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George Grosz Un jour qu’il rentrait pédestrement chez lui, il aperçut sous l’essuie-glace de son véhicule qui était garé devant son fief une contravention ; celle-ci lui avait été dressée pour le motif qu’il était en stationnement gênant. Cela l’étonna tout d’abord, puis le scandalisa. Cela faisait maintenant bien 5 ans qu’il se garait ici dans cette rue déserte au même endroit, et cela n’avait jamais gêné personne ; personne ne lui avait jamais fait connaître le moindre motif de mécontentement ; quant à la maréchaussée, celle-ci se déplaçait rarement ici, et pour tout dire, aussi loin qu’il pouvait se souvenir, jamais il ne croisa un de leurs véhicules dans ce périmètre. C’est pourquoi il entreprit de téléphoner au numéro qui était indiqué sur son procès verbal. Il fit aussitôt part de ses doléances à la personne qu’il avait au bout du fil : qu’il trouvait cela illégitime, qu’il était un honnête citoyen, qu’il payait ses impôts ; bref, qu’il ne souhaitait pas payer cette contredanse. De l’autre coté du téléphone, on fut tout aussi scandalisé et on lui fit savoir que la loi est la même pour tous, que nul n’est censé l’ignorer et que la tolérance équivaut à zéro, surtout depuis le changement de gouvernement et de législature. Les deux partis tenaient ferme sur leurs positions d’un coté comme de l’autre. Il décida par conséquent de se déplacer jusqu’à l’adresse indiquée sur le papier car là résidait pour lui l’unique solution pour résoudre son problème. Il lui fallait affronter la froide bureaucratie kafkaïenne en personne. Il ferait pression tous les jours, il ferait des pétitions, il ferait des grèves de la faim, et s’il le fallait, il irait même jusqu’à en prévenir le célèbre Julien Courbet.

Arrivé au lieu dit, il fut surpris de ne rien trouver d’ostentatoire pouvant faire remarquer qu’il s’agissait là d’un repère de fonctionnaires ; au contraire, l’adresse indiquait un petit appartement dans un immeuble du centre ville. Le service qu’il souhaitait rencontrer se trouvait perdu au milieu des civils. Il s’expliquait cette étrangeté par la réduction des dépenses publiques qui poussait l’Etat à faire des économies même là où on ne pouvait pas l’attendre. Il en profita pour se féliciter de son vote des précédentes élections. Enfin quelque chose semblait changer dans ce pays sclérosé. Ainsi ses quelques doutes furent vite dissipés, et ils le furent d’autant plus lorsqu’il s’approcha de l’interphone pour découvrir la magnifique étiquette indiquant la sonnette qu’il lui fallait actionner pour se faire connaître de ses inquisiteurs. Celle-ci était en effet fière comme un frontispice et rappelait les audaces esthétiques de Louis XIV. Il s’étonnait alors que si on en était à réduire la dépense publique, on se permette de tels luxes. Mais on en était pas à une aberration près, se disait-il. Il en toucherait un mot à la fonctionnaire qui l’accueillerait. Il pressa alors le bouton avec une détermination sans pareil. De là où il se trouvait, il pouvait entendre la sonnette retentir tel un gong annonçant le début d’un combat ; il espérait évidemment une victoire par KO, en moins d’un round.

Une voie féminine et mélodieuse se fit entendre. On lui ouvra la porte. Il se précipita d’un pas décidé au 3ème étage, 2ème porte à gauche. Derechef, il sonna. C’est un ange qu’il crut apercevoir quand la porte s’ouvrit ; et pour lui la question de savoir quel pouvait bien être leur sexe était désormais réglée à la vue de cette femme. Elle ne pouvait qu’être celle avec laquelle il conversa à l’interphone à en juger le timbre de sa voie qui était toujours aussi séduisant. Celle-ci le pria d’entrer et de bien vouloir patienter. Une salle d’attente se trouvait sur le coté, similaire à celles que l’on pouvait rencontrer chez nombre de thérapeutes patentés. Décidément, les méthodes du ministère sont en pleine mutation, songeait-il. Il regrettait de moins en moins son vote, et ce n’est pas les interminables jambes de l’hôtesse qu’il pouvait apercevoir de l’endroit où le hasard l’avait placé qui allaient le faire changer d’avis. L’attente sembla presque trop courte quand un homme tout autant séduisant vint l’accueillir. Il le pria de bien vouloir le suivre jusqu’à son bureau, et une longue marche dans un long couloir s’en suivit ; l’appartement, si petit en apparence, se montrait en fait bien plus grand. Des deux cotés du couloir se trouvaient d’innombrables portes, toutes closes ; ils poussèrent celle se trouvant tout au fond. L’homme ne s’étant pas encore présenté, il en jugeait par cela qu’il devait être un des supérieurs. Il était flatté que son affaire ait pris tant d’importance. Il ne soupçonnait pas qu’avoir réclamé après son procès verbal lui ferait rencontrer le préfet en personne, ou quelque chose comme ça.

