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Kaysersberg, Haut-Rhin, Alsace, France [1]. Ville connue pour être celle de certains de mes ancêtres. Ville vers laquelle je reviens telle une cigogne vers son nid chaque année, pour passer au moins les fêtes de fin d’année − et parfois celles de Pâques. Ville située dans la vallée de la Weiss, dernier rempart qui résiste encore et toujours à l’envahisseur welche lorain qui ne parle même pas alsacien, et qui donne à ses villes des noms presque compréhensibles pour le visiteur roman. Ville où est produit l’un des meilleurs riesling que je connaisse, dans les caves de Jean Dietrich − l’edelzwicker du même est aussi très bon [2]. Ville renommée pour son marché de Noël dont la magnificence est aussi incommensurable qu’un paradigme pour Thomas Kuhn, ainsi que pour son château médiéval surplombant la ville que l’on peut visiter gratuitement − pas comme la Tour Eiffel chez ces ingrats de Parisiens.

Kaysersberg. Étymologiquement, la « montagne de l’Empereur ». Tout cela parce que Rodolphe de Habsbourg, Empereur du Saint Empire romain germanique, décida au XIIIe siècle d’en faire une ville de l’Empire. Mais depuis 1995, c’est un autre Empereur qui règne là-bas : Henri Stoll, Monsieur le Maire de Kaysersberg, qui fut jadis − le monde est petit, surtout à Kaysersberg − camarade de ma maman à moi à l’école Jean Geiler.

Henri Stoll est également l’une des plus indiscutables curiosités que compte Kaysersberg. Écologiste, appartenant aux Verts, celui-ci s’est fait remarquer récemment pour s’être présenté aux élections primaires d’Europe Écologie – Les Verts, en terminant le premier tour à un honorable score de 5,02 %. Aux côtés d’Eva Joly, de Nicolas Hulot et de Stéphane Lhomme (déjà moins connu), il y avait en effet Henri Stoll, reconnaissable facilement grâce à la cravate en bois qu’il porte depuis quelques temps maintenant, et qui faisait presque davantage parler que lui-même.

Pourtant, il y aurait eu beaucoup à dire sur Henri Stoll, en dehors de sa cravate. Mon opinion est qu’il est à Kaysersberg ce que Georges Frêches a pu être à Montpellier et à la Septimanie. Sans aller jusqu’à dire qu’il est un autocrate absolutiste résistant à la manière d’un seigneur au pouvoir centralisateur pour mieux exercer pleinement le sien, disons qu’il n’hésite pas à user et abuser de celui-ci jusqu’à tant qu’il ne rencontre pas d’opposition, qu’elle vienne d’en haut, d’en bas, ou d’à côté. Et cela tombe bien, car de l’opposition à Kaysersberg, il n’y en a point ou peu, affaiblie voire détruite par des procédés d’une subtilité à en faire saliver Machiavel lui-même. En 2008, lors des dernières municipales, il n’y avait ainsi aucune liste face à lui, ce qui explique cette curiosité sociologique qu’une ville qui a voté à 68% pour Nicolas Sarkozy en 2007 propulse un tel individu à la tête de sa municipalité.

Car Henri Stoll est un forcené. J’entends, forcené dans ses engagements. Ainsi, lorsque José Bové fut condamné en 2003 pour fauchage d’OGM, Henri Stoll eut déjà son petit quart d’heure de gloire médiatique en allant s’enfermer deux heures par jour dans une cage, devant sa mairie, en signe de protestation. L’aventure dura deux mois, et l’homme s’en vante sur son site Internet.

D’aucuns, à Kaysersberg et même ailleurs, auraient souhaité qu’il y reste, dans cette cage. Mais le temps n’est plus à ces performances à la mode Louis XI. Henri Stoll sortit, et, en bon performer, s’essaya à d’autres expériences. Certains trouvèrent-ils choquant l’exposition du Château de Versailles mêlant l’esthétique classique du lieu avec l’art contemporain de Murakami ? Laissons-les apprécier cette banderole « Le nucléaire tue l’avenir » apposée en 2004 sur le château classé monument historique et érigé 800 ans plus tôt.

