Où quelqu’un découvre, après avoir tout bien lu Freud, que celui-ci était peut-être un odieux charlatan. Mais où quelqu’un d’autre découvre également que celui qui a tout bien lu Freud en est peut-être également un.

  1. Onfray attaque Freud, Miller contre-attaque
  2. Ô cuistre !
  3. Pourquoi c’est drôle

Parce que la vie est absurde, parce que face à la bêtise l’analyse est un moyen mais le rire aussi, parce qu’au-delà de l’affliction il reste la moquerie… laissons-nous aller et voyons comment et pourquoi un cuistre ce n’est pas seulement triste, c’est drôle. Afin d’étudier ce pourquoi-comment, allons voir du côté de chez Bergson.

« En un certain sens, on pourrait dire que tout caractère est comique, à la condition d’entendre par caractère ce qu’il y a de tout fait dans notre personne, ce qui en nous est à l’état de mécanisme une fois monté, capable de fonctionner automatiquement. […] Le personnage comique est un type. [Et] la ressemblance à un type a quelque chose de comique ». Le Rire, p.113

Le type comique est ainsi un personnage qui cesse d’avoir de multiple facettes et se réduit malgré lui à un unique caractère. Tentons de trouver le type comique cuistre à partir de l’analyse de la cuistrerie comme manifestation d’un égocentrisme théorique d’exposition (mais pas nécessairement de recherche) subordonné à un égocentrisme moral d’exposition (de soi). Le cuistre comique pourrait être si cuistre que sa recherche théorique même serait guidée par sa cuistrerie, cuistrerie dont il ne sortirait ainsi jamais, et à laquelle on pourrait entièrement le réduire ; il serait entièrement égocentrique, sans humour et persuadé d’être un sommet. Le cuistre comique ne se contente plus de paraître cuistre à l’occasion, il l’est jusqu’au bout des ongles (que Deleuze avait fort longs), tant et si bien que sa cuistrerie s’observe déjà quand il expose sa méthode de recherche.

Un tel cuistre est déjà présenté par Coluche, qui se moque gentiment de ceux qui trouvent tout dans la psychanalyse (j’interprète un peu).


Le cuistre comique commence ainsi par « Parce que j’ai tout lu Freud », persuadé qu’il est que ça suffit à faire une méthode, à pouvoir dire quelque chose. Il signale un exploit (pour lui une preuve de sérieux) qui justifie qu’il entre en scène, que les projecteurs se braquent sur la bonne personne.

Or ami et lecteur assidu de Morbleu, « Parce que j’ai tout lu Freud », une telle déclaration ne te rappelle-t-elle rien ?


A partir de 7:00, on apprend que ce bon Onfray lui aussi a tout lu de Freud. Mais n’ayez crainte pour sa cuistrerie, pas besoin qu’on lui pose la question, il peut le dire tout seul, comme un grand garçon, comme ici. Il me semble l’avoir même entendu déclarer qu’il avait tout lu Freud en un été. Quel exploit ! La première fois, ça m’a fait rire. Au début j’ai cru que je riais par snobisme-bon sens : on ne peut pas assimiler autant de littérature en 2-3 mois. Bref je pensais rire devant un truc absurde, mécanisme qui doit encore être à l’œuvre. Mais ensuite je me suis rappelé du classique de Coluche, et ai senti qu’il pouvait y avoir une figure à analyser, un type du comique. En fait Onfray ressemble au type du cuistre et c’est pour ça qu’il m’a fait rire (« la ressemblance à un type a quelque chose de comique »).

Dans le cas de Onfray, la méthode de lecture – étudier la correspondance comme les textes centraux pour trouver des contradictions interne aux écrits (et pas forcément à l’œuvre publique) – prend des allures nietzschéennes. Alors qu’il lit TOUT pour trouver des contradictions, justifier de son sérieux et se mettre en avant, il peut prétendre le faire parce que la pensée d’un auteur n’est qu’une de ses actions parmi les autres. Ainsi il peut chercher une cohérence ou une incohérence qui n’est pas dans les textes publics mais dans la vie entière de l’individu. Le nietzschéisme de Onfray semble lui servir à juger, à déclarer : voilà le caractère secret de ce mauvais homme, et en plus ses théories étaient nulles et fausses, il ne faisait que se mettre en avant. Voilà le coup de force du cuistre-type : dénoncer Freud comme cuistre-type pour se mettre en avant A partir de la ressemblance au type-cuistre de Onfray, on croit alors observer l’égocentrisme moral arriver à trouver une justification méthodologique et morale dans le perspectivisme nietzschéen et la dénonciation d’un cuistre plus grand (doit y avoir un paradoxe, mais aujourd’hui, contentons-nous, bêtes et méchants, de dire qu’il semble qu’on tue le père).

Après, si on est obsédé par Onfray, on peut dire qu’il a fait l’Université populaire pour y trouver l’auditoire adéquat à sa cuistrerie (dans le cadre du cours magistral), etc. Mais ce n’est pas à un auteur anonyme de casser du sucre sur quelqu’un qui a le courage de signer ses livres et de son nom et qui lutte vaillamment contre la horde des psychanalystes fous, malhonnêtes et enragés – on peut en effet avoir peur des réactions de Roudinesco (je n’ai pas eu le courage de finir, j’ai abandonné quand elle déclare que Onfray « favorise la prolifération des rumeurs », sans doute l’accuse-t-elle ensuite d’encourager la déforestation et l’abus de psychotropes).

Mais méfions-nous et jouons aussi à Nietzsche, sans doute n’avons-nous produit une analyse de la cuistrerie que pour dire du mal (elle se réduit à notre biographie). Il nous faut donc éviter de trop s’emporter vers ces passions tristes. Soyons donc modestes et contentons-nous de dire que le pourfendeur de l’Idole est parfois rigolo. Notons toutefois avec quel délice nous saurions apprécier qu’un jour il récidive en attaquant le père de tous les pères.

Décidément, sans Onfray, qu’est-ce qu’on f’rait ?

[amtap book:isbn=2130562744]