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Etienne KleinL’auteur

Etienne Klein est docteur en philosophie mais également physicien. Son sujet de prédilection est le temps. Il travaille au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique) mais enseigne également à l’Ecole centrale de Paris.

 

L’ouvrage

L’ouvrage discuté ici fait partie d’une collection des éditions Le Pommier baptisée « Les Petites Pommes du Savoir ». Cette collection se propose en quelques pages de traiter de sujets aussi divers que « Cloner est-il immoral ? », « Faut-il légaliser l’euthanasie ? » ou encore, dans un autre registre « Peut-on boire l’eau du robinet ? ».

Cette collection est primordialement destinée à l’usage des profanes, si l’on en juge par certains procédés utilisés pour la rédaction de l’ouvrage. Ainsi, en face de termes provenant du jargon technique, l’on trouve des petites pommes dessinées destinées à attirer l’attention, comme par exemple devant les lignes contenant « substance » ou « à priori de notre sensibilité »

L’ouvrage est agrémenté à la fin d’une bibliographie sommaire destinée à aiguiller le lecteur s’il souhaite approfondir sa recherche. Dans l’ouvrage qui nous concerne présentement sont mentionnés entres autres, bien sûr les Confessions de Saint Augustin, Durée et simultanéité de Bergson ou encore Le Temps et l’autre de Levinas.

Finalement, cet ouvrage constitue une bonne introduction pour qui n’est pas usé à la problématique de la question posée. Ici, Etienne Klein se propose d’éclairer le lecteur sur des questions aussi diverses que « Le temps existe-t-il ? », « Par quoi s’impose-t-il à nous ? », « Comment se fait-il qu’il soit si difficile de répondre à ces questions ? », « D’abord, qu’est ce que le temps ? », « Peut-on seulement le penser ? », « Serons-nous un jour capables de voyager dans le temps ? ».

 

Au départ, un mot de cinq lettres

« Dès que l’on tente de saisir la nature du temps, on le voit se perdre dans des brumes énigmatiques » constate Etienne Klein. En effet, le mot « temps » n’objecte rien de bien précis. D’ailleurs, le mot « temps » a plusieurs sens, et chacun peut y voir le sens qu’il y désire, que cela soit le climatologue, ou bien le chronométreur. Le langage est mis en échec lorsqu’il lui faut parler du temps. Comme l’avait déjà rapporté Saint Augustin, le mot temps ne dit rien de ce qu’est le temps. Il y a donc un double problème, puisqu’en premier lieu, le temps n’est pas un objet comme on peut l’entendre dans le sens commun : ce n’est pas comme une table ou une chaise. En second lieu, le langage commun se trouve désarmé face à l’ampleur de la question. Même si des définitions de certains de nos écrivains ou philosophes existent, force est de constater qu’il s’agit le plus souvent d’aphorismes n’éclairant pas beaucoup nos lanternes. Montaigne disait d’ailleurs « on échange un mot pour un autre mot, et souvent plus inconnu ».

 

Le lieu du temps

« Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est la vision ; le présent du futur, c’est l’attente » constatait Saint Augustin. Pour Klein, le temps se décompose aussi ainsi. Le passé est-il réel ? Pour Aristote, il n’en est rien : puisqu’il n’existe plus, il n’existe pas. Mais pourtant, le présent est une conséquence du passé. Les objets qui m’entourent sont les fruits du passé, ainsi que moi-même. C’est pourquoi Klein en arrive à la conclusion que le passé existe tout de même « un peu ». Quelle est la taille de ce « un peu » ? Le passé n’ayant aucune consistance réel, l’on peut légitiment soutenir qu’il n’existe pas. À l’inverse, on peut également légitimement penser que le passé étant la résultante de l’accomplissement d’une réalité maintenant mis à l’abri des vicissitudes du futur, celui-ci reste une réalité, même si celui-ci n’est plus présent dans aucune mémoire. Pour Klein, il est difficile de trancher entre ces deux positions. Il en arrive toutefois à la conclusion de dire qu’il « suffit au réel d’avoir été réel une fois pour l’être à jamais. ». Ceci étant dit, est-il possible d’accéder au passé ? Klein oppose deux auteurs : Proust, pour qui il est possible de se replonger dans le passer au prix d’un travail de purification de la mémoire, et Fitzgerald pour qui le passé n’est qu’un vaste néant, cause de la détresse humaine. Toutes les positions peuvent s’envisager.

Pour ce qui est du futur, Klein en revient une nouvelle fois à Aristote. Le futur n’existant pas encore, il n’existe tout simplement pas. Mais pourtant, l’homme en parle comme si il s’agissait d’une chose certaine : « le présent du futur, c’est l’attente ». L’homme anticipe d’une certaine manière le futur, dans sa conscience, dans son « âme » pour parler comme Saint Augustin. Ce qui conduit Etienne Klein a affirmer que le futur n’existe que dans la conscience de l’homme, puisque celui-ci nécessite certaines facultés cognitives propres à l’homme comme la mémoire, l’imagination, mais également l’attente : « l’avenir n’a donc d’existence que pour l’esprit, non en soit ».

