autre caractéristique de tout travail, c’est qu’il est du « travail utile concret » (konkreter nützlicher Arbeit), qu’il produit des valeurs d’usage. En ce sens, celui-ci est « déterminé par une finalité » (zweckbestimmter) : c’est parce que l’ouvrier, le travailleur se pose comme finalité de créer tel ou tel objet que son travail est possible.

Voilà donc les deux pôles qui traversent le travail, et voilà d’où surgissent les tensions et paradoxes que nous avons étudiés tout à l’heure.

 

 

 

Dressons en conclusion un tableau donnant en une vue synthétique ce double caractère du travail :

 

 

Travail

 

 

 

 

Caractère bifide

du travail

{

Travail utile concret

Qualitatif

Travail abstraitement humain

Quantitatif

 

 

 

 

Caractère bifide

de la marchandise

{

Valeur d’usage

Qualitative

Valeur marchande

Quantitative

 

 

 

 

 

 

Marchandise

 

 

Marx se disait être le premier a avoir perçu, « et de manière critique » le caractère bifide de la marchandise, il est très probable qu’il en soit de même à propos du caractère bifide de la marchandise. De ces raisonnements encore très abstraits, on voit pour l’instant mal comment Marx va parvenir à établir sa critique du capitalisme. Il reste encore très proche dans sa méthode et même dans ses réponses des économistes précédant, et sans doute est-ce pour cela que certains ose le nommer le dernier des classiques. Mais que l’on ne s’y trompe pas : si Marx reprend uns à uns les concepts de l’économie, c’est pour les passer au crible, et voir si l’injustice sociale n’aurait pas sa source des les fondements mêmes du capitalisme, de l’économie politique. En ce sens, la réflexion sur le caractère double du travail garde toute sa pertinence, et est essentiel pour la suite.

 

Karl Marx, Das Kapital, I, 2

[amtap book:isbn=2130558208]