Karl MarxMarx a-t-il justifié la violence ? C’est là une question embarrassante. Il semblerait que le jeune Marx prônant la révolution se soit assagi avec le temps et ait cru que l’on pouvait marcher vers le communisme par la réforme. Mais déjà dans le Manifeste du parti communiste, texte de 1848, donc plutôt de jeunesse, cette direction est perceptible sous certaines conditions.

Ce texte est quasiment contemporain de celui de Tocqueville sur L’Ancien Régime et la Révolution. Certains ne perçoivent chez ce dernier rien d’autre qu’un odieux conservateur soucieux de conserver ses privilèges. Il n’en est rien. Il existe dans l’ouvrage de Tocqueville de très belles pages figurant parmi les dénonciations les plus poignantes de la misère humaine, notamment concernant la condition paysanne du XVIIIe face à la corvée. On trouve aussi dans le Capital de Marx de telles dénonciations – quoique moins bien écrites, mais cela est affaire de style. Tocqueville était un humaniste, tout comme l’était Marx. Tous deux voulaient trouver les causes de la misère humaine et un remède à celle-ci. Tocqueville pense que l’on peut en guérir par la réforme. Uniquement par une révolution, par un changement radical de société pour Marx.

En effet, lorsque Marx admet la réforme, ce n’est que parce qu’elle peut être une étape préalable utile vers l’avènement du communisme. Sous certaines conditions sociopolitiques, la réforme peut être un moyen plus judicieux de parvenir à cette fin que la seule révolution. Que Marx ait admis ce moyen est essentiel. Car il ne faut pas confondre Marx et marxisme. Marx était, répétons-le, un humaniste, un homme intelligent – et ses pertinentes analyses sur le fonctionnement du capitalisme le démontrent. Les marxistes qui s’emparèrent de sa pensée ont profondément transformé son message. Il est donc essentiel de relire Marx pour voir ce qu’il proposait vraiment et distinguer sa pensée du marxisme vulgaire et de tous ces apôtres que Marx aurait très certainement désavoués.

Dans l’extrait ci-dessous, Marx propose un programme en 10 points qui constituent une avancée vers le communisme – entendons vers une société plus juste. Il faudra sans hésiter parler de victoire s’ils sont un jour admis par les démocraties. En effet, si dans un gouvernement monarchique, féodal ou tyrannique, la révolution est la seule issue, dans des « sociétés avancées », telle l’Angleterre du XIXème siècle, il est possible de passer par la réforme, sans violence.

Beaucoup de marxistes vulgaires, ayant abandonné la perspective humaniste de Marx pour ne conserver que ses aspects révolutionnaires ont souvent rejeté certaines de ces mesures lorsqu’ils participaient à des gouvernements démocratiques. C’est qu’ils pensaient que l’adoption de l’un de ces points empêcherait justement la révolution promise en offrant une situation plus souhaitable au prolétariat qui auraient alors moins de raisons de se soulever. Ce qui les intéressait, c’était non d’abolir la misère comme Marx le voulait, mais de conquérir le pouvoir. La possibilité d’abolir la misère uniquement par la réforme ne les intéressait pas puisque ce n’est que la révolution qu’ils recherchaient – et que certains communistes recherchent toujours aujourd’hui.

Ce qui est remarquable dans ces 10 points, c’est que nos sociétés modernes en ont adopté certains, ou au moins essayés. Est-ce à dire que le marxisme a triomphé, que les idées de gauche ont pénétré notre société tout entière, que Marx se trouverait à l’aise dans le monde d’aujourd’hui ? Chacun en jugera, mais c’est au moins une question que l’on peut se poser légitimement.

Car en effet, aujourd’hui, dans la plupart des démocraties : 2) il existe un impôt fortement progressif ; 3) il existe au moins de forts droits de succession ; 6) les transports ont longtemps été le monopole de l’Etat, et le sont encore pour certains – et l’on remarque qu’il faut peut-être en revenir : ne soyons pas dogmatiques, Marx ne l’était pas, contrairement aux marxistes vulgaires ; 7) il existe une politique industrielle et d’aménagement du territoire, et il y eut même en France un commissariat au plan qui fut très actif dans les dernières décennies (pensons à Jean Monnet) ; 9) l’écart entre villes et campagnes n’existe presque plus ; 10) l’interdiction du travail des enfants, l’éducation gratuite sont des acquis sur lequels on ne revient pas ; d’ailleurs, les marxistes contemporains (pensons à nos chers syndicats étudiants) sont les premiers à s’opposer à la « combinaison de l’éducation avec la production matérielle » que propose Marx .

Pour les autres points, ils sont plus discutables. Ils furent testés dans la « praxis », et l’on peut voir s’il est souhaitable de les conserver ou pas, comme par exemple le point 8), dont on sait qu’elle fut sa misérable fortune. Mais il faut contextualiser ce que Marx sous-entendait par là : s’il voulait rendre le travail obligatoire pour tous, c’était en réaction face aux grands rentiers qui ne travaillaient pas et dont la seule occupation était d’attendre patiemment les dividendes.

Marx, Manifeste du parti communiste, II « Prolétaires et communistes », 1848

Nous avons déjà vu plus haut que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’Etat, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c’est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.

Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.

Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application :

1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’Etat.

2. Impôt fortement progressif.

3. Abolition de l’héritage.

4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5. Centralisation du crédit entre les mains de l’Etat, au moyen d’une banque nationale, dont le capital appartiendra à l’Etat et qui jouira d’un monopole exclusif.

6. Centralisation entre les mains de l’Etat de tous les moyens de transport.

7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production ; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d’après un plan d’ensemble.

8. Travail obligatoire pour tous ; organisation d’armées industrielles, particulièrement pour l’agriculture.

9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel ; mesures tendant à faire graduellement disparaître l’antagonisme entre la ville et la campagne.

10. Éducation publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. Combinaison de l’éducation avec la production matérielle, etc.