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Texte 4 sur 8 de Voyage aux Amériques


The School of Practical PhilosophyDans le métro, on voit des publicités pour une énigmatique School of Practical Philosophy qui promet en quelques leçons d’enseigner le bonheur et la liberté. Sans doute du stoicisme-épicurisme ré-assaisonné à la sauce New Age : on a pas fait mieux depuis. Il est écrit en préambule de la constitution que tout le monde en Amérique à droit « à la recherche du bonheur » (titre d’un film de Will Smith où figurent quelques bonnes scènes, comme celle où, quasi SDF, il se trouve à dormir avec son enfant dans les toilettes du métro). Je crois qu’on doit cette idée à Jefferson. Initialement, si je me souviens bien de mon Kaspi, cela signifiait avant tout qu’on avait le droit d’être riche, d’évoluer dans la hiérarchie, qui que l’on soit. C’était une revendication pour un égalitarisme de droit.

Avec cette école de philosophie, double déplacement. D’une part, le bonheur et la liberté ne sont plus seulement matériels mais aussi spirituels. D’autre part, la clef du bonheur tient moins dans la réussite sociale, dans un travail extérieur, que dans un travail sur soi, purement interne. En somme, on en vient à une idée qui consiste moins à changer l’ordre du monde en devenant riche, en gravissant les marches qui mènent à la réalisation de l’American Dream, qu’à changer son jugement sur le monde, en acceptant que le bonheur dépend avant tout de soi.

L’une des voies qui m’a conduit à la philosophie fut le stoïcisme. J’avais pour modèle Marc-Aurèle que j’essayais en tout point d’imiter. Être impassible, massacrer des chrétiens, et surtout, dormir sur un lit dur, comme il en fit l’aveu au début de ses pensées. Mon matelas étant trop mou, j’essayais de dormir à même le sol. Je passais une nuit blanche, au cours de laquelle j’essayais de me convaincre que la douleur des membres endoloris, la froideur du carrelage, le sang circulant difficilement provoquant crampes et fourmis, le mal de dos, et disons le franchement, le mal au cul, que tout cela, il ne tenait qu’à mon jugement que ce ne fussent pas des maux. Le lendemain, petite concession qui me faisait déjà m’écarter du marcaurèlisme orthodoxe : j’utilisais un tapis de sol de camping. Le surlendemain, j’achetais un nouveau matelas un peu moins mou que celui d’origine. J’étais jeune.

Aujourd’hui, j’ai tendance à tenir le stoïcisme pour une chimère. Non pas qu’il faille « dire que c’est impossible » (Flaubert, Dictionnaire des idées reçues) : peut-être que certains parviennent fort bien à réaliser l’idéal du sage impassible. Mais plutôt que je juge précisément ce fait pour pernicieux, inquiétant, effrayant : que l’impassibilité face aux maux soit considéré comme une preuve de sagesse. Ainsi, il faudrait tout accepter, les maux et les fléaux les plus grands, les injustices et les iniquités les plus illégitimes en se disant que « c’est ainsi », que l’on y peut rien, qu’il faut s’y faire. La renonciation à l’idée que le sort puisse s’améliorer. D’un point de vue social, cela écarte toute idée de rébellion, de révolution face à l’arbitraire. Hegel le remarquait : le stoïcisme fut revendiqué au commencement par un esclave (Épictète), puis par un Empereur (Marc-Aurèle) – thèse et antithèse, il était prêt pour accoucher de la synthèse réconciliatrice du christianisme qui s’adresse à tous. Sans doute était-ce une recette bien commode pour supporter et faire supporter le joug, l’assujettissement, l’asservissement, supporter et faire supporter la douleur, d’où qu’elle naisse, sans qu’on lui donne un sens négatif, mais bien plutôt un sens positif.

Cela se sent dans Marc-Aurèle : le sage ne se montre et ne se démontre pleinement sage que dans l’adversité. Plus il y a de souffrance, de malheur, d’oppression, plus il y a d’occasions d’être sage en montrant que l’on est un roc. Dans un monde sans adversité, il n’y aurait pas de sages : tous le seraient, tous seraient capables d’accepter le monde sans souffrir. Partant, la souffrance apparait comme une condition de possibilité de la sagesse. Elle légitime le sage. Le stoïcisme a intérêt à ce qu’il y ait du malheur. C’est ce qui légitime le bonheur qu’il promet, qui n’est qu’un lot de consolation dans le désespoir.

Peut-être ce stoïcisme américain qui se répand n’a-t-il pas d’autres fins ? Le stoïcisme antique (mais aussi l’épicurisme, auquel ces remarques pourraient peut-être aussi bien s’appliquer) était né dans une période de troubles. Celui d’aujourd’hui apparait ici au milieu des subprimes, s’édifiant à ground zero sur les cadavres post-nine-eleven, fussent-ils newyorkais, civiles, militaires, afghans ou irakiens.

TO BE CONTINUED