La dénonciation est un devoir républicain
[Ceux] qui confondent délation et dénonciation, je les invite à regarder le dictionnaire. [...] Si la délation est condamnable car se faisant au détriment de gens honnêtes, la dénonciation est un devoir républicain prévu dans la loi et permettant de lutter contre les délinquants.
Frédéric Lefebvre, « la dénonciation est un devoir républicain », samedi 7 février 2009.
Comme nous ne faisons malheureusement pas partie des quelques Docteurs Subtils capables de distinguer aisément entre la délation et la dénonciation, nous nous sommes reportés aux dictionnaires, obéissant à l’amical et intelligent conseil de Lefebvre.
Aux entrées concernées, le Dictionnaire étymologique et historique de la langue française (Le Livre de Poche, 1996) affiche :
délateur (XVIe s.), empr. au lat. delator « dénonciateur ». || délation (XVIe s.), du lat. delatio « dénonciation ».
dénoncer (XIIe s.), du lat. denuntiare « faire savoir, notifier », s’emploie couramment en a. fr. au sens de « annoncer ». Le sens de « signaler à la justice » existe déjà au XIIIe s. || dénonciation (XIIIe s.), empr. au lat. denonciatio.
Si l’on s’en rapporte à l’étymologie, nous nageons en pleine tautologie. La délation renvoie à la dénonciation, sans signifier plus. Peut-être un dictionnaire d’usage commun, tel Le Petit Larousse illustré (2004), pourra-t-il plus nous éclairer :
DÉLATION n.f. (lat. delatio, de deferre, dénoncer). Dénonciation intéressée et méprisable.
DÉNONCIATION n.f. Action de dénoncer ; délation.
Bien que le diallèle reste possible, la distinction conceptuelle devient ici plus claire. La délation est en fait une mauvaise dénonciation. Le délateur et le dénonciateur réalisent la même action : ils dénoncent. Il n’y a en effet qu’un seul et même verbe pour ces deux sujets. La différence est que :
- le dénonciateur dénonce ;
- le délateur dénonce au mépris.
Lefebvre fait bien de parler de devoir. C’est en effet par devoir que le dénonciateur dénonce. Il cède à l’impératif catégorique de la dénonciation. Son intérêt est pur, désintéressé. Seul le souci de la justice, le respect de la loi morale l’anime, comme pour cet homme salué par Kant qui, au mépris du mensonge, dénonce ses amis aux malfrats qui le recherchent.
Le délateur, en revanche, n’agit pas par devoir mais uniquement conformément à celui-ci. Bien que du point de vue des conséquences, il y ait identité entre dénonciation et délation, le délateur n’est pas quant à lui animé par la même intention. Celle-ci n’est pas pure et désintéressée, comme l’est celle du providentiel dénonciateur, mais est au contraire mue par des motifs « méprisables et intéressés ».
Pour distinguer le délateur du dénonciateur, rien ne sert donc d’examiner les actes : ils sont les mêmes, et l’on ne peut rien tirer à partir d’eux comme évaluation morale. Il faut s’en référer aux intentions initiatrices. Si le motif qui fait dénoncer peut-être jugé méprisable, il y a délation ; si la dénonciation permet d’obtenir un intérêt quelconque, il y a délation ; si au contraire rien ne vient motiver la décision de dénoncer, si elle est purement gratuite, il y a dénonciation, cet acte célébré par Lefebvre, et selon lui, par la République.
Or, il faut rappeler que ce cours de philosophie morale professé par Lefebvre venait en réaction à la décision d’Eric Besson, le nouveau ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, d’octroyer des titres de séjour aux sans-papiers qui coopéreraient avec les services de police afin de lutter « contre les exploiteurs en tout genre de la misère humaine – passeurs, marchands de sommeil et patrons voyous ».
Y a-t-il un motif moins méprisable, plus louable que cet objectif ? « [Ce] doit au contraire être salué[e] par tous les républicains », dixit Lefebvre.
Cependant, quoi de plus intéressé, que de moins gratuit que la récompense – un titre de séjour – promise ?
Il y a donc dénonciation intéressée, puisque motivée par autre chose que le pur respect de la loi Républicaine. Et par conséquent, c’est bien à la délation que l’on encourage.
OBJECTIONS
- Pour que dénonciation soit délation, il lui faut être intéressée, ce qui est manifestement le cas ici, ET méprisable. Or, ce dernier critère reste absent ; au contraire, rien de plus louable que de servir la République. Il n’y a donc pas délation.
- Quand bien même cette délation serait intéressée, l’intérêt n’est lui aussi pas méprisable. Ce n’est pas de l’argent ou autre chose déraisonnable mais la République que l’on promet. Peut-être y a-t-il délation, mais l’on peut pardonner le motif, et cette délation-ci est le plus bas degré de la délation.
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
Le fondement de ces objections est, qu’en somme, puisque la délation serait faite au service de la République, elle serait excusable. Même : elle serait un devoir. Pour réfuter cet argument, il faudrait nous livrer à une critique de l’idéologie républicaine, travail que nous ne pouvons ici qu’ébaucher.
En fait, cette apologie d’Eric Besson, et, surtout, la nature des arguments utilisés, sont symptomatiques de la passion du panoptique qui anime Lefebvre dont nous avions déjà pris note, et qui, plus largement, agite la classe politique.
Transformer chacun en Å“il du pouvoir, en surveillant ; rendre la punition potentielle tangible même là où la République n’a plus la main. Mais surtout, proposer un discours, ériger des dispositifs, façonner les mentalités par une doctrine qui prépare les populations, sans-papiers ou non, à accepter de jouer ce rôle et de vivre dans ce monde sans frémir. Créer des subjectivités pour lesquelles il ira de soi que l’on dénonce par pur amour de la République ceux qui ne sont pas assez Républicains. Lefebvre en est le premier produit, le premier relai.



