On a appris ce week-end par un sondage que Marine Le Pen arriverait en tête au premier tour des élections présidentielles de 2012 avec 23% des suffrages, devant Nicolas Sarkozy et Martine Aubry, qui resteraient tous deux derrière à égalité de voix à 21%.

Les réactions face à ce sondage divergent :

  1. Certains jouent la carte de l’étonnement, et accusent la politique de l’actuel gouvernement d’être responsable de cette montée :
    1. Soit que cette politique « chasse sur les terres du FN » à coup de débats sur l’islam, sur l’identité nationale, sur la laïcité, à coup de réactions sécuritaires face aux faits divers et de nomination de ministres décomplexés quant à la question de l’immigration.
    2. Soit qu’au contraire cette politique ne tient pas ses promesses en tous ces points, et qu’en lieu et place du Le Pen soft qu’est Sarkozy, on préférera désormais l’original à la copie.
  2. D’autres ne voient en revanche là-dedans qu’une simple confirmation du mécontentement que l’on entend gronder dans la société, et qui ne fait que monter depuis des années.
  3. D’autres, enfin, nient la crédibilité du sondage, en disant qu’il a été fait de telle sorte que le journal commanditaire puisse faire sa « une » sur cette nouvelle, et vendre ainsi plus de papier.

En dehors de ces interprétations, faisons un petit essai de « catastrophisme éclairé », et prenons l’hypothèse au sérieux d’une Marine Le Pen présente au deuxième tour :

  1. Il est déjà hautement improbable que celle-ci puisse succéder au deuxième tour, que cela soit face à Nicolas Sarkozy ou Martine Aubry. Sans doute les reports de voix ne seraient pas les mêmes : dans une telle configuration, je soupçonne qu’il y aura plus de voix de gauche à se reporter sur Nicolas Sarkozy, que de droite sur Martine Aubry. Mais l’un ou l’autre de ces candidats sera certainement élu. Mais admettons que non, et que Marine Le Pen soit élue.
  2. Une fois au pouvoir, Marine Le Pen doit affronter une deuxième épreuve, qui est celle des élections législatives. Il sera alors encore plus hautement improbable que celle-ci trouve une assemblée nationale à sa main. Impossible même : sans aucun doute une poignée de députés parviendront à se faire élire, mais jamais il n’y aura une majorité de députés frontistes à l’Assemblée Nationale.
  3. Se formera alors très probablement un gouvernement de cohabitation, soit de gauche, soit de droite. Mon intuition est qu’il sera de gauche, car il y aura une contre-réaction lors de cette élection de tous les gens outrés par l’arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. Il va d’ailleurs sans dire que la rue aura été très agitée dans l’intervalle des quelques semaines séparant les élections.
  4. Marine Le Pen devra alors gouverner tant bien que mal avec ce dispositif. Ses pouvoirs seront on ne peut plus limités par cette cohabitation : on a vu ce qu’il en était par le passé. On a souvent reproché au système de la cohabitation d’être une monstruosité institutionnelle ; en l’occurrence, dans le cas présent, elle pourrait bien être ce qui rendra l’élection de Marine Le Pen totalement inefficace − mais pas anodine, car, comme on va le voir, on va patiner.
  5. Marine Le Pen n’aura dès lors qu’une petite marge de manœuvre. En premier lieu, elle pourra choisir de dissoudre l’Assemblée Nationale. Il lui faudra alors attendre le bon moment. Dans ce cas, tout dépendra du contexte. Soit les choses s’améliorent (que le gouvernement en soit responsable ou pas) et dans ce cas il est fort possible que la fièvre frontiste baisse, et que donc les choses tournent encore moins à son avantage à l’Assemblée ; soit elles se détériorent encore plus, et dans ce cas, les proportions de députés frontistes augmenteront sans doute. Mais là encore, il n’y en aura encore jamais assez pour qu’ils puissent être majoritaires. Aussi bien, on pourrait passer d’un gouvernement de gauche à un de droite, ou inversement.
  6. Mais elle pourrait aussi décider de nommer un premier Ministre frontiste, quand bien même l’Assemblée ne serait pas à sa main − et ce, dès même son élection. Mais alors comment un tel gouvernement pourrait-il gouverner sans l’aval de l’Assemblée ? Il y aura très probablement une sur-utilisation des dispositifs un peu autoritaires, tels que le fameux 49.3, dont on connait les limites. On aura manifestation sur manifestation, affrontements policiers, et etc. J’ignore quelle peut-être l’issue d’un tel scénario : à voir comment cela se passe dans les « pays nord-méditerranéens » (comme les désigne Claude Guéant, histoire de ne pas prononcer certains mots), on peut imaginer une situation sociale pas mal secouée − il n’y a qu’à voir cette année pour une simple histoire de retraites.
  7. Reste que, la constitution semblant rendre inefficace le pouvoir de Marine Le Pen, celle-ci cherchera sans aucun doute à la modifier. Cela se ferra très certainement à coup de referendum, car la modifier par le Congrès du Parlement n’offre une solution que très friable pour elle. Sans aucun doute seront nous alors submergés de referendum sur de nombreuses questions, jusqu’à ce que l’issue de l’un d’eux s’avère positive − car les gens résisteront aux différents referendum, simplement parce que son initiative vient de Marine Le Pen. Cependant, je pense qu’il y aura moins d’obstacles à ce que des gens même anti-frontistes puissent voter « oui » à l’un de ces referendum. En effet, il est des questions constitutionnelles qui transcendent les intérêts frontistes, comme par exemple celle portant sur le changement du mode de scrutin des législatives (et d’autres élections) pour la proportionnelle : voici qui intéresse tous les petits partis et qui effraye les gros. Une telle proposition, selon le contexte, pourrait sans doute être très facilement adoptée, car les intérêts des adversaires les plus féroces au Front convergent paradoxalement avec lui.
  8. On procéderait alors à de nouvelles élections législatives, qui déboucheraient sur une Assemblée beaucoup plus métissée, où il y aura beaucoup plus de frontistes, moins de socialistes et d’UMP, mais aussi beaucoup plus de députés de l’extrême gauche. Qui sait si Jean-Luc Mélanchon ne pourrait pas profiter de ce contexte politique pour encore monter ?
  9. Quel gouvernement pourrait alors se former ? Sans aucun doute un gouvernement frontiste aura plus de chances de faire voter ses lois. Un gouvernement de coalition un peu bariolé pourrait aussi se former, un peu à l’israélienne, mais je n’y crois pas du tout : au Front, on reste tout de même plus attaché à la « pureté » qu’au pragmatisme, et on ne cherchera pas à rassembler à l’État hébreux.
  10. Le temps que tout cela se passe, et les élections de 2017 seront déjà arrivées. Quelle en sera l’issue pour les frontistes ? De part l’instabilité politique qu’il y aura eu pendant un quinquennat, la politique exercée aura été inefficace : on aura perdu (encore) 5 ans. La situation pourrait alors bien être explosive. Soit les électeurs imputeront la responsabilité de cet échec aux forces d’oppositions au Front et pourraient bien persévérer ou même se renforcer dans leurs choix. Soit, au contraire, on jugera de l’inefficacité de porter des dirigeants frontistes au pouvoir, et on ne recommencera pas − j’imagine que c’est là l’issue la plus crédible. En fonction du contexte, on se portera alors soit à nouveau sur des partis classiques, soit au contraire vers d’autres populismes.
  11. On conservera cependant les réformes constitutionnelles que le Front aura fait passer − si toutefois il parvient à réussir cette entreprise. Comme dans L’Aventure c’est l’aventure, on s’écriera que « la Ve, c’est foutu ».


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