Une foule de dossiers peuplait le bureau, mais un classement méthodique y régnait cependant. L’homme qui l’avait conduit jusqu’ici lui pria de bien vouloir s’asseoir. Il lui demanda ce qui l’amenait jusqu’ici, et pour la première fois, il exposa son affaire : il est vrai que personne jusque là ne lui avait réclamé son identité. L’homme se contenta d’acquiescer à chaque remontrance qu’on put lui faire et tout au long de l’argumentation, il ne fit que garder un silence infaillible. Après de longues minutes, l’homme lui fit savoir qu’il comprenait la situation et qu’à vrai dire, il devait s’agir d’un malentendu. Il lui pria d’excuser ses services et il déchira le procès verbal pour ensuite le jeter négligemment dans sa corbeille à papier. Puis il se leva pour appeler sa secrétaire ; celle-ci le raccompagna jusqu’à la porte.

Il était fort satisfait de la façon dont les événements se déroulèrent. Il se félicitait de l’audace qu’il avait eu, car il en fallait pour venir ici déranger le préfet en personne, ou quelque chose comme ça. L’ascenseur s’arrêta au rez-de-chaussée, puis il ouvrit la porte qui conduisait sur le dehors. Il tomba nez-à-nez avec un homme qui appuyait sur la sonnette. La sortie étant étroite et encombrée, il attendit que cet homme ait fini son affaire avant de pouvoir sortir. Il entendit au haut-parleur la même voix que celle qui l’avait tant charmé tout à l’heure indiquant le chemin qu’il venait juste de pratiquer, conduisant au lieu d’où il venait. Mais ce qui le surprit est que l’homme avait pressé un autre bouton que le sien. Une fois seul sous le porche, il voulu savoir, simple curiosité, lequel était-ce ; celui-ci indiquait un cabinet de fatumologie.

Il fut évidemment interloqué. Comment le service des contredanses pouvait-il aussi traiter de fatumologie ? Peut-être s’agissait-il là encore d’une logique budgétaire, et un service médical avait dû fusionner avec un service lui étant bien étranger. Ignorant tout de la fatumologie jusqu’à l’existence même du mot, il entreprit une recherche sur cette matière de retour chez lui. Il ouvrit nombre de dictionnaires et ni le Larousse, ni Le Petit Robert ne surent lui répondre. Il se connecta à l’Internet et interrogea le grand Google. Aucune réponse. Cela le laissa pantois. Quel mystère se trouvait derrière la fatumologie ? Quel était le lien entre la fatumologie et son procès verbal ? Quel rôle y avait à jouer l’ange aux longues jambes qui occupait toujours ses pensées ?