8 février 2009 à 18:11 Sylvaine[Citer] [Répondre]
Morbleu, tu vas lui filer des insomnies à l’incontournable Frédéric Lefebvre, à force de lui démolir ce qu’il croyait être un sacré sens de la formule, et une différenciation linguistique ultra subtile.
Belle conclusion
9 février 2009 à 14:35 Oscar Gnouros[Citer] [Répondre]
Je pense qu’il a besoin d’un bon coach ! Si tu as des adresses à lui refiler
23 février 2009 à 7:55 Kamizole[Citer] [Répondre]
Excellent ! Merci d’avoir laissé le lien (je consulte les commentaires pour ajouter les bons blogs à ma blogosphère mensuelle, un peu tardive au demeurant).
Je n’avais pas pensé à consulter le Larousse étymologique, pourtant à portée de main comme le Petit Robert.
En tous cas, je ne saurais laisser passer un blog où l’on se passionne pour la philologie et la philo… Mais que voudriez-vous qu’un Eric Lefevbre connaisse à l’impératif catégorique kantien et au sens moral ? Il lui faudrait en outre lire le « projet de paix perpétuelle » où Kant énonce clairement que nous devons accueillir les étrangers pour autant qu’ils acceptent de se soumettre aux lois du pays d’accueil ! Résolument moderne. Argument parmi d’autres : la terre appartient à tous.
23 février 2009 à 22:00 Gnouros[Citer] [Répondre]
Cher Kamizole, je vous remercie à plat ventre pour cette promotion inespérée sur votre blog, que j’ai découvert il y a peu, et que je trouve par ailleurs très pertinent sur nombre de sujets, même si le temps me fait actuellement défaut pour le lire et le commenter comme j’aimerais.
Rassurez-vous, que vous n’ayez pas utilisé le Larousse étymologique n’enlève rien à la valeur de votre analyse de la doctrine lefebvriste.
Il est (presque) certain que Lefebvre ne doit pas entendre grand chose à l’éthique kantienne. Sans doute ne songeait-il pas qu’elle était implicitement mise en jeu dans la défense qu’il employait. Lefebvre, comme bien souvent, a voulu donner une leçon en galopant du haut des chevaux des grands concepts : la République, le Devoir, la Loi, … Malheureusement, il est tombé de celui-ci.
14 novembre 2009 à 16:18 Eclat de voix[Citer] [Répondre]
Je tombe sur votre site tandis que je traduis de l’américain un « code de bonne conduite » qui comporte une page sur l’obligation (morale) de dénoncer ses collègues qui violeraient eux-mêmes les principes « éthiques » auxquels on a soit-même souscrit.
Personnellement, je serais incapable d’agir de la sorte et donc je serais parmi les virés.
Mais je vois bien la logique de la firme qui prône ce comportement: elle dit que toute la société est mise en danger par des comportements non conformes à la déontologie.
Etant donné que l’idéologie lefébvriénne et celle du management d’inspiration américaine se rejoignent et s’influencent mutuellement, la CRAINTE QUE QUELQUE CHOSE DE NEFASTE ARRIVE étant leur moteur commun, je vois mal, mal, mal (douleur) comment nous allons faire pour nous sortir de ce guêpier (de WASPS)….
18 novembre 2009 à 9:17 Oscar Gnouros[Citer] [Répondre]
Bien que Kant ait admis qu’il existait des devoirs envers soi-même (qui vaudraient quand bien même on serait le seul être vivant sur terre) du type interdiction du suicide, la plupart des devoirs moraux (ou autres) que l’on pense que les individus doivent respecter sont justifiés par le recours à la société.
La société, c’est tout de même ce qu’il y a en arrière plan de l’impératif catégorique de Kant et de son éthique du devoir : « Agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse être érigée en loi universelle », car si tu n’agis pas comme ça, la société ne pourrait subsister : la maxime « tues ton prochain » ou « suicide-toi », on ne peut pas les vouloir universelles, car sinon, plus de société.
De même chez Rousseau pour lequel en politique, non seulement les volontés particulières doivent se plier à la volonté générale, mais les hommes ne peuvent se dire pleinement libres qu’à condition que leur volonté particulière désirent ce que la volonté générale désire. Qu’en somme, on est libre que si l’on désire ce que la société désire. (Le rousseauisme est l’arrière plan théorique de l’éthique kantienne.)
En somme, derrière chaque devoir se cache plus ou moins habilement la société. Non pas une multitude, la somme des autres hommes, mais le tout de la société qui fait précisément plus que la somme de ses parties. À ce tout, le devoir (et un certain nombre d’éthique qui l’accompagne et le justifie) impose que l’on se soumette, et ce assez bêtement.
Si on suit Popper (mais peut-être ne cautionnerait-il pas l’analyse qui va suivre, il faudrait relire – peu importe il n’est ici invoqué que pour son cadre conceptuel), on pourrait même dire que le devoir ainsi conçu implique nécessairement un point de vue holiste sur la société, où les parties doivent se subordonner au tout. Une perspective, donc, inverse à l’individualisme fondateur de la liberté politique moderne et des sociétés ouvertes.
19 juillet 2010 à
[...] Voici tout ce qu’il reste du libéralisme en France : un vestige. Celui de l’homme qui osa défier Kant au sujet du « prétendu droit de mentir par humanité. » Pour Benjamin Constant, la dénonciation n’était pas un devoir républicain. [...]