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Texte 3 sur 3 de Kant et la gay pride

On oublie trop souvent que Kant voulait castrer les homosexuels − ce fut particulièrement bien théorisé dans La doctrine du droit.

  1. La revendication positive
  2. La Fierté et le mérite moral. Où l’on tente une analyse d’inspiration gnourosienne
  3. Mais comment être fier ? Où l’on revient à ses vieilles amours kantiennes

Si l’on suit l’analyse du billet précédent, le mérite moral seul autoriserait à être fier. Mais même en ne l’associant qu’au mérite moral, la fierté semble galvaudée : on pourrait être fier de la moindre action tant qu’elle nous a coûté. Sitôt qu’on agit on peut être fier. Mais la fierté ne doit-elle pas rester quelque chose d’un peu exceptionnel, ou d’un moins d’un peu précieux ? Le concept de mérite moral pourrait en fait jouer contre la fierté.

Kant, par exemple, affirme
« qu’il faut que le devoir, et non le sentiment du mérite [la prétention à pouvoir intimement croire à sa propre magnanimité et au caractère noble et méritoire de sa manière de penser], ait sur l’esprit l’influence non seulement la plus déterminée [précise], mais aussi, s’il est représenté sous le vrai jour de son inviolabilité, la plus pénétrante [efficace] », in Critique de la raison pratique, « Doctrine de la raison pratique pure », Ak V,157, p.288 chez GF.

Füssler précise à la note 488 : « Il faut, dans les grandes actions, admirer la grandeur du devoir, et non le mérite de celui qui agit ».
Il s’agit simplement de dire que la moralité et le devoir sont plus forts que le mérite. Ainsi, ce qui pourrait être le top du top du mérite moral – le mérite dans l’action vertueuse – semble être de ne pas le mettre en avant. Le mérite moral ne s’afficherait pas (un peu comme le courage), car le mérite consiste dans « l’accomplissement [des] devoirs [de vertu] »1 et doit toujours leur être subordonné.

Pour revenir dans un giron plus kantien qu’oscaro-michaudien, avoir de la fierté est légitime, mais vouloir qu’elle soit reconnue et l’imposer aux autres, c’est de l’orgueil.

Ainsi on peut lire, toujours chez Kant, au §47 de la Doctrine de la vertu (p.143 chez Vrin)
« [L’orgueil] diffère de la fierté en tant qu’amour de l’honneur, c’est-à-dire selon le soin de ne rien abandonner de sa dignité d’homme en comparaison avec les autres (et qui pour cette raison est communément lié à l’adjectif noble) ; c’est que l’orgueil exige des autres un respect qu’il leur refuse néanmoins. – Mais cette fierté elle-même devient aussi une faute et une offense, quand elle n’est simplement qu’une exigence adressée aux autres de s’occuper de notre importance »

Il ne faut pas trop dire qu’on est fier, c’est aux autres de nous le dire « Tu peux être fier de ce que tu as fait ». La fierté serait un truc d’adulte qui ne demande rien à personne et qui s’affaire à être digne. La fierté n’est donc pas quelque chose qui se revendique. Un point c’est tout. Ceci nous disqualifie au passage la fierté liée au mérite rétributif (puisque la lecture est morale). La fierté est alors un met rare, ou plutôt un met délicat et à consommer en privé.
Pour être fier, il ne me reste plus qu’à bien me comporter et à ne pas me vanter auprès des autres, et plus profondément à exiger de moi plus que j’en attends des autres. C’est le piège kantien : on consulte Kant pour critiquer les autres et on se retrouve en face de ses propres torts. Le véritable enjeu de cette réflexion n’est donc plus de jouer à rallier derrière soi dans la dénonciation d’un travers présent chez autrui – par exemple celui de déclarer être fier de X2. Car la fierté de ne pas démériter, c’est déjà de l’orgueil. On ne peut donc pas faire appel à Kant pour dénoncer la Gay Pride sans s’apercevoir qu’on se comporte de manière un peu indigne. Si je n’écrivais et ne réfléchissais pas surtout pour le plaisir, j’aurais peur de ne pas avoir de quoi être fier.

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[1] Doctrine de la vertu, « Introduction », Vrin, p.61
[2] « La fierté sans le mérite, c’est déjà de l’orgueil », mon cul !
Cher lecteur, c’est le moment d’une confession : je voulais à la base terminer mes pérégrination conceptuelles en accréditant la Marche des Fiertés bien que je trouve cet événement bête (et pas toujours de bon goût – mais voilà une question bien difficile). Pas vraiment par amour des minorités, mais vraiment parce que je kiffe qu’on soit fier pour rien, c’est important pour le confort. Mes pensées m’ont conduit ailleurs… mais cette dernière remarque me rapproche un peu de ce but initial ; ça me console. Afin de pouvoir défendre le plaisir et la nécessité morale de la mauvaise foi, la prochaine fois je trouverai d’autres sources, ou des paralogismes volontaires… ou mieux : je ferai des poésies dans mon carnet secret.

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