Pour en finir avec l’agrégation, le CAPES, et accessoirement aussi avec la philosophie (au lycée)
Ayant eu ces derniers mois l’occasion d’observer de près le fonctionnement des prestigieux concours de recrutement de l’enseignement supérieur en philosophie que sont les célèbres agrégation et CAPES, je ne peux m’empêcher de livrer quelques unes de mes impressions, très certainement partiales, partielles et subjectives, dont on m’excusera la longueur, le style et la témérité.
1 − L’agrégation possède un programme
Et la plupart des épreuves de ce concours portent sur celui-ci. À la différence du CAPES, où, selon les interprétations, on dira soit qu’il n’y a pas de programme, soit que le programme est en fait la totalité de celui des classes des terminales, il revient au prétendant à l’agrégation de travailler ce programme dans ses plus infimes détails. Ce qu’aura moins à faire le prétendant au CAPES, puisque le concours portera plus sur des « fondamentaux » qu’il devra avoir acquis depuis les premières minutes où il use ses pantalons sur les bancs des facultés.
Or, le programme de l’agrégation est des plus copieux. Pour l’année 2011, le jury attendra ainsi des candidats qu’ils montrent une connaissance aussi pointue qu’aiguisée de tout le corpus de Kant, d’une grande partie de celui de Cicéron, et d’une connaissance tout aussi parfaite de tout ce qui a pu être dit depuis Thalès au sujet de « l’histoire ». Ceci rien que pour les écrits d’admissibilité ; pour les oraux d’admission s’ajoute la connaissance tout aussi exemplaire de tout ce qui a pu être dit depuis Thalès au sujet de « l’esthétique », de Totalité et Infini de Lévinas, de Du progrès et de la promotion des savoirs de Bacon, enfin, également, la connaissance bilingue d’un texte en anglais (The Principles of Psychology de James), en allemand (Wissenschaft als Beruf. Politik als Beruf de Weber), en latin, en grec, en arabe ou en italien.
Question : est-il possible en moins d’une année de digérer tout cela ? En ce qui concerne Kant, Schopenhauer disait qu’on commençait à comprendre la Critique de la raison pure au bout de la cinquième lecture ; d’après Onfray, on se serait même battu en duel au XIXe siècle afin de déterminer s’il fallait, oui ou non, 30 ans d’études à l’université pour le comprendre.
On rétorquera que ce n’est pas l’année de l’agrégation qu’il fallait commencer à se plonger dans Kant et tout ce programme ; que Kant fait aussi parti des « fondamentaux » qu’il convenait de commencer à acquérir des les premières années d’ENS (ou de Faculté) ; qu’au final, l’année d’agrégation sera comme une patiente révision de ce qui a dû être étudié les années précédentes.
Peut-être. Mais je suis prêt à parier qu’il n’en existe que très peu pour manifester une connaissance aussi « fondamentale » d’un auteur comme Cicéron ; pour cet auteur, on ne dispose que de quelques mois pour parvenir à montrer que l’on est parmi les tous meilleurs de sa génération à le maitriser. Ou bien il faut être expérimenté et moins jeune : on trouve quelques candidats à l’agrégation, par ailleurs souvent enseignants mais au statut précaire de vacataire ou d’ATER, dont l’âge avoisine les 45 ans, et qui tentent chaque année de s’agréger : peut-être auront-ils un jour digéré l’intégralité du rayon « philosophie occidentale » de leur bibliothèque, Cicéron inclus (livres étiquetés en « 100 » dans la cotation Dewey).
Gageons que cela sera toutefois parfaitement possible dès la première année pour l’élite philosophique de notre pays d’arriver à un degré de maitrise parfait tant de Kant que de Cicéron. Pour les autres en revanche, pour les médiocres − en présupposant Kant connu parfaitement et le sujet de « l’histoire » également −, il faudra :
- ou bien faire le pari que Cicéron ne tombera pas au concours − ce qui est en fait pratiquement sûr, mais sait-on jamais (pas de connaissance du tout) ;
- ou bien laborieusement lire quelques uns de ses textes, en espérant un jour les avoir tous parcourus minutieusement (connaissance de première main, souvent fragmentaire) ;
- ou bien se contenter d’une connaissance de deuxième main, celle des manuels ;
- ou bien même d’une connaissance de troisième main, celle des cours dispensés lors de la préparation aux cours, qui est souvent une lecture de manuels − il peut être rare de trouver un enseignant spécialiste de Cicéron, mais celui-ci peut prétendre le devenir très rapidement en l’espace d’un été en lisant les manuels qu’il récitera ensuite ;
- ou bien d’une connaissance de quatrième main, celle des notes des copains qui sont allés au cours pendant que, la vie étant ce qu’elle est (il faut faire un choix concernant les cours auxquels on assiste ; travailler à côté pour vivre si l’on n’est ni boursier, ni normalien ; etc.), on n’a pu y aller.
D’où une connaissance encore en cours de digestion au moment des concours, très « bachoteuse », qui a toute les chances d’être superficielle et de s’effacer aussitôt une fois l’épreuve terminée, mais qui devra néanmoins se forcer de paraître profonde. L’exercice consistera par conséquent à montrer qu’on connait tout alors que, peut-être, on y connait rien.
