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Mais comment peut-on être ressortissant français ? En côté d’Ivoire, le ressortissant passe pour un type qui profite des injustices de la mondialisation, et les journalistes présents sur place sont là pour le montrer. Au Japon, il est sollicité par les médias pour parler dans les webcams, les journalistes en plateau sont là pour nous le montrer. Mais alors ce n’est plus un journaliste, c’est un témoin. La webcam nous crée le ressortissant journaliste-témoin.

Or le journaliste n’est pas là pour être un casque bleu, il n’est là que pour rapporter l’information (ce que nous ne remettrons pas en cause ici). On peut alors assister à d’étranges scènes. C’est ainsi que j’ai eu le « plaisir » de voir samedi (ou vendredi), sur BFM ou ITV, un jeune homme résidant à Tokyo nous dire qu’il ne savait trop quoi faire et n’était pas au courant de grand chose. Sans doute avions-nous affaire à un imbécile, mais on l’a laissé parler. Etait-ce pour savoir ce qui se passait exactement au Japon ou pour nous montrer comment un Français qui ne comprend pas le japonais voyait les choses ? Ça m’est égal. Le fait est que ce bonhomme ne servait qu’à divertir, quoi qu’on en dise. Aucun des gens présents sur le plateau  n’a pris le temps de lui dire de se calfeutrer. Peut-être le lui ont-ils dit hors-antenne, mais je n’y crois pas. Et quand bien même ils le lui auraient dit hors antenne, j’ai quelque dégoût à les voir nous présenter comme une norme d’écouter sans informer et aider le témoin-apprenti-journaliste alors même qu’il n’y a qu’à prononcer un mot ou deux.

Alors ne nous trompons pas, il ne s’agit pas d’insulter les journalistes ou de vouloir refaire le monde. Il s’agit de regretter qu’ils ne s’occupent pas plus de ces ressortissants qui sont maintenant un peu leurs collègues. On entend parler de l’explosion ou de la non explosion de la centrale ou du futur de l’industrie française, mais pourquoi n’entend-on pas parler d’un plan de rapatriement (ou de déplacement vers un pays voisin) pour les ressortissants ? Voilà le journaliste de BFM qui vient de demander ce qu’il se passerait si la fusion d’un réacteur ne pouvait pas être enrayée… mais sur un média français, il ne s’occupe même pas de quelque plan de rapatriement. En revanche on nous informe abondamment que les magasins sont vides à Tokyo. Qu’attendez-vous pour harceler Alain Juppé ? Certes il y a toujours des problèmes en Libye, mais n’est-il pas un super ministre super formidable ? Lui et son administration peuvent aussi s’occuper des Français mis en danger par un accident nucléaire.

Alors pourquoi vous parler de tout ça… parce que moi aussi j’ai un informateur-témoin, mais dans ce cas c’est un ami. Je perds donc un peu d’objectivité. Me voici donc réduit à devoir appeler le Quai d’Orsay pour faire un peu pression (sur injonction personnelle) et demander comment on compte rapatrier les ressortissants. Pourquoi faire pression ? Parce qu’il me dit que l’Ambassade crée plus de panique que de solution : elle prodigue des conseils mais ne prévoie ni avions ni hébergements. Je l’avoue : je préfère imaginer le pire, quitte à condamner en pensée des Japonais pour espérer aider à sauver en vrai mon ami et sa famille. Bon, en vrai, j’ai plus donné le numéro de mon copain que j’ai vraiment réussi à faire pression. En plus maintenant il a accepté d’aider la cellule de crise de l’ambassade.

Enfin, même si ce n’est pas forcément rationnel, espérons que les choses soient bien gérées, à commencer par les problèmes de physique nucléaire. Mais après Tchernobyl, on a vu l’AIEA et l’OMS[1] nous dirent qu’il n’y a eu que peu de morts − ce qu’on peut lire dans les travaux de Jean-Pierre Dupuy, qui a bien prévenu que l’impossible est toujours certain ! Alors je dois avouer que j’ai peur que l’intelligence administrative ne persiste dans sa traditionnelle torpeur (et sa mauvaise foi). J’espère pourtant qu’elle va en sortir et préparer un vrai plan de rapatriement pour nos ressortissants et leurs familles afin d’éviter d’ajouter des drames à une probable catastrophe. Et je formule le souhait que nos médias l’y incitent en faisant pression. Et même pour l’avenir : rappeler que le calcul de risque relève à divers titres de la fumisterie ontologique ou épistémologique. Mais peut-être devrons-nous nous contenter de débats contradictoires et d’absurdes idées de référendum.

Nous avons eu les webcams (avec des francophones derrière), on nous parle de la centrale nucléaire de Fukushima et des répliques à venir au nord de Tokyo (en oubliant les ressortissants), j’espère qu’on aura bientôt les avions (avec mon ami et sa famille dedans). Mais pour l’instant tout cela est bien lent. Il me faut cependant noter que l’accueil au quai d’Orsay est encourageant et que les gens y semblent concernés − même si aucun plan de rapatriement ou  de déplacement n’est encore prévu. Possible que la raison administrative fasse encore confiance à la raison technique, espérons que sur ce coup tout va bien se goupiller.

La figure du ressortissant semble avoir disparu du paysage, il n’y a (presque) plus que des témoins. « Dites-nous comment sont les gens autour de vous ? » leur demande-t-on sans leur demander comment ils se portent. Peut-être que nous autres aussi, pauvres résidents nationaux, ne sommes déjà plus que des témoins potentiels. Ce serait sous-entendre que nos tv et radios s’intéressent plus à l’exhibition qu’aux problèmes traités. Je n’oserais.

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[1] Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) sont, selon Jean-Pierre Dupuy, liées par une clause qui leur interdit de se contredire l’une l’autre.