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Oscar vous a déjà parlé du premier long-métrage de l’histoire du cinéma : A birth of a nation (La Naissance d’une nation), de D.W. Griffith, que je n’ai pas vu. En revanche, j’ai vu l’autre grand film du cinéaste, Intolerance : Loves’ Struggle troughout the ages (Intolérance : la lutte de l’amour à travers les âges). C’était il y a quelques années – à l’âge où on peut enfin acheter de la bière aux USA. C’est même à l’occasion de ce film que j’ai croisé l’histoire. Peut-être que ce film ne fut que l’occasion d’un sentiment appelé à naître chez le brillant esprit que je suis et que j’étais. Mais dire comment il le fut pourrait aider quelques bourrins à progresser comme j’ai pu le faire.

Auparavant, bien que doté d’une culture historique suffisante pour ne pas subir d’affront en société, j’avais un problème avec l’histoire. Au fond, de De Gaulle à César (ou de Napoléon à Thémistocle, pour faire plus savant [1]), tout faisait partie d’un même espace vaguement différencié : le passé. Les rois maudits y croisent Jeanne d’Arc et Robespierre, et Charlemagne y côtoie Hugues Capet (attention, il y a un piège). Depuis j’ai changé, et regrette davantage mes diverses lacunes (notamment sur la Révolution et le XIXème siècle [2]). Mais plus profondément, j’ai conscience, ou crois avoir conscience, que le temps a passé, que des gens ont existé. Et ce sentiment, qui risque de me transformer en contemplateur des traditions, a germé à l’occasion de Intolerance.

Griffith aurait réalisé ce film afin de montrer qu’il n’est pas le méchant raciste que certains l’ont accusé d’être après la sortie de Birth of a nation. Victime de la cabale, il présente des exemples de ce que l’intolérance a pu provoquer dans le monde. Cela à travers 4 histoires dont les présentations s’entrecoupent : la chute de Babylone, la fin de la vie de Jésus (de la trahison de Judas à la crucifixion), le massacre de la Saint-Barthélémy et une histoire contemporaine à la production du film.

La passion du Christ à part, les histoires partagent la même structure : après une présentation des personnages, un(e) amoureux(amoureuse) cherche à sauver quelqu’un d’un malheur. Une jeune fille s’escrime à sauver Babylone, un Parisien catholique chercher à retrouver la famille de sa fiancée huguenote pour la protéger, et une jeune mère essaye de sauver le père de son enfant, condamné injustement à la potence – ou à la chaise électrique, je ne sais plus. Du croisement de ces trois histoires ressort un certain suspens. On sait que Babylone va tomber, on se doute que la famille protestante ne va pas sortir en forme de la Saint-Barthélémy, mais on ne sait pas si la jeune mère va pouvoir prouver l’innocence de son mari avant son exécution – en fait si elle va réussir à amener à temps la grâce du juge (ou du gouverneur) à la prison. Puis on voit Babylone tomber, le fiancé arriver dans une maison vide de toute vie (je ne sais plus si les cadavres y sont ou non), et la jeune mère… suspens.

Cette utilisation du montage des situations en parallèles de façon trans-historique a transformé un événement passé et gravé dans le marbre en événement présent en train de se dérouler. Poussé par la tension de la situation contemporaine (la mère et la peine de mort), j’en suis donc venu à espérer que Babylone résiste et que les Protestants s’en sortent, comme si l’histoire n’était pas écrite – peut-être aussi parce que je confondais les actrices de la jeune mère et de la jeune fille qui veut sauver Babylone.

Avec Intolerance, j’ai vu l’histoire se dérouler comme l’intrigue d’un film que je ne connais pas. Il y aurait de la place pour quelques finasseries du genre « tout est en fait écrit par le réalisateur », mais ce serait de mauvais goût. L’histoire a eu un goût de présent, et le passé a pris un autre sens : il n’est plus une somme se savoirs, mais une somme de moments présents. C’est ainsi que j’ai rencontré l’histoire – la somme des vies vécues, non pas le déroulement d’un système.

Pourtant il est possible que je doive encore progresser. Vous pouvez le constater, l’histoire a pour moi le poids qu’une fiction : j’aime Henri IV un peu comme j’aime Terence Hill dans Mon nom est personne[3]. Peut-être que je suis plus ému quand je pense à Henri IV, plus sensible à l’histoire, mais ce n’est pas gagné. Mais peut-être n’ai-je pas à progresser.

L’histoire et la fiction pourraient en fait être deux moyens d’échapper à l’appréhension du monde par la raison ; deux moyens qui bénéficieraient d’un même ressort : « la part Rimbaud », comme la nomme Romain Gary dans La Nuit sera calme. L’imaginaire pourrait être une part nécessaire à la vie de l’homme, une part qu’il ne faut pas oublier – ce que ferait impudemment Foucault (et pan ! dans les dents Oscar). Les romans auraient ainsi autant d’importance que la vie vécue, puisqu’il nous faut imaginer[4]. Alors la conscience historique accompagnerait la conscience littéraire. Sans doute faudrait-il distinguer histoire et littérature. L’histoire pourrait être le lieu d’imaginations plus faciles car on s’identifie plus aux protagonistes, probables ancêtres. On pourrait alors imaginer que l’histoire prête le flanc à des sentiments plus grossiers que ceux que propose la littérature, comme dans le cas du nationalisme (attention, j’imagine le truc grossier façon 14-18 ou 39-45, y’a moyen de trouver des nationalismes plus fins, des sortes de patriotismes[5]). Mais le sentiment nationaliste n’est peut-être pas un sentiment historique. Ce serait plutôt un sentiment littéraire grossier devant un personnage qui nous ressemble, un mélange de mauvaise histoire et de mauvaise littérature. Ainsi, bien que leurs objets (faits historiques et produits de l’imagination) diffèrent, il semble difficile de distinguer la conscience littéraire et la conscience historique sous ce genre commun de la part Rimbaud.

L’histoire serait un genre particulier de la fiction : celle qui s’est vraiment déroulée, et Intolerance un genre particulier du film : celui qui vous montre que l’histoire s’est vraiment déroulée (c’est aussi un film un peu long).

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[1] Si vous ne voyez pas pourquoi c’est plus savant, c’est que nous ne partageons pas les mêmes valeurs. Je suis un cuistre vaniteux.

[2] J’imagine qu’ils y sont pour beaucoup dans la création de nos catégories de pensée (idée dont je ne revendique pas la paternité, elle me semble aussi vieille que l’idée de la révolution industrielle) [SCOOP !]

[3] Qui a vu le film peut remarquer que cet exemple n’est pas si mal choisi, ça fait presque mise en abîme.

[4] On pourrait même penser que celui qui lit et écrit a une vie aussi riche que la baroudeur ; mais comme dirait quelqu’un qui se reconnaîtra : ce que je dis là pourrait être raisonnable si j’étais moi-même raisonnable.

[5] « Le patriotisme c’est l’amour des siens. Le nationalisme c’est la haine des autres » Gary, Education européenne