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Pierre de CoubertinLe CIO est par certains comparé à une organisation presque mafieuse. Pour ceci, on ne peut qu’être d’accord. Le fonctionnement de cette institution est des plus opaques et critiquable, et le récent scandale de corruption des membres du CIO autour des JO de Salt Lake City de 2002 achève la démonstration.

Mais on critique aussi directement Coubertin, qui serait un fasciste admirateur d’Hitler en puissance ou même en acte. Il faut être plus nuancé. Coubertin était un démocrate et républicain convaincu, désigné par Maurras lui-même, qui lui est d’extrême droite, comme un « jeune aristocrate libéral pacifiste ». Mais il reste homme du XIXe siècle, et ses idées ont poussé dans le même terreau fait de romantisme et d’historicisme où poussèrent également le fascisme et le nazisme.

Ce serait une grave erreur de conclure à une stricte équivalence du sport selon Coubertin avec les idéologies des sociétés closes. C’est surtout le comportement du Baron en 1936 et certains de ses textes à propos du colonialisme qui servent de fondement à cette opinion.

Coubertin a effectivement adoubé Hitler pour les JO de 1936 à Berlin, mais le rénovateur des Jeux n’était alors plus que l’ombre de lui-même. Ruiné, malade, âgé alors de 73 ans (il décédera l’année suivante), il fut victime comme tant d’autres cette même année de l’opération de séduction conduite avec brio, parce qu’elle a réussi, par Hitler. Les JO de Berlin avaient plusieurs fins, l’une d’entre elles étant de montrer au monde entier qu’Hitler n’était pas celui que l’on croit, qu’il était en fait pacifiste et rien d’autre qu’un classique homme d’état. C’est ainsi qu’il se servit de l’Olympisme dont les idéaux pacifistes qu’il fit mine de récupérer achevèrent de rassurer l’Europe. Coubertin tomba dans le panneau, d’autant plus qu’Hitler fit personnellement dès 1935 de nombreux cadeaux au Baron alors abandonné par la France : il lui offrit par deux fois une tribune radiophonique ; il lui fit construire un institut de l’olympisme chargé d’éditer ses écrits non publiés (posthumes et autres) ; il lui proposa une statue ; il lui offrit une rente ; il promit de continuer des fouilles en Grèce et de restaurer des monuments ; il appuiera même le nom de Coubertin pour le prix Nobel de la Paix ; il ajoutera aux Jeux des innovations auxquels lui-même n’avait pas pensé, comme la flamme olympique. Enfin, il fit des JO de Berlin de 1936 les plus grands qui ne furent jamais, où pour la première fois était présente la télévision. Tout cela acheva de rendre Hitler sympathique à Coubertin, le Führer ayant matériellement réalisé le rêve du Baron. Sa mort l’année suivante ne lui a pas donné le temps de s’apercevoir de cette erreur.

La « théorie critique du sport française », ainsi appelée par le sociologue Jean-Marie Brohm qui en est le principal chef de file (avec aussi Robert Redeker et Marc Perelman), a largement favorisé à diffuser l’idée d’une stricte équivalence entre les idéaux du sport et ceux du fascisme. Le sportif serait le laboratoire de l’homme nouveau, et de Coubertin à Htiler, il n’y aurait qu’un pas. Mais en fait, cette théorie est trop grossière et manque l’essentiel chez Coubertin et dans le projet d’une société sportive. Ce projet est beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît et penser pouvoir l’attaquer et le démonter avec ces arguments réchauffés empruntant essentiellement au marxisme est d’une naïveté désolante.

Pour le dire en quelques mots, Coubertin, en imposant le sport à la société, veut aussi imposer les valeurs du sport à la société. Quelles sont-elles ? Les valeurs du sport sont très proches de celles du libéralisme et du capitalisme naissant, par opposition à la gymnastique de l’époque, grande rivale du sport, qui prône un stricte dirigisme de l’effort sportif. L’éthique du sport telle que la décrit parfaitement Coubertin, qui n’était pas idiot, est la suivante. Dans le sport règne une stricte égalité sociale mais une grande inégalité naturelle où certains naissent plus doués que d’autres ; mais ces inégalités naturelles peuvent être gommées dans une certaine mesure par l’entraînement ; reste qu’après s’être entraîné le mieux que l’on pouvait, les inégalités naturelles, qui ne sont autres qu’un privilège de naissance, réapparaissent. En somme, l’éthique du sport commande d’accepter les inégalités de naissance tout en enjoignant les moins bien nés à travailler le plus possible. Le sport comme propédeutique à la vie sociale prépare les hommes à accepter les inégalités de naissance, un ordre naturellement injuste, tout en fournissant un motif valable les enjoignant à travailler le plus possible. Être le plus efficace socialement tout en assurant la paix sociale, voilà ce qui est en germe dans le sport.

C’est donc tout autre chose que du fascisme qui est dans le sport. C’est donc aussi tout autre chose que le simple capitalisme. C’est même autre chose que le libéralisme. Le tour de force de Coubertin et de la société sportive toute entière est d’être parvenu à trouver une idéologie capable de faire travailler les hommes le plus possible tout en leur faisant accepter les inégalités naturelles, les privilèges de naissance.