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Léo StraussLa reduction ad hitlerum et le relativisme correspondent chacun à deux travers de la raison, deux attitudes opposées quant au problème de l’identité et de la différence, de l’un et du multiple, du même et de l’autre.

On doit le concept de reduction ad hitlerum à Léo Strauss qui dans son ouvrage Droit naturel et Histoire écrivait : « Qu’Hitler ait partagé une opinion ne suffit pas à la réfuter ». Une stratégie rhétorique est en effet d’assimiler l’adversaire à Hitler en trouvant des traits communs, et de se servir de la désapprobation quasi-universelle d’Hitler pour disqualifier l’adversaire. Pierre-André Taguieff formulait l’argument sous la forme : « Hitler aimait les chiens, X aime les chiens, donc X est un disciple d’Hitler ». Il y a bien évidemment une faute logique derrière l’argument : pour un sujet S1, partager un ou plusieurs attributs a1, a2, a3 avec S2 ne suffit pas à le rendre identique à S2, mais seulement similaire – et encore. Mais ce que l’on constate, c’est une tendance, chez celui qui utilise ce type d’argument, à vouloir ramener des réalités différentes à une seule déjà connue. On élague les faits, on abandonne les différences et les subtilités, on abstrait la réalité pour ne garder que de l’identique entre les objets. Il y a reductio, réduction à un seul et même concept à partir duquel on pense le réel.

Le relativisme, en revanche, est une attitude presque opposée, consistant à dire que toutes les choses sont différentes et irréductibles les unes aux autres. C’est d’abord en anthropologie que cette tendance est récurrente, où l’on entend souvent qu’il est impossible de penser telle société à partir des concepts de telle autre, car chaque société est, par nature, irréductible à toute autre, possèdant une structure qui lui est propre qu’il n’est pas possible de réduire à un autre. En d’autres mots, le relativiste ne voit que des différences et jamais d’identité ; il n’y a que du multiple, que de l’autre, et jamais du même. En dernière instance, le relativisme conduit à une épochè morale consistant à suspendre son jugement lorsqu’il s’agit de hiérarchiser : tout étant différent, tout est incommensurable et aucun critère n’existe pour discriminer les objets ; par conséquent, tous se valent.

Aussi les deux tendances s’opposent-elles. D’un côté, on réduit tout à l’identique ; de l’autre, on s’y refuse. D’un côté, on refuse d’admettre la complexité du réel ; de l’autre, on la revendique. En somme, le réductionnisme est la négation du relativisme, lequel est la négation du réductionnisme :

Réductionnisme = ~ Relativisme

Relativisme = ~ Réductionnisme

D’un point de vue rhétorique, ces deux tendances offrent des manières simples de clore le débat, à leurs façons. Réduire la thèse de l’adversaire à une autre déjà connue est bien commode, surtout si cette dernière souffre de la réprobation générale : montrez que votre adversaire ressemble à Hitler, qu’il est Hitler, et vous avez gagné. De même, dire que tout est différent, que chaque réalité est impensable en dehors de sa spécificité, que donc la thèse que tient l’adversaire sur un objet est vide de sens (puisqu’elle est nécessairement forcée de faire référence de manière illégitime à quelque chose d’extérieur pour pouvoir le penser), et le débat est clos, puisqu’on ne peut rien dire. Par conséquent, il est justifié d’étiqueter ces deux attitudes comme étant sophistiques, voire de les rejeter, car l’une et l’autre paralysent également la pensée en prétendant clore la discussion.

Néanmoins, s’il faut se méfier des réductionnistes et des relativistes, il convient également de se méfier de ceux qui dénoncent à toute occasion le prétendu réductionnisme ou relativisme dans un raisonnement. Car à quoi conduit le conseil de celui qui crie trop fort à la reductio ad hitlerum, si ce n’est, précisément, au relativisme – et comment s’en étonner, puisque l’un est, on l’a vu, la réciproque de l’autre ? Parler de totalitarisme en disant qu’il y a, par exemple, une composante commune entre nazisme, stalinisme et – pourquoi pas – islamisme, et on vous accusera de réductionnisme en vous expliquant que chacune de ces choses est spécifique et ne peut se réduire à aucune autre, que, par conséquent, il y a relativisme. Et à quoi conduit le conseil de l’accusateur de relativisme, s’il est bien suivi ? Dites que les sociétés primitives où un certain type d’inceste est admis n’ont pas à être jugées par les sociétés occidentales qui réprouvent ce comportement au titre qu’elles sont incomparables car fondées sur des structures irréductibles, et on vous taxera de relativisme en vous montrant que, non !, ces hommes ne sont pas si différents de nous, qu’il y a de l’identique auquel il est possible de ramener ces choses en apparence si différentes.

Par conséquent, que l’on ne s’y trompe pas. Si ceux qui usent de réductionnisme ou de relativisme en font peut-être un usage illégitime, ceux si prompts à en accuser les autres peuvent être tout autant coupables de sophistique. Les deux malmènent en effet ce principe élémentaire de la logique qu’est le principe d’identité : le réductionniste en en donnant une interprétation trop lâche, et le relativiste une interprétation trop stricte. Ce faisant, ils oublient tous deux qu’il est d’une nécessité logique pour la pensée que de pouvoir poser l’identité et la différence.