On aura compris à ces exemples qu’Henri Stoll est un écologiste convaincu. Hors l’installation de ralentisseurs afin de limiter la circulation automobile dans Kaysersberg, qui figurent certainement parmi les plus hauts d’Europe (mais plus pour longtemps, car les châssis des voitures les rabotent peu à peu), Henri Stoll a évidemment nourri le projet d’installer nombre d’éoliennes dans la vallée, qui pourtant est bien moins venteuse que le sillon rhodanien. Mais, la faute à un oiseau dont l’espèce est protégée, il y a moratoire pour le moment.

Mais il n’y a pas que l’écologie qui passionne Henri Stoll. La politique évidemment [3], et surtout la géopolitique. Le conflit israélo-palestinien trouve ainsi dans Henri Stoll un allié de tous les combats. En compagnie d’Olivier Besancenot et d’autres très valeureux combattants de la liberté, Henri Stoll s’est ainsi embarqué en juillet dernier sur le « Dignité al-Karama [4] » en partance pour la Terre promise, pour libérer Gaza de l’odieux blocus israélien. Las ! L’histoire se montre parfois injuste avec tous ces héros nés posthumes dont l’humanité ne sait pas assez ce qu’elle leur doit : Henri Stoll renonça pour cette fois à poursuivre la lutte, découragé par le manque d’empathie à l’égard de sa cause.

Alors, la Palestine abandonnée ? C’était mal connaître Henri Stoll. Il suffit d’un seul souffle pour attiser à nouveau les braises de l’indignation. Profitant du cadeau annuel que le Maire de Kaysersberg se doit d’envoyer à l’occasion de Noël à ses administrés les plus âgés, Henri Stoll prit le parti de commander quelques centaines de litres d’huile d’olive produite par les Palestiniens. Avec, en guise de carte de vœux, un tract dénonçant blocus, murs de la honte et indifférence de la communauté internationale [5]. Le tout, cela va de soi, sur l’argent du contribuable : il y a tout de même des causes d’intérêt général. Cette nuit de Noël 2011, il y eut sans doute une étoile plus brillante que les autres au dessus de la Judée, grâce à Henri Stoll.

Espérons que ce portrait ne dissuadent pas les futurs touristes de visiter Kaysersberg : la ville a besoin de tous ces chalands qui en font son charme autant que ses curiosités. Qu’ils se rassurent en dégustant une choucroute, tout en méditant sur le fait que cette ville ne fut pas que celle d’Henri Stoll, mais également celle de Roger Hassenforder et d’Albert Schweitzer, dont respectivement le bar et le musée se font face à face.

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[1] Depuis 1798, pour ceux qui en douteraient. Mais pas entre 1871 et 1919 (ce qui fait tout de même une paye), ni entre 1940 et 1944, périodes où elle fut rattachée aux différents Empires allemands, qui lui laissèrent une autonomie plus au moins grande en fonction du contexte.
[2] Moi-même en ramenait 48 bouteilles il y a peu − pas que pour moi, cela s’entend.
[3] Pour l’avoir rencontré en personne il y a un ou deux ans, il n’avait pas de mots assez durs contre Nicolas Sarkozy, alors que je n’étais qu’un simple quidam passant par là. Mais il est sans doute important de dire ces choses là aux gens qu’on ne connaît pas, et qui pourraient n’être que de simples touristes aspirant à la tranquillité.
[4] On ne sait pas si le bateau était éco-responsable, et on ne connaît pas non plus l’empreinte carbone laissée sur les mers par ce yacht de la liberté que l’on aurait plutôt dû nommer « Exodus 2011 ».
[5] Tract édité, je crois, par « l’Association France Palestine Solidarité », où il était même question, il me semble, d’une condamnation en règle du sionisme − mais c’est à vérifier.