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Un jour de décembre où je jouais au travailleur pendulaire, je suis monté dans un train. J’avais choisi une voiture en suivant une jolie fille, mais dans cette voiture, pleine de monde réparti un siège sur deux, je n’ai pas vraiment réussi à choisir un siège. Je sais, j’aurais dû prendre celui à côté de la jolie fille. Je pourrais m’en sortir et faire court en disant qu’il était déjà pris. Mais ce ne serait pas la vérité. Les gens étaient exactement répartis un siège sur deux sur toute une voiture ; même la jolie fille. Telle était la situation. Et tant qu’à ennuyer tout le monde avec ma vie, autant que ça sonne vrai.

La vérité, donc, c’est que choisir un siège dans un wagon rempli tout pile un siège sur deux me laisse un tantinet perplexe (et avec des compartiments c’est encore pire!). Ça ressemble à du délit de faciès, ça revient à cliquer sur « next » dans Chatroulette. On se fait une idée du voisin ou de la voisine idéale, et tous ceux qui s’en éloignent sont écartés. Pourtant il y avait un moyen simple de ne pas se comporter en portier. Il fallait me porter directement vers l’objet de mon désir, sans me poser de question ; puis engager la conversation. Mais le courage m’a manqué, dans ce train rempli des autres et de leurs regards1. N’ayant pas la force du nietzschéen de base (un sacré veinard !), j’ai renoncé à jouer de mon humour et de mon charme. Il faut dire aussi que la jolie fille n’était pas nécessairement absolument jolie, mais déjà un prétexte pour choisir une voiture plutôt qu’une autre. A la vérité, je me rappelais d’elle tout en fuyant une rame pleine de compartiments.

Honoré Daumier, Intérieur d'un wagon de deuxiéme classe

Mon problème était alors le suivant : comment s’asseoir et choisir un voisin sans ne vexer personne ? Remarquons que c’était un faux problème, car il y a plein de gens qui apprécient d’avoir un maximum de place dans le train, et donc pas de voisin. Il y en a sans doute encore plus qui s’en foutent, et qui donc ne se vexent pas. Mais passons. Pour le résoudre, ce faux problème, j’ai mis ma raison en marche. Ou plutôt, j’ai mis ma raison au service de ma timidité. Car juger qu’il sert non pas ses sentiments mais cette passion misérable (celle-là ou une autre), c’est ce à quoi se condamne tout être raisonnable ; à moins de prétendre agir pour la morale elle-même, for the morale’s sake, mais alors personne ne le croit. Voilà comment, sous tes yeux ébahis, ô lecteur de Morbleu, un éminent membre de la gent raisonnable se retrouve à faire des concessions et à avouer avoir servi sa timidité, sa gêne ou je ne sais quoi. Soit. C’est ainsi, donc, que je me suis rationnellement décidé à ne pas me décider, à ne pas choisir ma place : j’ai pris la première place venue. Je l’ai d’autant plus prise que mon voisin était du genre dont on peut soupçonner que d’autres l’évitent à dessein : il était basané. Entendons-nous bien, ce fut un accident. J’ai choisi ma place avant mon voisin, et très vite. Je connais mes petites gênes, je fais tout ça rationnellement mais presque sans y penser ; j’écoutais alors Eddy Mitchell dans mes oreilles.

Dès que je cessais d’écouter ma musique pour ouvrir un livre, forcément de grande qualité, je me suis aperçu que je n’étais pas le seul mélomane de la banquette. Mon voisin faisait même figure de prosélyte, il écoutait sa musique avec un casque posé sur ses tempes (ou sur son cou). Que faire ? Devais-je lâchement renoncer à lui faire la leçon, ou devais-je m’imposer l’effort inutile et prétentieux de la lui faire ? Je crois que dans l’Abécédaire, Deleuze évoque la gêne face aux comportement grossiers : on n’a pas envie de perdre de l’énergie à les corriger, ce serait leur donner trop d’importance, mais on se retrouve quand même à les supporter et donc à les accepter. M’enfin Deleuze évoque plutôt une algarade dans un bistrot, alors que là j’étais parti pour me taper 30 minutes de rap ! M’enfin, c’était lui qui m’avait accueilli sur la banquette, et jusqu’à présent je n’avais rien dit. Je décidais de me mettre à lire. Mon voisin mit alors le casque sur ses oreilles, le son à fond, et la situation était changée : il se mit à chanter.

DialogueJe lui fis alors signe, pour qu’il comprenne qu’il faisait trop de bruit, que rapper en reprenant les fins de phrase d’un morceau relève beaucoup moins du plaisir personnel que de la nuisance. Alors il réagit, parlant fort comme s’il s’adressait à tout le wagon — il s’adressait à tout le wagon, qu’il prenait à témoin de la conversation, comme il se serait adressé à la société entière qui l’agressait à travers ma personne2, car je l’empêchais d’être bien :
« Commence pas à me dire que je gêne avec ma musique alors que j’ai un casque, sinon j’écoute sans le casque.
– Là t’écoutes pas, tu chantes.
– Mais c’est la vie ce que j’écoute, tu ferais mieux d’écouter les paroles »
Je renonçais à lire mon bouquin et entamais la conversation. C’est comme ça que j’ai parlé rap pendant une demi-heure, et ai appris quelques trucs de la bouche de ce trente-cinquenaire fan de rap.

