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Mercredi soir était débattu à l’Assemblée Nationale le projet de loi Loppsi 2, « loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ». Dans ce texte très général supposé légiférer autant sur la sécurité routière que sur la vidéo-surveillance ou les écoutes téléphoniques, se trouvent quelques articles destinés, dans le domaine de l’informatique et de l’Internet, à lutter plus efficacement contre la cybercriminalité.

L’opacité des listes noires et des organismes les constituant

Notamment, l’article 4 autorisera le gouvernement à publier une liste noire, qui ne sera évidemment pas rendue publique, de sites Internet jugés inconvenants. Elle ne sera, assure-t-on, uniquement composée que de sites pédo-pornographiques, et ne pourra entrer en application « qu’après accord de l’autorité judiciaire » − alors qu’initialement, le projet supposait tout de même qu’elle pouvait être décrétée simplement après une décision administrative. Charge ensuite aux fournisseurs d’accès à Internet d’interdire à leurs abonnés l’accès aux sites Internet figurant sur cette liste. C’est donc un filtrage d’Internet qui pourra être mis en place par ce dispositif, et par conséquent une atteinte au principe de la neutralité des réseaux.

Principe auquel d’autres pays pionniers en la matière ont déjà renoncé. Comme, par exemple et au hasard, la Chine, dont on juge pourtant du haut de nos Droits-De-L’Homme-Héritiés-Des-Lumières-Defendant-Ces-Libertés-Fondamentales-et-Inaliénables-Sans-Lesquelles-Pas-De-Démocratie que nous assurons respecter scrupuleusement, qu’elle les enfreint quand elle agit ainsi.

Pédagogie en-deçà de 2002, pédophilie au-delà

« Que nenni ! », rétorque-t-on. Il s’agit ici de filtrer l’Internet uniquement afin de lutter contre les affreux pédo-pornographes, et sûrement pas de restreindre la liberté d’expression comme le font ces odieuses sociétés closes dont nous nous défendons de ressembler. On ne renonce ici à la neutralité des réseaux qu’un tout petit peu, au nom d’une moralité sur laquelle chacun s’accorde, et donc final, pour le bien commun de l’heureuse humanité. La lutte contre la pédophilie constitue en effet un invariant sur lequel tout le monde s’accorde aujourd’hui, un invariant qui ne l’a paradoxalement pas toujours été, comme en témoigne l’aventure Cohn-Bendit :


[En passant, c’est inouï : en cherchant cette vidéo sur Dailymotion, et à la simple évocation du nom de « Daniel Cohn-Bendit » dans leur moteur de recherche, le site m’annonce que les vidéos sont filtrées, et que je dois désactiver le filtre parental pour avoir une chance d’y accéder − opération finalement assez simple, puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que de cliquer sur un bouton avec écrit dessus quelque chose comme : « j’assure avoir plus de 18 ans ». J’ignore ce qui motive cette décision, mais elle a de quoi laisser songeur l’internaute que je suis, qui utilisait jusqu’alors préférentiellement ce site plutôt que celui de Youtube, depuis que ce dernier s’était fait racheter par Google.]

L’Australie : la possibilité d’une île isolée et déconnectée des autres

Quoi qu’il en soit, il est un pays dont on s’accorde à dire que celui-ci est plus ouvert que la Chine, et qui entreprit récemment de telles mesures de filtrage pour des motifs aussi louables que ceux que saisit actuellement la France : l’Australie (pays d’où proviendrait Julien Assange), qui, pour avoir été peuplée par d’anciens bagnards, pour avoir génocidé les Aborigènes et soutenu la guerre en Irak, n’en reste pas moins encore parfaitement fréquentable.

Or, WikiLeaks − déjà eux − avait révélé en 2009 que, dans la liste des 2000 sites pédophiles devant, non pas être rayés de la carte d’Internet, mais auxquels les routes d’accès à partir des ordinateurs des Internautes australiens devaient être fermées, figuraient, rappelle Le Point, « des sites de poker en ligne, des vidéos de YouTube ou encore la page personnelle d’un dentiste […], tout comme certaines pages de WikiLeaks, qui devenait politiquement dérangeant pour le gouvernement australien. »

Fermeture des routes de la liberté et ouverture de celles conduisant à la servitude

Certes, on pourra dire que la France n’est pas l’Australie, que nous ne sommes pas fils de bagnards, que nous n’avons rien fait aux Aborigènes et que l’on était contre la guerre en Irak. Il n’en reste pas moins que les dernières déclarations de certains de nos ministres au sujet de WikiLeaks − notamment celles d’Éric Besson qui parvient à dépasser les scores pourtant déjà très haut de Frédéric Lefebvre en points Godwin − laissent encore plus songeur que les rapports entre Daniel Cohn-Bendit et Dailymotion.

À l’annonce des révélations de WikiLeaks, le sang de notre Ministre chargé de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique ne fit en effet qu’un tour . De suite, il s’agissait de faire stopper l’entreprise qualifiée de « criminelle » de WikiLeaks, par quelque moyen que ce soit, et en premier lieu par la pression politique sur l’hébergeur français OVH, qui se retrouvait avec ledit site sur ses serveurs sans même le savoir, après qu’Amazon [1] l’ait expulsé sans préavis des siens, et quelques DNS oublié son état civil.