2 − Que sont ces notions à étudier ?
« L’histoire » et « l’esthétique ». Ce que je vais dire à ce sujet ne s’applique pas spécialement aux concours de l’enseignement, mais s’étend davantage aux prétentions philosophiques d’une façon générale.
Car en effet, on attendra du candidat aux épreuves de philosophie, qu’il soit agrégatif, « capétien » ou lycéen, qu’il démontre des connaissances précises au sujet de la philosophie de l’histoire ou de l’esthétique, et au sujet d’un grand nombre d’autres « notions ». Et il y en aura sans doute pour connaître et réciter par cœur tout ce qu’ont pu dire Kant et Hegel (car c’est ce qu’il faudra faire) sur la question et ainsi décrocher une excellente note et faire partie de l’aristocratie des tous meilleurs philosophes de la République française, mais qui en même temps pourront se montrer tout à fait cuistres si on leur pose une question précise sur le sujet qui ne soit pas spécialement philosophique : beaucoup seront ignares tant de l’histoire de l’art que de l’histoire tout court ; rares seront ceux à être allé au Musée (pas le temps : il faut bien réviser).
Ils parleront de ce qu’a pu dire Merleau-Ponty sur Cézanne sans jamais avoir vu les « Sainte Victoire » ; ils parleront du romantisme, « qui exalte le sentiment et l’individu », sans avoir jamais vu un Friedrich ; ils parleront du « penchant platonisant et perfectionniste » du classicisme sans avoir jamais vu un Poussin ; ils prouveront comment la psychanalyse et la psychologie de la forme ont influencé de manière décisive l’art moderne sans jamais avoir vu un Dali. Ils parleront de « la liberté qui s’accomplit » dans l’histoire en donnant pour exemple la Révolution de 1789 sans même connaître Danton ou Robespierre ; ils parleront de Napoléon, figure exemplaire du « Grand Homme », en confondant Waterloo et Austerlitz, ou même en ne sachant même pas de quoi il s’agit ; ils prouveront combien les « conditions matérielles de l’existence sont décisives, comme le montre bien la Révolution d’Octobre », sans même savoir ce qu’est un bolchévique, et en confondant Lénine et Staline (ou bien était-ce Ravaillac ?).
C’est encore plus patent en ce qui concerne d’autres notions, telles que, par exemple, l’épistémologie, où les candidats, qui sortent majoritairement des filières littéraires dans lesquelles ils ont été rejetés faute d’entendre quelque chose aux mathématiques, pataugent et peinent à faire illusion. Alors que Galilée, Newton ou Einstein restent des mystères impénétrables, on les entendra péremptoirement disserter le jour de l’examen sur ce qu’est la science, la façon dont le scientifique agit ou doit agir, ce qu’est une vérité scientifique, dire qu’un tel s’est fourvoyé car bloqué contre je-ne-sais-quel « obstacle épistémologique », etc.
Ainsi peut-on ne rien entendre à la science, à l’histoire ou à l’art ; mais il n’empêche : il faut être capable de philosopher sur ces sujets, être apte à recracher ce que les grands noms du Panthéon philosophique ont pu dire, même sans rien connaître de la physique, de la révolution française ou de l’impressionnisme.
D’autant plus que ce découpage en grandes notions conduit à ce fâcheux biais qui est de laisser croire qu’elles existeraient vraiment. Ainsi y aurait-il des objets philosophiques, bien définis, bien délimités : l’art, l’histoire, la science, mais aussi : la liberté, la morale et autres avatars − et c’est donc qu’il doit exister quelque chose comme la liberté et la morale : pétition de principe.
3 − Quelle est la finalité de ces concours ?
Le but manifeste et clairement affiché est d’ouvrir les portes de l’enseignement secondaire, de permettre de devenir « professeur de philosophie ». Mais en quoi consiste au juste cette profession ? Enseigner le programme. Ce programme, il est précisément constitué de ces « notions », hypostases dont on ne sait si elles sont matérialistes ou idéalistes, mais dont le contenu consiste essentiellement dans la justification des mythes et dogmes constitutifs de l’idéal républicain.
Quelqu’un chargé d’enseigner les programmes de l’IUFM aux futurs professeurs me confia que le « cadre est kantien ». En quoi cela consiste-t-il ? Les Lumières, l’impératif catégorique en morale, le droit comme horizon indépassable en politique et comme « idéal régulateur » duquel il faut s’efforcer de s’approcher telle une courbe marchant vers son asymptote. La dignité de l’homme et de la science, un savoir débarrassé des superstitions et du dogmatisme, qui prend bien soin de laisser de la place à la croyance et aux religions, ces dernières devant se tenir dans les limites de la simple raison et donc se montrer tolérantes. Les Réflexions sur l’éducation, ce peut être pas mal : l’importance de la discipline et du travail, ces nécessités anthropologiques, y est soulignée.
