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Qui s’est intéressé au mouvement progressiste initié aux États-Unis par le grand Teddy « Bear » Roosevelt où fut introduit le principe des primaires, ne peut que se réjouir de l’initiative socialiste d’en faire de même en France plus d’un siècle après afin de désigner le candidat pour la prochaine élection présidentielle. Cependant, si l’intention paraît louable, se posent tout de même certaines questions quant à la réalisation pratique de cette idée.

Spirale de l’engagement

Les personnes souhaitant participer en tant qu’électeur (en tant que candidat, c’est hélas ! trop tard) devront signer une déclaration d’engagement stipulant que :

« Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire »

Et également s’acquitter d’une cotisation symbolique d’au moins un euro. Passons sur la discussion passionnément philosophique sur : qu’est-ce qu’être de Gauche (avec un G Majuscule) ? est-il légitime de demander cela ? ces valeurs de liberté, égalité, fraternité, laïcité, justice, progrès solidaire sont-elles le monopole de la Gauche ? Posons-nous ici la question de la forme plutôt que du fond.

De ce point de vue, psychologiquement parlant, c’est là une bonne stratégie que cette requête qui paraît bien modique. Sratégie et qui n’avance presque pas masquée qui plus est, puisque l’on n’hésite pas à utiliser dans la formulation même le mot-clé : « engagement ». La technique de manipulation employée ici est bien connue, et beaucoup utilisée en marketing. Dans le Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Joule et Beauvois la désignent sous le nom de « pied-dans-la-porte » : amorcer une « spirale de l’engagement » en parvenant à ce que l’on nous accorde en premier lieu un « petit quelque chose » qui ne coûte pas grand chose, de sorte qu’après, progressivement, on nous accorde davantage − de la même manière que les témoins de Jéhovah cherchent en premier lieu à mettre le pied dans la porte : si vous l’ouvrez ensuite, vous êtes fichu. Un premier petit « oui », même timide, est la première marche vers une grande adhésion.

En d’autres termes, vous, peut-être sympathisant socialiste de la première heure, mais qui songiez à vous tourner vers d’autres partis lors du premier tour de l’élection présidentielle, il vous sera presque impossible de le faire si vous allez voter dès les primaires. Le mode d’organisation des primaires est le moyen de s’assurer franchement les voix de la plupart de ceux qui iront voter ces prochains jours : parmi la population qui votera aux primaires, il y en aura plus à voter PS en 2012 que s’il n’y avait pas eu de primaires, du fait de cette « spirale de l’engagement ». On évitera donc la dispersion des voix. Ceci est cependant le plus bas degré de l’engagement ; d’autres plus élevés existent, comme : conversion d’un électeur lambda en sympathisant ; d’un sympathisant en militant ; d’un militant en propagandiste ; d’un propagandiste en colleur d’affiche.

Déontologie socialiste

D’un point de vue plus pratique, est-on assurés que l’élection se déroulera d’une manière exemplairement déontologique ? Car il y a eu un précédent douloureux quelques temps auparavant, lors de la désignation du premier secrétaire du PS. Qui ne se souvient pas que l’on a accusé certains de bourrer les urnes, d’autres de faire voter plusieurs fois, et même les morts ? Tout cela pour chahuter l’issue des scrutins, au bénéfice et au détriment d’on sait qui. Mais peut-être que cette fois-ci, cela sera fait dans les règles de l’art démocratique, avec des assesseurs et scrutateurs rigoureux.

Fair-play socialiste

En admettant que ces élections se déroulent conformément aux bonnes règles de l’État de droit, est-on assuré que nos six candidats se plieront vraiment au verdict des urnes, et que tous, comme cela semble être assuré si l’on en croit les récents sondages, se rangent derrière François Hollande comme ils s’étaient rangés derrière DSK avant que certaines affaires n’éclatent ? Encore une fois, souvenons-nous de 2004 et du référendum interne au sujet du traité constitutionnel européen. En bonnes rousseauistes, les volontés particulières du PS devaient logiquement se taire face à la volonté générale socialiste qui s’était manifestée pour l’adhésion. Mais aussitôt, on a vu de multiples dissidences − en premier lieu celle de Fabius. Qui nous dit que l’on ne pourrait pas avoir deux candidats, comme jadis nous avons eu deux Papes ? Cependant, traumatisme du 21 avril oblige, cette hypothèse paraît quelque peu improbable. Au moins, l’hypothèse que certains candidats de l’aile gauche ou de l’aile droite du PS apportent leur soutient, non pas au candidat socialiste désigné, mais à des candidats en dehors du parti encore un peu plus à gauche ou à droite, n’est pas à exclure. Souvenons-nous des nombreux transfuges de 2007, qu’ils soient kouchneriens ou bessoniens.

Des « doutes raisonnables »

Voici donc ce que l’on peut craindre en se rendant aux urnes ces prochains jours : que l’on aliène son vote de 2012 au candidat socialiste ; que l’on participe à une parodie démocratique ; que cette même parodie n’ait même pas l’effet escompté. Mais peut-être me trompé-je. Je l’espère. Car en dehors de cela, les primaires sont une bonne idée.

PS : Morbleu ! s’était fait discret ces derniers temps. Que nos pressants lecteurs se rassurent : nous n’avons pas fermé les portes.