Tout d’abord, une fois que je lui ai dit que Nirvana était sans doute ma chanson de rap préférée, il m’a dit que « Doc Gyneco » était davantage un surnom qu’un pseudonyme, et que le bonhomme était un chien (une chaudière au masculin). Ça je pouvais m’en douter. La grosse info était plutôt la suivante, grande découverte pour l’habitant de centre vile historique que je suis : le Doc, et ben il amenait les meufs dans les caves. Et là j’ai compris : si des tournantes ont lieu dans les caves, c’est aussi parce qu’on y trouve déjà les installations nécessaires. Bref, avec cette conversation je sortais un peu de chez moi.

Il m’a ensuite parlé de Kery James, « Quand je rencontre une fille, je lui donne un CD, et je lui dis : Tu peux l’écouter, c’est ma vie ». Je pense qu’il évoquait davantage la possibilité de le faire qu’une habitude. « Tout ce qu’il chante, je l’ai vécu, ou on me l’a fait ». Et Kery James de passer pour le rappeur qui rappe vrai, et refuse de jouer au gangsta. Je n’osais pas lui dire que je craignais que Kery James soit devenu complètement con en prison, et que c’était un donneur de leçon (faut écouter Banlieusards et pleurer), donc je lui ai dit une autre partie de mes pensées : au fond je n’avais pas beaucoup écouté Kery James, peut-être 2 heures (j’ai bêtement gonflé à 3 ou 4 pour paraître crédible). Il m’a rappelé que le brave Kery a quand même chanté avec le grand Charles (pas le grand très grand, mais celui qui vient d’Arménie). Et depuis une autorité m’ayant signalé que Kery James c’est pas mal, eh bien je vais y retourner, et voir si y’a pas quelque chose à écouter au-delà de la revendication et des petites leçons de morale. Et du coup je réécoute Banlieusards, et il n’est pas si mal ce morceau.

Vermeer, L'Atelier du peintre

Dans  A l’ombre du show-business, le brave Kery dit que « le rap est prolétaire », et donc revendicatif, mais que comme tout art, il « transcende les différences ». Pour parler comme NTM, on peut kiffer d’écouter leur « constat d’urgence », sans être directement concerné. Je pense que c’est effectivement le cas, que les bons rappeurs écrivent précisément ce qu’ils sentent, et qu’en étant précis dans ce qu’ils font, il délivrent quelque chose d’intime, et donc d’universel. C’est comme Les 3 Frères, ce film pue les années 90, mais c’est précisément pour ça que ce sera toujours un super film.
Cependant le rap, ce n’est pas seulement les artistes, c’est aussi ceux qui les écoutent, comme mon interlocuteur d’alors. Or, lui, semblait n’écouter les rappeurs que dans la mesure où ils lui rappelaient sa vie. Il écoutait Gynéco dans les années heureuses, et était condamné à écouter du rap hardcore dans ces amères années sarkozystes. J’essayais de lui dire que ce qu’il y a d’intéressant dans la musique c’est aussi de vivre des choses qu’on ne vit pas concrètement. Gary écrit dans La Nuit sera calme que ce qu’il ne peut pas vivre il l’écrit ; moi, ce que je ne peux pas vivre, je ne sais pas vraiment ce que c’est, du coup je le lis, le regarde ou l’écoute. J’aurais dû lui parler de Gary. J’essayais même de lui dire que l’artiste fait les choses un peu gratuitement, sans qu’on le lui demande (ça je le tiens de Didier Super, à 2:10), que c’est pour ça qu’il faut se méfier de ceux qui prennent une posture outrancière. Il m’a alors parlé d’un rappeur qui est un vrai gangster et met ses morceaux sur Youtube sans les vendre. J’ai répondu qu’il cherchait quand même le succès (comme le sophiste qui, selon Socrate dans La République VII, livre à la foule non pas des discours vrais, mais ceux qu’elle veut entendre). Il me semble ainsi que le rap est trop souvent commercial, c’est-à-dire déjà tourné vers le public et le succès d’estime, que ce soit sur Skyrock ou dans l’underground, et qu’il n’aide pas son public à se tourner vers autre chose que le rap. Mais il est fort possible qu’il ne soit pas le seul, et que je le vois parce que son public initial, je ne suis vraiment pas dedans.

Mais voilà le temps de la morale : il vaut mieux discuter un petit peu que faire la tête dans son coin, lancer la conversation plutôt que reprocher aux autres de faire coin-coin.

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[1] Même si je sais qu’au fond tout le monde s’en fout, le risque de se taper l’affiche était vraiment très grand. En plus (et surtout), elle était assise au milieu de la voiture, où le siège qui est devant vous cesse de vous tourner le dos pour vous faire face, ce qui fait comme un petit salon. Pour m’asseoir à côté d’elle, il m’aurait fallu supporter un encombrant voisin ; une situation qu’on devine très inconfortable, même si on n’a pas lu Huit-Clos.
[2] Comme il aurait voulu le faire avec les contrôleurs qui, me dit-il à la sortie du train, l’avaient observé lui plus que les autres lors de leur passage dans les rangs (je ne saurais dire si c’était le cas, et dans quelle mesure ça pouvait être dû à son allure ou à sa musique).