Il conviendra également de faire un grand usage de Rousseau et du Contrat social. Bien expliquer le pourquoi du concept « d’obligation ». Que je ne puis être politiquement libre qu’à condition d’obéir aux lois et à la volonté générale. Application concrète : que si on ne vote pas, que si l’on vote blanc, que si l’on s’abstient aux élections, alors on laisse les autres décider pour soi, et que l’on est pas libre ; que par ailleurs, il est mal de ne pas faire son devoir de citoyen. Si possible, en oubliant Foucault, justifier l’appareil pénitencier en montrant que la prison dans les démocraties occidentales est d’une importance majeure et se démarque tout à fait de ce qui se pratique dans les pays totalitaires : chez nous, elle est une propédeutique à une liberté retrouvée. Montrer d’ailleurs que l’on ne nait pas libre, mais qu’on le devient, essentiellement par l’éducation, qui trouve − le hasard fait bien les choses − son apogée dans les classes de philosophie en terminale − et s’extasier sur le fait que la France est l’un des rares pays à mettre à la disposition de ses élèves des cours de philosophie préparant à une telle libération ; que c’est une chance qu’il convient de saisir et de célébrer.
En somme, de l’instruction civique, à un niveau un peu plus avancé. Ce qui est même davantage pernicieux, puisque, comme Descartes, autre figure héroïque de la République qui devra être bien connue, on s’avance « masqué » : on appelle en effet cette discipline « philosophie » − et non « morale » ou « éthique ». Ce qui était dans les classes précédentes simplement posé comme un principe ou un dogme, il s’agit maintenant de le démontrer rationnellement, à la manière des théologiens scolastiques (scolastique, dont dérive le mot « école ») chargés de justifier les contenus de la foi par la raison en inventant un chemin qui paraisse y conduire inévitablement. Montrer comment tout cela va de soi, lorsque l’on prend la peine de réfléchir et d’user de son entendement correctement : Sapere Aude !
En ce sens, on comprend mal les manifestations d’indignation émises par le corps professoral et ceux qui souhaitent l’intégrer suite à la décision du Ministère de réformer le programme de l’agrégation en y intégrant une épreuve nommée « agir en fonctionnaire de l’Etat et de façon éthique et responsable ». Quoi de choquant à ce que les objectifs soient désormais clairement affichés ?
4 − Malgré tout, on se presse aux portes de ces concours permettant d’élire les nouveaux directeurs de conscience de la jeunesse
L’agrégation et le CAPES sont tout autant terriblement sélectifs. Peu sont ceux qui parviennent au succès dès la première fois, et nombreux sont ceux qui peuplent les couloirs et amphithéâtres des facultés dans l’espoir qu’un jour, enfin, les auspices se montrent clémentes et les autorisent à s’agréger au cercle des « happy few ». Rien que pour le CAPES 2009 de philosophie, quelque chose comme 1100 inscrits pour seulement 35 places, soit 3 ou 4% de réussite.
Comment expliquer cet attrait ? Probablement plusieurs causes. Certains ont sans aucun doute très à cœur la vocation de devenir professeur :
- Soit qu’ils aiment à transmettre les savoirs que l’on a vu, c’est-à-dire inculquer un peu de morale à ceux qui se destinent, a priori, à des études plutôt longues (car post-bac) et qui, potentiellement, pourraient devenir des CSP+, produiront et posséderont les richesses, et qui seront ainsi peut-être plus enclins à redistribuer aux autres, à considérer l’impôt comme légitime. (Notons que les BAC professionnels, il me semble, sont interdits de philosophie. Pas de libération philosophique pour eux.).
- Soit que c’est simplement la position qui les intéresse : moins de 20 heures de cours par semaine, plus de 3 mois de congés : voilà qui force à réfléchir si l’on considère le travail comme aliénation (paradoxe : il faudra au contraire enseigner aux élèves que l’on se réalise par celui-ci) et que l’on souhaite disposer de loisirs. Sartre, dont le projet existentiel était de devenir écrivain, confia dans Les mots que c’est pour cela qu’il intégra la profession.
Mais beaucoup d’autres se précipitent dans ces voies à défaut. Obtenir le concours n’est alors plus une fin en soi, mais simplement un moyen, un marche pied vers autre chose ; ou au mieux, une voie de garage. C’en est ainsi des authentiques philosophes, qui entreprirent des études de philosophie par amour de la discipline. Pour ceux-là :
- En étant simplement diplômé de philosophie, que ce soit au niveau Licence, Master ou Doctorat, difficile de trouver un métier ensuite dans le privé. Il paraîtrait qu’à l’étranger (États-Unis, Royaume Uni), on est moins regardant : peu importe l’étiquette de votre BAC+5 ou +8 ; vous en détenez un, ce qui fait montre de votre capacité à aborder des problèmes d’une certaine complexité ; on vous accorderait facilement un stage, même dans un domaine que vous ne connaissez que de loin, le temps pour vous de faire, ou pas, vos preuves ; on pourrait même vous retrouver en peu d’années cadre, chef de projet ou directeur, sans que vous soyez pour autant sorti d’une grande école ou d’une filière technique. En France, pas de cela. L’Opération Phénix montée pour palier à ce problème ne concerne que quelques élus encore moins nombreux que les agrégés. À moins de posséder une double compétence, mariant philosophie et une discipline plus pragmatique, plus technique, il sera difficile de faire sa place − et encore, dans ce cas là, qui se souciera de vos compétences de philosophe ? À celui qui fit des études de philosophie par amour de la discipline, il ne reste la possibilité de trouver un emploi assuré qu’en se précipitant aux portes du métier d’enseignant, dans le public ; sans doute n’ont-ils pas songé à cela en premier lieu, mais après avoir épuisé laborieusement le champ des possibles, ils s’y résignent, par dépit. Sans cela, il n’y a d’espoir de trouver un métier correspondant à ses seules qualifications de philosophe qu’en tant que vendeur au rayon « Philosophie, Spiritualité et Occultisme » de la FNAC.
