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Mon père aimait parfois professer de grandes leçons. Avec raison, car leur contenu était toujours éclairant pour ceux qui, plus que de les entendre, avaient la sagesse de les écouter. Mais plus que par ces discours, c’est sans aucun doute par ses actes, par sa vie elle-même, au quotidien, qu’il prouvait le mieux les valeurs auxquelles il était attaché. Il faisait en effet bien plus que de dire ce qu’était le bien ou le bon : il les pratiquait, tout simplement, gratuitement, sans jamais en tirer aucun orgueil ou vanité.

De ceci, tous ceux qui ont pu le connaître en eurent l’expérience. Tant sa famille, pour laquelle il fut toujours respectueux et dévoué, même, et surtout dans les moments les plus difficiles, que ses amis, avec lesquels il se montrait sincère, fidèle et généreux. Il était de ceux qui tendait spontanément la main pour venir en aide, de ceux sur lesquels on peut compter. Même affaibli, il restait droit, résolu et intransigeant quant à ses principes.

Malgré la maladie qui mettait son corps à rude épreuve, la santé de son âme est en effet toujours restée intacte. Jamais les faiblesses de son corps, qui le trahissait, ne sont parvenues à avoir raison de sa vigoureuse force d’âme. Son caractère restait égal. Toujours il conservait avec lui joie, optimisme, volonté et abnégation, qu’il parvenait à transmettre d’un seul regard, sans un seul mot, à ceux qui l’entouraient, et qui parfois pouvaient en manquer. Inversant les rôles, il réconfortait, soutenait, rassurait ceux qui partageaient sa vie, grâce à sa force contagieuse.

La maladie n’a ainsi toujours affecté que son corps, et jamais son moral. Jusque dans les derniers instants, il fit preuve du plus grand des courages, réussissant à tromper jusqu’à son plus proche entourage quant à son état. Il affirmait sans cesse la vie, et il s’en sortirait évidemment. À l’entendre dire, à le voir agir, il n’était pas malade : il ne pouvait pas l’être. Et de fait, il était bien loin d’être malade : la terrible maladie qui affectait son corps n’est en effet jamais parvenue à avoir raison de cette grande santé d’âme, surhumaine, qui ne le quitta jamais. En ce sens, il fit preuve jusqu’à la fin d’une bien meilleure santé que n’importe quel bien-portant.

Telle était sa façon d’envisager la vie et les épreuves redoutables, sa maladie comme tout le reste, qui la rendent parfois si difficile. Profiter pleinement de ce bonheur que l’on sait éphémère, lorsqu’il se présente, et en goûter avec plaisir toute sa saveur sans qu’il y ait à en rougir. Quant au malheur, trouver en lui une occasion non pas de s’affliger, mais de manifester son courage. Non pas s’apitoyer sur son pauvre sort, mais au contraire le considérer comme une épreuve face à laquelle il fallait garder la tête haute pour l’affronter dignement. Avec toujours à l’esprit ce principe : « ceci n’est pas un malheur, mais le supporter noblement est un bonheur. » C’est ce qu’il fit, courageusement, sans jamais se plaindre, jusque dans les derniers instants.

Toujours, en effet, il fallait s’éloigner des « passions tristes ». La tristesse, le chagrin, les peines, les remords et les regrets, mais aussi la haine ou la jalousie : tout cela, comme tout un chacun, il en était évidemment de temps à autre la victime. Mais toujours, il s’efforçait de ne pas s’y attarder, de s’en détacher le plus tôt possible, d’en détourner les yeux pour les poser non plus sur ces choses qu’il jugeait néfastes, mais au contraire sur ce qui était pour lui susceptible de conduire à la joie : ainsi la gaîté, l’amour, l’amitié, la générosité, mais aussi évidemment l’humour. Nous nous souviendrons en effet tous de ses sourires et de ses rires. S’amuser plutôt que pleurer ; des larmes, oui, mais seulement si elles sont de joie. Tous, nous savons d’innombrables anecdotes qui, en l’espace d’un seul instant, parvenaient à dévoiler et à résumer tout son être.

Toute cette joie, il la voulait évidemment pour lui, débordante, mais également, bien sûr, pour tous ses proches, qu’il aimait pleinement et sincèrement. Anticipant parfois sur ce funeste événement qui malheureusement nous rassemble aujourd’hui, il craignait qu’il ne soit vécu comme une occasion de s’attrister et de céder à ces fameuses « passions tristes », qu’il réprouvait. Jamais, pourtant, il n’aurait voulu être la cause de telles peines. « Il ne faudra pas être triste », répétait-il. D’autant plus que lui, assurait-il, ne craignait pas la mort. La mort ? Une simple étape, un événement inévitable sur le chemin de la vie. Autant l’accepter que de la craindre. Les choses humaines étaient pour lui éphémères et négligeables : hier un nouveau-né, demain une momie ou de la cendre. « La seule chose qui m’ennuie dans la mort, c’est d’être absent », faisait dire Frédéric Dard à San-Antonio, ce héros qu’il appréciait tant : sans doute n’aurait-il pas renié ce mot.

Ce qui comptait pour lui était ainsi de vivre sa vie au mieux selon ces quelques principes, tel un épicurien, dans son jardin, dans son quartier, accompagné de sa famille et de ses amis. Partager le bonheur d’être ensemble et les quelques plaisirs simples qui en découlent, au détour de quelques rires et sourires.

Quant à son âme, il admettait qu’elle puisse continuer son chemin ensuite par la survivance dans les pensées et les souvenirs de ceux restés vivants. Il ne dépend ainsi que de nous, sa famille, ses proches, ses amis, pour qu’il accède à cette immortalité, en perpétuant simplement le souvenir de sa personne, afin qu’il continue à jamais de nous accompagner dans nos pensées et dans nos cœurs. Et peut-être sera-t-il alors plus présent avec nous qu’il ne l’a encore jamais été, continuant à nous guider, à nous aider, à nous sourire.