Reste la question du présent, qui est pour Klein la plus corsée. D’après lui, si l’on en croit les philosophes, il existe autant d’arguments en faveur de son existence qu’en sa non-existence. En effet, le problème du présent tient à ce que celui « n’advient qu’en cessant d’exister ». Le présent est comme entouré d’une sorte de flottement qui le rend insaisissable. Il est à la fois « persistant et éphémère ». C’est pourquoi si l’on envisage de définir la réalité comme ce qui n’est pas contradictoire, le présent pourrait bien ne pas exister.

 

L’être et le temps

L’être et le temps sont-ils liés ? Pour Etienne Klein, cela ne fait aucun doute, comme pour Heidegger si l’on en juge par le choix du titre d’un de ses ouvrages que Klein a utilisé pour ses recherches. Pour Klein, il y a un risque à trop vouloir penser le paramètre temps indépendamment de toute autre chose, et notamment indépendamment de l’être. On a tendance à le séparer « de la réalité même du monde ». Le temps n’étant pas un objet empirique, il semble curieux que nous soyons tentés de ne pas douter de son existence même. Personne n’a encore jamais vu le temps. Nous pouvons, certes, le mesurer, mais il ne s’agit là que d’une représentation destinée à rendre compte de son déploiement. Et si même le temps existait, il se poserait encore bon nombre de questions : « Comment se donne-t-il à la pensée ? Quel est son rapport aux choses ? Est-il dans le monde ou contient-il le monde ? Existe-t-il indépendamment de ce qui survient, se transforme, s’use, vieillit, meurt ? Et quelle est la véritable consistance de ce temps qui s’écoule mais que l’on prétend toujours là ? ».

 

Le temps, dit-on, s’écoule

Klein avertit tout de suite son lecteur de bien se garder de confondre l’écoulement du temps, et l’écoulement des événements. C’est prendre le parti de dire implicitement qu’il existe dans l’absolu. Cette métaphore suppose que le temps s’écoulerait par rapport à quelque chose qui ne pourrait être autre chose que le non-temps, l’intemporel, en quelque sorte, Dieu. C’est également s’interdire de penser le temps comme pouvant être quelque chose qui ne s’écoulerait pas. Mais cela dit, « le temps est au minimum ce par quoi les choses persistent à être présentes ». C’est pourquoi même s’il ne se passe plus rien (plus d’événements) « le temps doit rester pour continuer à faire être le monde ». Sans lui rien n’existerait. Ce constat permet d’induire « que le temps pourrait se confondre avec l’être ».

 

Questions de nature

Le fait de se poser des questions d’ordre ontologique sur le temps conduit souvent à croire que la physique permettra un jour à l’homme d’acquérir une conscience parfaite de ce qu’est le temps. Mais il n’en est rien, car le travail du physicien n’est pas du ressort de l’ontologie. Le physicien ne se pose pas la question « Qu’est ce que le temps ? Qu’est ce que l’espace ? Qu’est ce que la matière ? » Les physiciens se contentent de représenter ces concepts et non de les substantialiser. À défaut de la question de sa nature, peut-être les physiciens pourront résoudre la question de son existence.

 

Le temps, un jour en Italie, se mathématisa

Depuis les présocratiques, la question de la représentation du temps est sujette à question. Pour les Eleates, qui confondaient espace et matière et pour qui le vide n’existait pas, le temps ne pouvait pas exister. Le mouvement non plus, qui n’était qu’une illusion. Héraclite, lui, enseignait le contraire : il confondait matière et mouvement. L’immobilité n’existait pas, ce n’était qu’une illusion. Puis Galilée donna naissance à la physique moderne en ayant le dessein de vouloir mesurer le mouvement en fonction du temps. Il fallait donc pouvoir mesurer le temps, et donc le supposer comme étant « un écoulement uniforme, sans terme ni discontinuité. » Par la suite, Newton se chargea de formaliser cette mathématisation du temps, ce qui conduit à faire du temps une entité chapotant la réalité toute entière. Nous sommes donc devenus prisonniers de ce temps, et l’empressement symptomatique de nos sociétés portent à croire que nous souhaitions nous en libérer : plus vite, plus vite, encore plus vite.

 

Une pensée sans temps est-elle possible ?

La civilisation chinoise semble s’être développée avec une conception du temps sensiblement différente de celle que nous nous sommes formée en occident. En effet, les Chinois semblent n’avoir jamais élaboré une notion du temps à proprement parler, bien que ceux-ci possèdent toutefois maintes horloges. Ils n’ignorent pas les concepts de moment et de durée mais n’ont pas établi une conception englobante de la temporalité. Il est à noter que la langue chinoise (Klein n’indique toutefois pas de quel dialecte il est question) ne conjugue pas les verbes : elle ne lie pas le temporel au verbal, contrairement à nos langues où le temps est impliqué directement dans notre grammaire. Pour les Chinois, le temps est plutôt un ensemble de cycles, de saisons. Peut-être une telle conception permet « un rapport plus « disponible » au moment qui s’offre ». Mais il est tout à fait possible de croire dans une conception newtonienne ou galiléenne du temps tout en ne réduisant pas nos vies à cette conception. Pour nous, notre histoire est plutôt forgée à partir d’événements comme « je suis tombé amoureux, puis je suis tombé malade, puis j’ai gagné au Loto » plutôt que comme une suite de repères temporels scientifiques. Notre conception personnelle de la temporalité dépend plus de notre caractère et même « de notre conception de la liberté. ».

