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Michel FoucaultFaire de la philosophie est aujourd’hui fondamentalement différent à hier. Plus exactement, faire de la philosophie est différent depuis au moins la fin du XIXe siècle. La période que l’on nomme la Belle Époque (disons, 1870 – 1914) ne l’était que de nom. Pendant que le monde se modernisait, les consciences européennes souffraient.

Elles perdirent en effet leur fondement. En politique, cela est patent. Les sociétés achevèrent leur deuil de l’Ancien Régime ; le politique s’émancipait de toute référence transcendante (cf. les lois libérales sur la laïcité de 1905). Les sciences en firent de même. Toute référence au divin devenait superflu : Laplace « n’avait pas besoin de cette hypothèse » pour son système du monde, Darwin non plus.

Mais bien plus, ce de quoi la société et les sciences s’émancipèrent, c’est de la philosophie qui, au moins depuis Descartes, prétendait les fonder. Désormais, les sciences, sûres de leurs succès, s’en dispensaient. Bien plus, le positivisme (le logique comme celui d’Auguste Comte) voyait en elle, au pire, un obstacle épistémologique à éviter, au mieux, un simple outil.

Que restait-il alors à la philosophie, une fois son idéal de rendre compte du réel de manière englobante dissipé, une fois refoulée par la science, mise à la porte de la société ? Elle dut se reconstruire, ou en tout cas s’y essayer. Cette reconstruction fut lente, laborieuse, et dure encore.

Surtout, elle fut plurielle. Dans les facultés françaises de philosophie, on distingue quatre courants qui sont autant d’idéal-types de « nouveaux philosophes ».

  1. L’histoire de la philosophie. Les partisans de ce courant estiment qu’il n’y a plus rien à dire, à créer dans la philosophie. Seule issue : se tourner vers le passé glorieux de la tradition philosophique car tout y a déjà été dit, et la radoter, la bégailler ; cultiver l’érudition des grands textes et la scolastique du livre ; momifier les grands auteurs (dont la liste s’arrête généralement à Hegel) et les ranger au musée ; se délecter de tétrapilectomie (« l’art de couper les cheveux en quatre », cf. Umberto Eco) et organiser des colloques sur 3 jours à propos de « la différence entre la version latine et la version anglaise du Léviathan de Hobbes », sur « le corps chez Kant » et « l’influence de Caron dans le scepticisme de Montaigne ».
  2. La phénoménologie, à laquelle on assimilera aussi l’herméneutique et autres produits dérivés. Ces philosophies consomment jusqu’au bout le divorce d’avec les sciences. Ne pouvant plus fonder les sciences, elles décident de s’en débarrasser à jamais et de suivre un développement séparé, la rationalité scientifique manquant cruellement ce que seule la philosophie peut montrer. Vaste méditation, repli sur la subjectivité du moi à l’écoute de son vocabulaire spécifique, la phénoménologie prétend fournir à partir de l’expérience de la conscience personnelle une description authentique du monde vécu qui soit conforme à l’intuition humaine. L’herméneutique quant à elle recherche du sens, interprète, comprend (plutôt qu’explique, ce que font les sciences) le réel. Tout cela, bien sûr, en se tenant écartées le plus loin possible de tout ce qui pourrait ressembler à de la science – psychologie, histoire, sociologie.
  3. La philosophie analytique, à laquelle on assimilera aussi l’épistémologie et autre produits dérivés. Il s’agit ici de suivre le mouvement inverse de la phénoménologie. Ce n’est plus « pas de science » mais « que la science », laquelle est seule légitime à fournir des connaissances. Étudier les conditions de possibilité du discours scientifique ; fournir des critères de démarcation entre ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas ; interpréter les enjeux de théories comme la relativité, les quantas ou le chaos ; analyser la légitimité des discours ; et surtout, se cantonner uniquement à ce seul travail.
  4. La pluridisciplinarité. Constatant le vain de l’histoire de philosophe, le creux verbiage de la phénoménologie, le manque d’ambition de la philosophie analytique ; mais aussi constatant que désormais, la philosophie ne peut plus prétendre fonder les sciences ni s’en passer, ce courant décide de s’asseoir là où les autres sciences ne peuvent par définition pas se placer, c’est-à-dire à leur croisée. Ni sociologue, ni historien, ni physicien, ni cogniticien, ni logicien, ce philosophe se place au carrefour où leurs discours s’arrêtent pour tisser des ponts et passerelles entre eux et produire du nouveau. La philosophie ne crée plus la science ; la science crée la philosophie ; la tâche de celle-ci consistant d’une part à offrir à l’homme et à la société des visions d’eux-mêmes, mais aussi et surtout à critiquer les discours et à montrer en quoi l’incontesté peut devenir contestable.

En somme, soit on renonce à la philosophie (histoire de la philosophie) ; soit on la croit toujours possible mais à condition de refouler les sciences (phénoménologie) ou bien au contraire en les adulants (philosophie analytique) ; soit finalement on adopte une quatrième voie qui, si on y regarde bien, est la seule à ne pas trahir l’ambition initiale du projet philosophique, qui est celle, faut-il le dire, pour laquelle Morbleu ! milite.

Lorsque la philosophie est en crise, c’est la société qui est en crise. Contre ceux qui veulent la transformer en philologie, verbiage ou méthodologie, il convient de la défendre et de prouver à tous qu’elle peut toujours produire des connaissances, qu’elle est toujours capable d’émanciper l’homme de toutes les tutelles. Rallumons les Lumières. Sapera aude !