- Pareillement pour les philosophes ayant plus à cœur de chercher que d’enseigner (au secondaire). Malgré les mentions très bien aux Licence et Master, malgré les mentions « très honorable avec félicitations du jury à l’unanimité » du Doctorat, il restera très difficile de faire sa place, au point que même arriver à une position précaire d’ATER est un long combat. Peut-être la faute à la faiblesse de l’enseignement universitaire français ? Il est en effet à la portée de presque n’importe qui, en travaillant modestement voire pas du tout, d’obtenir tous ses grades, de devenir un docteur dans sa discipline (en sciences humaines du moins). Après les 80% d’une classe d’âge atteignant le baccalauréat, l’objectif de 50% à la licence à l’horizon 2020 est désormais posé. Pour ce faire, soit adviendra un progrès décisif de l’esprit humain par les prochaines générations, soit au contraire on baissera le niveau d’exigence. Quelle différence alors entre deux docteurs ? Derrière le même grade peut se cacher la compétence la plus grande comme la cuistrerie la plus immense ; mais rien ne permettra, avec ces seuls indices, de les démarquer, lorsque le CV est encore à construire. D’où ce biais qu’un grand nombre de personnes se destinant avant tout à la recherche se précipitent également vers les concours afin de prouver leur vraie valeur que leurs seuls diplômes ne suffisent pas à attester, en montrant qu’ils furent capables d’entrer dans le cercle des 3% capables de faire illusion. Docteur c’est bien, mais pas top ; docteur et agrégé, c’est parfait. Heureux sont, par exemple, les étudiants de sociologie où il n’existe pas de tels concours !
- L’agrégation agit effectivement comme une certification suppléant au manque de crédit (et peut-être aussi, corrélativement, de crédits) des universités. Elle sert, qui plus est, souvent d’argument d’autorité. Vous dites quelque chose sur un certain sujet ? Pour ceux décidés à se tenir hors du système, le poids que l’on accorde à votre opinion grimpe par échelon en fonction de votre cursus scolaire. Pour être pris au sérieux, il faut : formation universitaire ; doctorat ; agrégation. Et on peut parfois repousser encore plus loin dans la recherche : êtes-vous normalien ? étiez-vous à Henri IV ? Avec cet effet pervers que l’on aboutit à un système rentier et aristocrate : des jeunes gens − issus, faut-il le dire, essentiellement des couches favorisées de la société, de parents parfois eux-mêmes agrégés, pratiquants de fait une reproduction sociale épatante − se dépensent beaucoup lors de leur adolescence et de leur vingt ans afin d’intégrer les plus prestigieux cursus. Puis, une fois toutes les certifications reçues, se contentent d’en récolter les fruits de manière paresseuse et nonchalante : BHL est sans doute la preuve la plus patente et hélas ! parlante de ce travers.
5 − Voici ce qui fait de ce concours une épreuve redoutablement sélective
On l’a dit : autour de 3% de réussite ; peut-être 10% les meilleurs années. Qu’est-ce qui permet alors de faire la différence ? Sans aucun doute certains sont assurés de parvenir à être reçus dès la première tentative ; parmi eux, beaucoup de jeunes gens issus des ENS, où l’on est payé pour être préparé, et surtout sélectionné dès le départ et dès le plus jeune âge pour les intégrer : assurément, le taux de réussite sera plus important en ces lieux, puisque les hauts potentiels y seront concentrés dès le départ − et qui, socialement, mixe très peu.
Pour le ventre-mou du classement, dont font partie quelques membres des ENS, mais qui reste en grande partie constitué par des étudiants des facultés (où, socialement, ça mixe un peu plus, mais pas tant que cela tout de même), on peut supposer que, pour ceux étant à la limite de l’admissibilité/admission, le niveau est à peu près équivalent. La réussite va alors se jouer sur des détails infimes : humeur des correcteurs, faute d’orthographe qui fut décelée ou au contraire manquée, belle écriture, thèse finale de la troisième partie qui sied mieux à la sensibilité philosophique du correcteur, auteur ou sujet mieux connu, résistance au stress et santé actuelle du candidat, apparence physique (pour les oraux), inspiration du moment, lectures faites et présentes à l’esprit lors des derniers jours, etc.
Si bien que la différence entre un candidat qui va réussir et un autre qui va échouer pourra être due non pas à une différence de compétence, mais tout simplement à une chance parfaitement arbitraire. En raison du grand nombre de participants, des gens plus compétents que d’autres se feront claquer la porte au nez pour un hasard, pendant que des gens moins compétents seront qualifiés car le vent fut favorable.