Il était décidé à obtenir des explications. Il retourna à l’adresse indiquée. Il regarda l’interphone. Il y avait de multiples boutons. Tous comportaient une notice expliquant où ils conduisaient. Il pressa le bouton du cabinet de fatumologie. On lui indiqua le 3ème étage, 2ème porte à gauche. Il pressa le bouton du service des contredanses. On lui indiqua le 3ème étage, 2ème porte à gauche. Aucun doute n’était possible : les deux conduisaient au même endroit. Par quel miracle ? Il entreprit un test supplémentaire. Il pressa le bouton d’une certaine Mme Germaine. Aucune réponse. Il récidiva. Une faible voix d’une vieillarde se fit entendre. Il comprit qu’il s’était trompé et ne dit rien. Elle le traita de petit con et l’invita à poursuivre ses bêtises ailleurs au lieu d’embêter les personnes âgées qui souhaitaient mourir en paix après une dure vie de labeur, pendant qu’eux n’avaient pas connu la guerre, et qu’il leur en faudrait une bonne, pour leur apprendre à vivre. Il s’excusa. Mais cela ne le découragea pas. Il poursuivit son investigation. Il pressa le bouton du cabinet de sexodigiponcture. On lui indiqua le 3ème étage, 2ème porte à gauche. Le cabinet de sexodigiponcture conduisait-il également au service des contredanses ? Il fut stupéfait. Il voulu savoir. Il se précipita dans l’ascenseur. Il sonna à la 2ème porte à gauche du 3ème étage. Le même ange lui ouvrit. Était-ce le même toutefois ? Il en douta, car l’hôtesse semblait ne pas le reconnaître. Elle lui demanda même quel était le motif de sa visite, ce qu’elle n’avait pas demandé la première fois. Il dit qu’il venait pour la sexodigiponcture. Elle le conduisit dans la salle d’attente. Il s’assit à une place encore mieux choisie que précédemment, car en plus des jambes de la demoiselle, il pouvait observer son travail. On sonna. Un voyant rouge s’éclaira sur le bureau, indiquant que la personne cherchait à joindre le service de fatumologie. Il était curieux de rencontrer cette personne désireuse de consulter un fatumologue.

Il n’en eut pas le temps. Une dame semblable à l’hôtesse vint le chercher, à la différence que celle-ci était brune, alors que l’autre était blonde. Celle-ci le pria de bien vouloir le suivre. Ils passèrent devant une porte où était écrit « sexodigiponcture », mais ils ne l’ouvrirent pas. Ils allèrent dans la pièce d’à coté où rien sur la porte ne pouvait laisser présager de ce qu’il pouvait y avoir à l’intérieur. L’ange brun l’y fit entrer et lui pria de bien vouloir patienter. L’endroit était sombre, seule une lumière tamisée pénétrait difficilement l’intérieur en traversant péniblement les volets. Il y trouva un fauteuil confortable sur lequel il tenta de faire le point. Peu à peu, il y trouva la tranquillité, l’endroit étant peu bruyant. Le silence s’installait dans sa tête. Mais celui-ci n’était pas parfait. Des bruits lui semblaient venir de la pièce conjointe, celle de sexodigiponcture. Intrigué, il se leva doucement de son fauteuil avec regrets car il souhaitait s’y reposer. Tel un chat, il s’approcha du mur, posa délicatement ses mains sur celui-ci, puis son oreille. Maintenant, il entendait mieux les bruits. Il crut même les reconnaître. Il en avait déjà entendu de pareils. Tout d’abord, ils étaient composés de la voix de l’ange brun. Celle-ci semblait gémir. À cette voix s’y joignait une autre, masculine. Celle-ci gémissait aussi, mais plus animalement. Que se passait-il dans cette pièce ? Puis les voix augmentèrent d’intensité. Il commençait à discerner des syllabes, des mots, puis des phrases. Rapidement, ces phrases lui donnèrent une idée de ce qu’il pouvait se passer à quelques mètres de lui : un coït, ni plus, ni moins.

À cette pensée, il se retira pour ne pas donner plus de sens au célèbre adage qui dit que les murs ont des oreilles. Il ne sera pas dit qu’il était un voyeur, ou plutôt, étant donné la situation, un entendeur. Il avait toujours pensé que les gens ont le droit à une certaine intimité. Que l’ange brun se livre à de telles expériences sur son lieu de travail ne regardait qu’elle et son partenaire, qu’au passage il trouvait bien chanceux. Il se disait que le Code du travail ou quelque chose d’autre devait bien interdire ce genre de pratiques, mais il pensait qu’il fallait tout de même se montrer indulgent : cette dame était jeune, on sait ce que c’est, la fougue, les envies, le démon de midi, un regard, une parole, une caresse et l’on ne se contient plus ; il faut bien vivre, laisser parler les pulsions, il faut parfois savoir être dionysiaque.

