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La franc-maçonnerieComme Flaubert l’écrit dans son Dictionnaire, la religion est un des piliers de la civilisation. Idée reçue peut-être. Mais les analyses récentes des religions, et le structuralisme en particulier ont montré que toute civilisation avait besoin d’une structure pour se représenter.

Je pense qu’il est stupide de parler aujourd’hui d’athéisme. Par athéisme, on entend bien évidemment l’idée qu’il n’y a pas de dieu auquel on puisse être soumis. Mais, aujourd’hui, il y a quelque chose de plus que cette notion qui y est sous-entendu : l’idée d’être totalement affranchi de toute croyance, de toute foi, de toute superstition.

Or, rien est plus faux que d’affirmer cela. Il suffit de regarder autour de soi pour voir que nous ne sommes pas athées, et que même le plus athée des athée ne l’est pas, car au moins croit-il qu’il n’y a pas de dieu. Mais en dehors de ce constat facile et usé, on peut voir que se dessine quelque chose autre qu’un athéisme, que je propose d’appeler polyathéisme.

Par ce terme, on fait référence à plusieurs autres, et c’est cette interrelation qui est pertinente. En premier lieu, on se réfère au polythéisme. Cela peut surprendre, car quoi de plus étranger à notre civilisation que la lointaine Antiquité. En vérité, beaucoup de choses, dont la principale est la prédominance du rite sur le dogme. Peu importe aux Grecs les querelles théologiques, le rite était primordial. On demandait tout simplement aux gens de participer aux rites, peu importe s’ils y croyaient ou non. La deuxième chose est l’idée d’un pouvoir décentralisé, si j’ose dire, du divin. Il n’y a pas une cause unique, mais plusieurs, toutes en concurrence les unes avec les autres. Il y a une grande tolérance vis-à-vis des nouvelles divinités, et cette religion est très dynamique puisqu’elle change non pas en fonction d’un dogme mais par rapport aux gens qui la pratiquent. Chacun est ainsi libre d’honorer ce qu’il entend.

En deuxième lieu, il y a la référence à l’athéisme. Ceci pour dire que si l’on pratique la religion à la manière du polythéisme antique, ce qui fut montré en droit ci-dessus et le sera en fait ci-après, on tient à l’idée principale de l’athéisme : pas de dieu. Ainsi, si l’on pratique certains rites, ce n’est pas en la faveur d’un dieu, mais plus en faveur d’autre chose, qui est une abstraction intellectuelle. Il faut bien se garder de dire que ce que l’on fait est en l’honneur de dieu, ou de dieux. Qu’on le fasse garde toute sa légitimité, à condition que dieu reste en dehors de tout cela.

On en arrive donc au syncrétisme inattendu et étonnant de l’athéisme et du polythéisme : le polyathéisme. Honorer quoique ce soit, pourvu que cela ne soit pas lié à dieu et que cela soit sans lien avec les autres cultes. On arguera peut-être qu’il ne s’agit donc pas d’une religion. Mais si, bien au contraire. Religion, étymologiquement n’est-il pas issu du latin religio, lui-même issu, selon les linguistes, soit de relegere (ce qui relie) ou de religare (ce qui est obligé) ? On retrouve ces deux dimensions dans la religion contemporaine que nous tentons de décrire et de désigner par ce nouveau terme de polyathéisme. Les hommes sont en effet reliés entre-eux par la communion qu’ils vont pratiquer ensemble pour ce qu’ils souhaitent célébrer, et sont aussi obligés, de la même manière que Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion le décrit : il faut parce qu’il le faut. On célèbre telle chose parce qu’il le faut.