6 − Reste que l’agrégation sanctionne la crème de la crème, l’élite de l’élite
Pour enseigner, un niveau de qualification des plus élevés est requis. Mais à qui enseigne-t-on au juste ? Sur ce point, pour une fois, les agrégés de philosophie sont sans doute mieux lotis que la plupart des autres agrégés. Alors qu’en théorie, le professeur de philosophie n’enseignera jamais à des élèves dont le niveau est inférieur à celui des classes terminales, il peut en effet arriver que, par exemple, un agrégé de lettres modernes se retrouve en collège face à des classes de sixième, à essayer d’expliquer qu’un costume d’apparat ne désigne pas les vêtements du joueur de foot, ni ceux de l’infirmière, et encore moins « la burka des femmes arabes (sic) ». Est-il nécessaire de sélectionner les meilleurs des BAC+5, voire des docteurs, pour ce travail ?
7 − Tout ceci se fait au détriment de la profession d’enseignant elle-même, et de ceux qui souhaitent l’intégrer sincèrement
Premièrement, parce que peuvent se retrouver en poste des personnes dont le dernier souhait aura été d’enseigner ; mais, parce que ne trouvant pas de travail, parce que n’ayant pas trouvé un poste de chercheur, parce que dans l’attente que leur situation se débloque, se retrouvent dans l’obligation d’enseigner, parfois à contre-cœur.
Deuxièmement, parce que toutes les personnes sincèrement motivées pour enseigner se trouvent mises en concurrence lors des concours par toutes les personnes ne l’étant pas et présentes uniquement en raison des travers du systèmes. Le taux de réussite étant ce qu’il est, de nombreuses personnes qui auront été de fabuleux enseignants sont écartées des lycées et rejetées dans la précarité (car réduites à être « vacataires »), au bénéfice de ceux qui ne désirent pas enseigner.
Conclusion
Malgré cela, rien ne change. Ou plutôt, certaines choses changent − comme le LMD, la masterisation, la professionnalisation des parcours, etc. −, mais cela simplement pour que les choses restent pareilles. Car la société française semble tenir à sa vieille tradition napoléonienne du mérite républicain, qui rompt certes avec l’aristocratie sociale de l’Ancien Régime qui vivait mollement de ses privilèges, mais qui en instaure une nouvelle : celle de ceux étant parvenus à se montrer plus efficaces que d’autres à un moment bien précis au regard de certains critères parfois très arbitraires. À eux reviendra le rôle de gardien de la République, en tant que professeur de philosophie. À ceux pas assez doués pour passer de l’autre côté de la barrière ne restera plus qu’à tenter de travailler le plus possible en espérant y parvenir − ou alors subir.

17 août 2010 à 16:13 DD La Sadine[Citer] [Répondre]
La faiblesse des diplomes universitaires expliquent bien sur que des gens arrivent à passer des concours qu’ils n’obtiendront jamais…
Que la selection ne se fasse pas à l’entrée de l’université pour « donner sa chance à tout le monde » à la rigueur mais ensuite, valider une licence ne devrait pas être aussi facile que valider un ticket de métro…
Résultat, les bons étudiants obtiennent le même diplôme (avec des mentions certes mais le même diplôme quand même) que des gens absolument nuls.
Quel est le niveau nécessaire pour obtenir une licence de Lettres Modernes dans une université dite « sérieuse » comme Lyon 3…pas grand chose.
(Dans cette université, il est possible de passer 4 fois une épreuve avant de redoubler.
L’étudiant passe une épreuve X en première année: il n’obtient pas 10 de moyenne générale et doit repasser les épreuves ou il n a pas eu la moyenne dont X. Il repasse X en deuxieme session et n’obtient pas 10 de moyenne générale ni à X. il passe en deuxieme année, avec des épreuves de première année qu il n a pas eu. il repasse X en première session puis s il la rate encore en deuxieme session.
Il a pu passer 4 fois son épreuve sans redoubler.)
Le fait que la selection se faisse au moment du concours à la fin des études donc, donne des illusions à certains qui vont alors passer plusieurs années à l’université avec à la clé des diplomes semi-bidons et pas de travail…
Les universités ont tout interet a avoir le plus d’étudiants possibles puisque chacun d’entre eux lui rapporte une dotation chaque annéé. Or en cas de selection effective, beaucoup d’étudiants se réorienteraient, quitteraient l’université dont le budget diminuerait.
Il faut donc revoir le mode de financement quantitatif des universités pour un financement qualitatif.