On ne peut que saluer la finesse avec laquelle OVH géra ce contentieux. Loin de céder comme Amazon le fit − mais le droit américain donnait peut-être plus de raisons de céder que le droit français −, OVH résista et résiste toujours courageusement, tel un petit village gaulois. Car du point de vue du droit, rien ne légitime encore les prétentions bessoniennes. Mais ce droit pourrait bien changer, et dans le contexte de Loppsi 2, l’affaire WikiLeaks pourrait bien fournir des motifs suffisants à certains députés godillots apeurés par le tonnerre de l’exécutif pour considérer le filtrage comme justifié. La censure deviendra légale, tout en continuant cependant d’être illégitime.

Que l’on ne combattra pas le crime mais la liberté, et qu’on éradiquera plus difficilement celui-ci et plus facilement celle-là

D’autant plus que, comme le rappelle dans Le Point l’informaticien Lionel Tardy également député UMP (il y a heureusement des dissensions dans les rangs), les sites pédophiles s’adressent à « un public très restreint mais extrêmement motivé, malheureusement, qui n’hésitera pas à faire les recherches nécessaires pour trouver ces sites ». Et à utiliser des moyens pour détourner la censure, comme par exemple, un VPN. Faudra-t-il alors filtrer également les ports et interdire ceux dédiés aux VPN ? Ils utiliseront alors d’autres ports. N’autorisera-t-on plus qu’un seul port ? C’est une éventualité. On disposera au final d’un accès illimité à un Internet restreint, trop restreint, un peu comme c’est le cas avec la plupart des fournisseurs d’accès pour mobile, qui ne sont rien d’autre que des filous mensongers. C’en sera fini de la neutralité des réseaux, de toute voix un peu forte, et donc même de Morbleu ! [2].

Pour qui voudra retrouver la liberté des débuts d’Internet, il n’y aura pas d’autre solution que de passer par des fournisseurs d’accès alternatifs, tels que FDN. Qui seront alors, on s’en doute, harcelés, persécutés, voire interdits, comme l’étaient naguère les radios libres, par un pouvoir qui tiendra à réinstaller un monopole de l’information et de l’entertainment digne de l’ancienne ORTF.

L’honnête citoyen qui n’ose contourner les lois se verra alors renvoyé dans sa caverne de laquelle depuis Platon les Lumières cherchent à le faire sortir, condamner à ne regarder à jamais que les ombres qu’on voudra bien lui montrer [3]. Le criminel décidé quant à lui à outrepasser lois et morale le fera avec des moyens encore plus redoutables, poussé par cette course à l’armement technologique qui l’obligera à user des moindres possibilités pour dissimuler ces actions : avant, il pouvait agir sur les réseaux sans précaution et les autorités pouvaient le traquer facilement ; désormais, se sachant on ne peut plus recherché, il utilisera toutes les armes pour se cacher, obligeant la maréchaussée numérique à redoubler d’efforts pour parvenir à le débusquer.

D’autant plus que les moyens de dissimulation utilisés par ce criminel seront également utilisés par les quelques résistants à ce contrôle généralisé, lesquels seront confondus avec cet infréquentable : il y aura des arrestations arbitraires, simplement parce que les autorités n’auront pas réussi à décrypter le message trop bien chiffré par untel qu’il aura envoyé à sa maîtresse. Quelqu’un échappant ou même essayant d’échapper au contrôle ? Il ne peut être que suspect, et il faut le faire passer à la question.

Du fond de la caverne, une lueur d’espoir ?

Mais cessons-là ces prémonitions catastrophistes nostradamusiennes et alainmincojacquesattaliesques, qui peut-être s’avéreront fausses. Car en effet, des voix encore plus discordantes que celle de Lionel Tardy se font entendre et laissent entrevoir un espoir. Ainsi celle de Christine Lagarde, qui n’hésita pas à dire haut et fort, en réaction à la désignation par le Time de Mark Zuckerberg comme personnalité de l’année, sa préférence pour Julian Assange − malgré tous ses défauts :

« C’est difficile parce que ce sont des personnages [Mark Zuckerberg et Julain Assange] vraiment intéressants, l’un et l’autre [concernant Facebook, c’est cependant très discutable] déterminés à soutenir la liberté d’expression qui me paraît une des libertés fondamentales. […] Je ne suis pas en train de me féliciter de tout ce qu’il [Julian Assange] a fait, mais je crois qu’au cœur de l’action, c’est la liberté d’expression avec ses succédanés, ses inconvénients. »

Et effectivement, la neutralité des réseaux est un point aussi fondamental que celui de la liberté d’expression. L’affaire WikiLeaks a montré et démontré comment ce principe pouvait être malmené, et en quoi il était possible qu’il sombre en quelques heures. Mais elle a également montré que l’Internet avait encore des forces vives, et était capable de résister de lui-même à ces menaces, comme en témoigne l’éclosion exponentielle des sites miroirs et autres torrents des documents publiés par WikiLeaks. Que l’on soit d’accord avec WikiLeaks ou pas n’est pas le problème. Il s’agit d’une question de principe, celle de la neutralité des réseaux, qui peut-être n’est au final qu’une simple traduction − c’est à débattre − en langage numérique de ce mot d’ordre voltairien : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »
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[1] Et je songe sur l’instant que boycotter Amazon serait encore plus légitime que de boycotter Youtube. Mais quelle valeur à cet acte ? Peut-être est-ce moins de la micro-résistance que de la macro-connerie.

[2] Lisez donc vite ce billet avant qu’il ne s’autodétruise ou, plutôt, soit détruit, rendu inaccessible. Et enregistrez-le, imprimez-le, recopiez-le, archivez-le, diffusez-le comme vous le pouvez au plus grand nombre.

[3] Libre interprétation qui ne sera pas validée pour l’agrégation de philosophie, mais en revanche probablement applaudie aux épreuves du baccalauréat.