Tentons d’illustrer par des exemples ce que nous avons essayer de décrire. Étudions d’abord les fêtes nationales. Le 14 juillet a lieu au nom, non pas d’un dieu, mais d’une ou plusieurs abstractions intellectuelles. La Démocratie, la Liberté, l’Egalité la Fraternité sont presque personnifiés, le symbole de cette notion étant bien évidemment Marianne, que chacun se représente comme Delacroix put la peindre. Aux États-Unis, la Statue de la Liberté se charge d’accomplir ce rôle. Mais plus que ces simples notions, on se charge de célébrer des hommes, qui sont pour le compte presque divinisés. En France, le Général de Gaulle, mais cela est encore plus frappant aux États-Unis, avec les personnages que l’on retrouve sur les billets de banque : George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln, Benjamin Franklin. Des légendes courent sur eux : ainsi Washington fut criblé de balles, sont cheval mort sous lui, l’histoire du cerisier, etc. Les gens sont donc appelés à se réunir pour célébrer ces notions et ces hommes ayant consacré leur vie pour elles, quand ce ne le fut pas jusqu’à en mourir : en témoigne les nombreux monuments aux morts, autour desquels nous sommes chargés de nous réunir en souvenir des 8 Mai et autres 11 Novembre. Toute une dimension symbolique accompagne cela : drapeaux, hymnes, cérémonies.

Cela se retrouve aussi sous des dimensions privées. Il est à remarquer que bon nombre de familles non-chrétiennes tiennent à fêter Noël ou le Jour de l’An, ces deux événements étant reliés à la chrétienté. En tant que non-chrétiens, on célèbre donc ces fêtes sans être en accord avec le discours théologique censé les justifier. Peu importe que l’on croit ou non en Jésus Christ, l’essentiel n’est pas le dogme mais le rite, comme dans les religions grecques antiques, rite par lequel le pacte social reliant les individus entre-eux peut être renouvelé. On célèbre ces fêtes, non pas en l’honneur d’un dieu, c’est-à-dire d’un dogme, mais tout simplement parce que l’on se sent obligé de le faire : c’est le rite pour le rite, il faut le faire parce qu’il faut le faire. En célébrant l’une ou l’autre chose, collectivement, on se montre à chacun que, malgré nos différences, nous sommes semblables, que les mêmes valeurs nous animent. Là est le sens du « In God we trust » sur les pièces de monnaie américaine, du « God Bless America » à la fin des discours des présidents américains. Il n’y a pas de référence théologique à dieu, à un dogme : c’est plus une référence à un dieu en tant qu’il est une notion, un point fixe auquel tous les américains peuvent se référer. C’est en quelque sorte un dieu athée, ou plutôt un dieu déshabillé : chacun est libre de lui mettre la robe qu’il souhaite, et cela est symbolisé par la ville de New-York, véritable tour de Babel, où chacun est différent mais néanmoins uni à l’autre : « E pluribus unum », unis dans la diversité. Locke montrait déjà une idée semblable : bien qu’établissant la tolérance comme quelque chose d’inflexible, c’est-à-dire que chacun était libre de rendre un culte comme il l’entendait à dieu, il proposait néanmoins de réprimer l’athéisme : l’athéisme va en effet nier ce point fixe qui permet à chacun de se représenter, il nie donc le contrat social, et la possibilité même d’un tel contrat : c’est donc en quelque sorte la porte ouverte au nihilisme le plus radical. C’est pourquoi Socrate fut condamné à mort : nier les dieux de la cité, et surtout ne pas participer au culte, c’est refuser la cité. Les dieux, le dieu sont autant d’abstractions intellectuelles, puisqu’ils ne sont pas entourés d’un discours dogmatique.

Les régimes archaïques islamiques actuels agissent de même. Cependant, ils ne sont ni polythéistes, ni athée, car admettant l’existence non pas d’une abstraction intellectuelle faisant office de dieu, mais l’existence d’un dieu en tant que tel, supposé transcender le monde : cela est prouvé par le discours dogmatique et théologique entourant ces régimes. Le rite est évidement important dans ces régimes, mais bien encore le dogme, au point que certains pays agissent d’une manière totalitaire pour s’assurer que « les citoyens » croient bien qu’il n’y ait de dieu que dieu et que Mahomet soit son prophète.

Ainsi, rien de plus étranger que la religion contemporaine occidentale et la religion prophessé par ces régimes. Si la première peut être vue comme un polyathéisme, la seconde est son image pratiquement inversée, même si elle conserve les mêmes fonctions : permettre à un peuple de se représenter, de renouveler le pacte social liant les individus entre eux par le biais d’un rite.