Et une vraie selection obligerait les étudiants qui ne sont pas interessées par l’enseignement à s’éterniser dans des filieres qui sont la presque exclusivement pour former des enseignants (Lettres, Histoire, Philosopie? …)
17 août 2010 à 16:21 DD La Sadine[Citer] [Répondre]
Le vrai scandale, ce sont les profs qui, avec leurs 3 heures de cours hebdomadaires, n’ont pas le temps de se préoccuper de l’orientation et de l’avenir de leurs étudiants;
Pourquoi le feraient-ils d’ailleurs? leur salaire tombe chaque mois et augmente régulierement selon les grilles de la fonction publique…
17 août 2010 à 16:49 Patrice[Citer] [Répondre]
L’article résume bien certains des sentiments que j’ai pu rencontrer en devenant maître-auxiliaire de philo. Désespéré en voyant les taux de réussite des concours de philo, décontenancé par la différence entre l’envie de rendre la matière accessible à des élèves (n’en faisant qu’une seule année) et les exigences encyclopédiques du CAPES et de l’Agrég’ , fatigué par les heures de cours, les copies à corriger, les 3h de transports par jour pour relier les 3 établissements qui me permettent d’avoir un temps complet, j’ai mis de côté l’espoir d’obtenir le concours qui me permettrait d’avoir un emploi fixe. Cependant, j’ai toujours, je pense, l’amour du métier et peut être avec un peu de persévérance…
18 août 2010 à 8:50 Oscar Gnouros[Citer] [Répondre]
Croyez-moi, il vaut la peine de se présenter aux concours, au moins du CAPES, sans prétentions, juste pour voir : on ne sait jamais, et sur un malentendu, ça peut marcher.
En tout cas, votre témoignage est patent. Vous passion et votre expérience feraient assurément de vous un excellent professeur de philosophie titulaire, sans doute bien meilleur que certains agrégés et certifiés assis bien chaudement dans leurs chaires lycéennes. Seulement, le système marchant sur la tête de manière aussi aberrante que la dialectique hégélienne pour Marx, vos compétences sont mises de côté aux profits des quelques « aristocrates républicains » produits par celui-ci.
18 août 2010 à 9:14 Oscar Gnouros[Citer] [Répondre]
@DD La Sadine (ou la Sardine ?) : Sans compter qu’à Lyon 3, il se murmure que si l’on est franc-maçon, membre de l’Opus Dei ou négationniste, les chances de réussites augmentent singulièrement, sans corrélation aucune avec les compétences réelles de l’étudiant ou du professeur. Mais laissons-là ces ragots sans fondements…
Ce qui est incontestable en revanche, c’est que la clientèle étudiante des universités a énormément changé en un demi-siècle (ce que Lyotard remarquait parfaitement dans La condition postmoderne, véritable manuel de la société d’aujourd’hui dont chacun devrait faire la lecture), notamment du fait de la « démocratisation » de l’enseignement supérieur, et que les facultés ne s’y sont que très peu adaptées. À l’origine effectivement conçues davantage pour former les futurs enseignants, s’y sont précipités en masse, souvent par défaut et non par choix, tous ces bacheliers ayant obtenu leur BAC uniquement parce que dans le quota des 80%, mis au rebut des prépas et autres grandes écoles pour la même raison, et errant dans les couloirs des facultés sans but précis, si ce n’est celui de bénéficier un temps encore des privilèges associés au statut d’étudiant. Puisqu’il fallait bien faire quelque chose de ceux-là, leur donner un diplôme au moins pour les dédommager d’être venus, on abaisse les exigences (objectif désormais : 50% d’une classe d’âge à la licence).
Mais peut-être le problème est-il plus général ? La société française reste très attachée aux titres et diplômes. Le mérite républicain n’est qu’une aristocratie déguisée : les certifications que vous obtenez durant vos jeunes années vont déterminer jusqu’à votre mort votre devenir en vous plaçant dans une case de laquelle vous ne pourrez jamais sortir, malgré vos compétences. Dans le domaine technique, combien d’autodidactes ou de petit diplômés (un BTS ou DUT) sont beaucoup plus compétents que de grands diplômés sortis d’écoles d’ingénieurs renommées ? Mais même après 30 ans, statistiquement, les seconds occuperont des positions et des salaires beaucoup plus importants que les premiers : ils profitent de leur rente.
Qu’on ne puisse réussir en France sans diplôme explique, en partie, l’afflux à ceux-là et, corrélativement, leur perte de valeur.
19 août 2010 à 12:18 claire[Citer] [Répondre]
Il manque quelque chose dans ta conclusion: Que faire et que choisir, alors, quand on aime la philosophie? Tenter les concours quand même ou dire merde? Est ce qu’aimer la philosophie cela veut forcément dire essayer d’être prof? N’avons nous pas un autre rôle social à jouer, même si dès lors nous ne serons plus reconnus comme « philosophes » par nos pairs (à cause de nos compléments plus « techniques »…)Je trouve qu’il y a beaucoup de cinéma chez des gens qui disent se « donner » presque religieusement à la philo et qui ne conçoivent que devenir prof, et se laissent dramatiquement battre par le système (une sorte de chemin de croix…)Tous les hommes que nous lisons et que nous devons connaitre pour passer les concours, n’étaient-ils pas avocats, hommes de loi, voire curés, scientifiques et courtisans des rois?? Le philosophe se limite t il au professeur de philosophie? (depuis que c’est le cas, la philosophie est parfois ennuyeuse…)
19 août 2010 à 14:49 Gnouros[Citer] [Répondre]
Parfaitement d’accord. Le fait que pour être philosophe, il faut avoir fait ses preuves en tant que professeur de philosophie est une invention récente, qu’on peut faire commencer avec Hegel, voire Kant – au même moment où la philosophie a commencé à parler un crypto-langage très jargonneux inaccessible aux non-initiés.