 

La droite ou le cercle

La première conception du temps que nos physiciens ont donné était donc à une seule dimension. Une succession d’instants uniques, répartis de façon homogène, sans aucun vide. « Il ne cesse jamais d’y avoir du temps qui passe ». La durée est donc une succession d’instants et peut être représentée comme une ligne est une succession de points. Mais pour pouvoir voir une ligne, il faut voir l’ensemble des points en même temps. Chose par définition impossible avec le temps, puisque passé présent futur ne se déroulent jamais en même temps. « Parler d’une forme du temps suppose donc une vue que nous n’avons pas » sur celui-ci, et l’on rentre alors dans le domaine de la métaphysique.

Avec cette conception, le temps ne peut posséder qu’une seule dimension, contrairement à l’espace qui en possède trois. Le temps ne peut donc être envisagé que sous deux formes : cyclique ou linéaire. La forme cyclique fut longtemps privilégiée, en raison notamment de la « sainteté » du cercle, la forme parfaite par excellence. C’est alors que l’idée de « l’éternel retour » fut souvent présentée à la fois dans les mythes que dans de nombreuses philosophies. Mais cette conception n’est pas exempte de paradoxes et de contradictions : si lors d’un nouveau passage, je me souviens de mon ancien passage, il ne s’agit pas à proprement parler d’un renouveau mais plus d’un recommencement ; ou alors je ne me souviens plus de mon ancien passage et donc ce n’est pas un renouveau puisque j’ignore que je suis entrain de revivre les même choses. Pour qu’il y ait une évolution, il faut qu’il y ait du « hasard » dans les paramètres.

Ces remarques ont donc conduit nos physiciens à rejeter l’idée d’un temps cyclique pour privilégier l’idée d’un temps linéaire, et notamment en vertu du principe de causalité. En effet, ce principe interdit de pouvoir retourner dans le passé, puisque cela me permettrait d’annuler les causes qui font que j’existe, comme la rencontre entre mon père et ma mère. Avec un temps cyclique, le futur est le passé, et inversement. On se trouverait donc face à des contradictions telles que des causes devenant leurs propres effets, et inversement. Nous ne pouvons pas nous extraire ni du temps, ni de l’espace. Nous en sommes prisonniers. Mais la différence primordiale entre ces deux « objets » est que je peux me déplacer dans l’espace, pas dans le temps. L’espace devient donc le lieu de notre liberté.

Mais la causalité, en vertu d’une de ses autres propriétés qui est que les même causes produisent toujours les même effets, fait que des situations peuvent se reproduire à différents moments du temps quasiment à l’identique. Cela n’est pas sans rappeler la conception cyclique du temps longtemps entretenue.

 

Voyage dans le temps et antimatière

Le voyage dans le temps est-il possible ? À cette question, les physiciens répondent par la négative, principalement en raison du principe de causalité. En physique classique, cela signifie simplement qu’il n’est pas possible de voyager vers le passé en allant vers l’avenir. En physique moderne, la théorie de la relativité restreinte d’Einstein démontre que le l’espace et le temps sont liés, et que ces deux dimensions sont élastiques en fonction de la vitesse. Si l’on analyse les équations produites par cette théorie, on se rend compte qu’il est impossible pour un objet de dépasser la vitesse de la lumière, car cela équivaudrait à remonter le temps, chose en contradiction formelle avec le principe de causalité énoncé précédemment. Cette théorie permet également de tracer des limites causales à notre Univers. En effet, à ce jour, si notre Univers est vieux de 15 milliards d’années, alors il nous est impossible de connaître quoique ce soit d’une galaxie qui serait située à 30 milliards d’années-lumière de nous.

En physique des particules, il arrive que l’on doive observer des particules très petites se déplaçant à une vitesse proche de celle de la lumière. Il faut donc réussir le mariage entre la physique quantique et la physique relativiste. Mais les équations obtenues peuvent laisser place à des paradoxes, comme des particules pouvant disparaître avant d’être apparues. On interdit donc mathématiquement la possibilité de ces situations, et l’on se rend compte qu’il devient nécessaire de faire intervenir des particules capables de remonter le cours du temps. Cette chose étant en contradiction avec le principe de causalité, on inverse donc les paramètres pour obtenir des particules allant dans le sens du temps, mais ayant une énergie négative : l’antimatière. Les physiciens attestent de l’existence de ces particules, ce qui peut prouver que « le temps existe et qu’il est en sens unique ».