Soudainement, la porte de la pièce où il se trouvait s’ouvrit avec fermeté pour le faire sortir de cette rêverie. L’homme de tout à l’heure, celui-qui avait réglé son ancien contentieux avec tant de sympathie et de compréhension entra et s’assit au bureau, devant lui. L’homme semblait contrarié. Il lui demanda ce qu’il voulait. Il dit qu’il venait pour la sexodigiponcture. L’homme sembla irrité par cette réponse, et reposa sa question, qui à nouveau fut suivie de la même réponse. Aussitôt il se leva et commença à marcher d’un mur à l’autre, les mains dans le dos. Il se rassit.

L’homme lui expliqua en quoi consistait la sexodigiponcture, une extension de la digiponcture, une technique de médecine taoïste consistant à soigner les personnes souffrant de certains maux uniquement par la pression des doigts sur certaines zones corporelles contenant des champs d’énergie pouvant se montrer de temps à autres quelque peu troublés ; l’extension pratiquée ici consistait à résoudre les problèmes d’ordre sexuels tels que tout homme peut hélas ! rencontrer au cours de sa vie. Il n’y avait donc rien d’alarmant à ce qu’il se passait dans la pièce d’à coté. Mais il voulut savoir à propos de la fatumologie. L’homme lui expliqua bien volontiers. Il ne s’agissait là de rien d’autre que de la science de lire dans le fatum, autrement dit, dans le destin. Tout s’expliquait donc.

Le visiteur était émerveillé devant ces révélations et remerciait son homme de l’avoir ainsi éclairé. Il était content de sa journée et pourrait se coucher cette nuit avec quiétude, car il avait appris aujourd’hui l’existence de deux disciplines desquelles il ignorait tout jusqu’à présent. Mais il voulait tout de même savoir pourquoi ces deux cabinets se trouvaient sur le même lieu que celui chargé de régler les contentieux des procès verbaux.

À cette question, l’homme s’énerva. Il sermonna son interlocuteur. Quoi ? Vous n’avez pas encore compris que tout ça, ce sont des escroqueries ? Que la sexodigiponcture n’est qu’une couverture pour une maison close ? Que la fatumologie n’est qu’un autre mot pour la voyance ? Que les contredanses données ne sont que des fausses que la plupart du temps on paye tout de suite sans discuter ?

La vérité était là, c’était évident et pourtant il ne l’avait pas vu. Tout cela n’était qu’une entourloupe. Il était à la fois émerveillé et choqué devant tous ces stratagèmes. C’était en effet très astucieux, bien ficelé. Mais comment pouvait-on faire cela ? Escroquer l’honnête homme ? Lui dresser des fausses contredanses qu’on lui enjoint de payer ? Faire du proxénétisme ? Raconter des sornettes aux gens sur ce qui devrait leur arriver ? On ne pouvait laisser cela continuer. Aussitôt dehors, il s’empressera d’aller alerter les pouvoirs publics pour que cesse cette mascarade, et cela, il le fit bien savoir à l’escroc qui se tenait fièrement devant lui.

Ce dernier fut pris d’un rire méphistophélique. Il lui demanda s’il croyait vraiment qu’il pourrait sortir vivant d’ici. Le visiteur compris alors qu’à trop jouer les justiciers, il avait certainement mis les pieds quelque part où il n’aurait jamais dû les mettre. Lorsqu’il vit que l’escroc venait de sortir un revolver, il comprit que sa seule chance de rester vivant était de l’affronter. Un coup de feu retentit. Par chance, le visiteur avait heurté le bras qui le tenait en joug, et la balle ne l’atteint pas ; au contraire, celle-ci vint stopper nette le parcours de l’escroc qui gisait maintenant à terre dans une marre de sang, sans vie.

Alertés par le bruit, l’ange brun et l’ange blond entrèrent dans la salle. Les deux naïades demandèrent au visiteur que faire. Celui-ci répondit de prendre le corps, de s’en débarrasser ; et lui, il le remplacerait à la tête de cet empire de la malfaçon. Désormais, c’est lui qui mettra les procès verbaux. Jusqu’au jour où il en mettra un sur la mauvaise voiture.