Sans doute une réaction à la mort de la philosophie, amorcée par la mise à mort de la métaphysique exécutée par Kant (qu’on le veuille ou non), et poursuivie par les sciences humaines disputant à la philosophie ses objets, mais d’une manière plus sérieuse. Détrônée, mise en concurrence, pour que la philosophie survive, il fallait bien qu’elle se protège et se démarque, ce qui l’a fait, pour partie, sombrer dans le corporatisme de l’enseignement et l’hermétisme ésotérique de sa langue.
Et sans doute, effectivement, y a-t-il des chemins philosophiques encore à inventer se détournant de ces grandes routes. Mais comment les pratiquer ?
20 août 2010 à 14:47 claire[Citer] [Répondre]
Telle est la question: la philosophie n’en finira pas de payer pour avoir été conçue comme un discours tant qu’elle ne redeviendra pas pratique (en effet les sciences sociales ont l’air beaucoup plus efficace au niveau du discours). Cela ne veut pas dire que c’est une philosophie « appliquée » qui tire ses principes de la théorie mais que la théorie se nourrit de la pratique et réciproquement, suivant l’enquête que l’on se propose de poursuivre. Mais je pense qu’il faut abandonner l’idée d’être reconnu, identifié comme « philosophe » pour le moment… Solitude difficile! Donc il faut creuser le problème du faire.
23 septembre 2010 à 19:29 Ovide[Citer] [Répondre]
Bon article. Très complet.
Même si je pense que les idéaux républicains ont encore une valeur et que le cours de philosophie sera fort utile à beaucoup de lycéens qui dorment au fond de la caverne…
Les concours semblent bizarres mais je rejoins un commentaire précédent. Le monde extérieur peut difficilement faire la différence entre deux diplomes équivalents, entre deux élèves de même diplome (même si l’un est compétent et l’autre pas). Le titre de capétien comme celui d’agrégé fait office de parure ou tout du moins « d’accréditation ». C’est la norme ISO-9000 pour les philosophes. D’ailleurs les philosophes qui écrivent des livres ne manquent jamais l’occasion d’étaler leurs titres de noblesse sur la quatrième de couverture.
Maintenant, j’attends de voir comment la situation va évoluer si on supprime les concours… Est-ce que les enseignants deviendront plus compétents ? plus pédagogues? Est-ce que l’université deviendra plus sélective ?
Cete dernière idée me gêne. Nous sommes nombreux à ne pas être issu de la bourgeoisie cultivée parisienne. Nous n’avons pas deux agrégés pour parents. Aussi nos études ont pu être passablement chaotiques et irrégulières. Ouvrir l’université à tous les bacheliers, c’est donner une chance à tous les français de s’élever culturellement ET socialement.
24 septembre 2010 à 10:15 Gnouros[Citer] [Répondre]
Nul doute que la philosophie pourra être utile à certains lycéens. Reste que, dans la plupart des cas, comme le disait Bourdieu d’après quelqu’un, « les instituteurs et enseignants croient être des intellectuels alors qu’ils ne sont en fait que des travailleurs sociaux. »
J’ignore ce qu’il adviendra de l’enseignement si les concours viennent à disparaitre. Notons qu’il s’agit tout de même d’une exception bien française, puisque les modalités du recrutement des enseignants dans la plupart des autres pays se fait selon d’autres protocoles.
Je suis en tout cas parfaitement d’accord sur l’idée que l’université doive s’ouvrir à tout le monde. Il me semble légitime que chacun puisse prétendre s’aligner sur la ligne de départ, en dépit des aléas du cursus qui purent advenir antérieurement. Cependant, cela ne devrait pas conduire à abaisser les conditions d’obtention des diplômes.
Démocratiser l’enseignement supérieur devrait conduire effectivement à permettre au fils de prolétaire de pouvoir faire ses preuves, mais en aucun cas à abaisser le niveau des exigences du supérieur, de sorte que, pour que toute la population soit diplômée, on ne remette des titres qui n’aient plus d’autre valeur que symbolique.
23 octobre 2010 à 12:48 Freako[Citer] [Répondre]
Dommage qu’il n’y ait pas plus de nuances quand même – il est difficile de ne pas lire entre les lignes un certain « mépris » pour les planqués qui ont les concours aussi bien l’article que dans les commentaires.
Sur le programme, nous sommes assez libres dans notre enseignement et en passant d’un prof à l’autre on voit bien à quel point la diversité est réelle et ne se résume pas à un dogmatisme plat III république. Ensuite, je le dis sans honte car j’ai moi-même beaucoup passé les concours avant d’être certifié : on ne demande pas une connaissance de spécialiste sur tous les auteurs (le Capes est trés généraliste) mais plus une présentation des problèmes. Je ne connaissais pas bien Malebranche l’année où il est tombé à l’écrit du capes et cela ne m’a pas empêché d’obtenir la moyenne.
Je suis d’accord sur l’aspect souvent injuste de la sélection qui peut-être liée quelques fois à un peu de chance (auteur mieux connus, un sujet de prédilection… quant à affirmer que l’apparence physique joue là on commence à bien sentir la mesquinerie qui pointe derrière les arguments) mais sans elle comment déterminer les élus car dans le fond chaque année il n’y a que de postes à pourvoir et cela va en s’aggravant avec la future réforme. Que proposez-vous pour sélectionner les candidats ?
24 octobre 2010 à 15:49 Gnouros[Citer] [Répondre]
J’admets parfaitement qu’il puisse y avoir quelques excès dans ce que j’ai pu dire et écrire. Cela dit, je ne pense pas qu’ils disqualifient à ce point les quelques arguments énoncés.
Ainsi, je ne méprise aucunement les heureuses personnes ayant pu accéder aux concours. Comme j’ai essayé de l’expliquer, les raisons qui poussent à les tenter et à les réussir sont parfaitement diverses d’un individu à un autre, et il y a sans doute des raisons moins méprisables que d’autres. Encore que je n’en méprise aucune : tout à fait louable est la personne mue par la vocation professorale et l’amour de l’enseignement, entièrement désintéressée par le statut de fonctionnaire et le carriérisme ; mais cette autre les tentant et les réussissant parce que, en philosophie, quoi que l’on veuille faire ensuite, si on n’est pas agrégé, on est rien, est tout autant fondée, car c’est le système qui veut cela, et elle n’a pas d’autre choix que de s’y soumettre.
C’est en effet davantage un système que je critique, sans mépris aucun pour les individus qui y participent en tant que candidats, qui n’en sont que des victimes.
Nulle mesquinerie non plus quand j’évoque quelques critères arbitraires qui pourraient décider du sort des candidats en lieu et place de leurs talents. En effet, dans un contexte de rivalité exacerbée, où le nombre de demandes (1000 à 1200 candidats) outrepasse démesurément le nombre d’offres (30 ou 40 postes), il va de soi que le concours devient plus sélectif, et que par conséquent, entre des candidats d’un niveau homogène que rien ne permet de départager au regard des critères usuels d’érudition, de maitrise d’un auteur ou de problématisation, des critères annexes, des petits détails davantage arbitraires vont être substitués : l’apparence physique peut alors évidemment jouer, même si je pense que ce critère n’intervient qu’ultimement (j’aurais du le préciser), en cas d’égalité par rapport à tous les autres critères possibles, ceteris paribus sic stantibus (bien que d’autres soutiendront au contraire que l’habit fait parfaitement le moine, et que le charisme de la personne prononçant un énoncé faible rend immédiatement celui-ci plus crédible, et inversement, peu importe le contenu de l’énoncé).
Mais alors, comment sélectionner les candidats ? Vous admettrez sans doute que les concours dans leur forme actuelle (et ce n’est peut-être pas seulement valable en philosophie) sélectionnent les futurs professeurs sur des compétences (qui sont l’érudition, la culture générale et philosophique) bien étrangères à celles requises plus tard en classe. À qui fera-t-on croire qu’il est nécessaire de maîtriser les différences entre les deux éditions de la Critique de la raison pure pour ensuite péniblement expliquer en terminale que la parabole de la caverne de Platon, c’est bien simple, c’est comme dans Matrix ? Quelqu’un qui se destine à tenir une classe en lycée investira sans doute mieux son temps à étudier pédagogie, management et sciences de l’éducation (voir l’autodéfense dans certains cas) qu’à potasser le Kant-Lexikon, d’autant plus qu’avec la dernière réforme, il ne fut pas rare que certains lauréats se retrouvent immédiatement devant une classe sans autre formation que celle dispensée en faculté ou à l’école normale.
Il serait sans doute plus judicieux de reconnaître une bonne fois pour toute que le professeur, comme je l’ai dit plus haut en citant Bourdieu, n’est pas (ou plus) un intellectuel, mais un travailleur social, et que la formation et le recrutement devrait se faire en ce sens. Ainsi, pour répondre à votre question, je pense que, paradoxalement, un enseignant ni certifié, ni agrégé, qui aura su faire ses preuves pas à pas en tant que vacataire-précaire en montrant qu’il était plus apte qu’un autre à ce métier, constitue une bien meilleure sélection qu’une explication de texte ou une dissertation.
Quant à ce que j’ai pu dire sur les programmes, effectivement, il convient de nuancer : la justification de l’idéologie républicaine est peut-être ce qui est attendu lors du concours, mais une fois en poste, l’enseignant sera beaucoup plus libre d’enseigner ce qu’il veut, même la subversion (comme par exemple en ce moment envoyer manifester ses élèves), sans pour autant risquer sa place. Preuve que le système ne fonctionne pas du tout, puisqu’il parvient à échouer quant à la réalisation de cette fin qu’il s’était pourtant posé explicitement.
28 octobre 2010 à 9:56 Gnouros[Citer] [Répondre]
En passant, je ne saurais trop conseiller à ceux qui se destinent à la profession d’enseignant de la philosophie, à ceux déjà enseignants, à ceux ayant à subir ou qui subiront cet enseignement, en somme, à tout le monde, de lire le rapport de Jean-Louis Poirier sur L’état de l’enseignement de la philosophie en France en 2007-2008.
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21 novembre 2010 à
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23 novembre 2010 à
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