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Jean-François RevelLes musées sont souvent le lieu d’intenses débats entre les spectateurs au sujet des oeuvres d’art qu’ils peuvent rencontrer. Ils se font part, entre eux, de leurs impressions, parfois au point d’en faire profiter même ceux qui ne souhaiteraient pas entendre leurs opinions et voudraient pouvoir goûter à ce qui se présente devant eux dans la plus grande quiétude et dans un silence presque religieux, digne d’une assemblée de quakers. Hélas, cela est rarement possible, au point que dans ses Mémoires, Jean-François Revel propose que l’interdiction de parler qui est faite dans les cinémas soit étendue aux musées et même à toute oeuvre d’art. C’est peut-être un verdict sévère que celui-ci, et peut-être n’est-il justifié qu’en partie. Car, c’est presque un truisme, mais si les gens parlent devant un tableau, une sculpture, un édifice, c’est tout simplement parce qu’ils ont quelque chose à dire au sujet de l’oeuvre qui s’offre à eux. Quelque chose à dire, qui n’est pas nécessairement des plus intelligents – et c’est cela qui semble gêner Revel, mais quelque chose quand même. Le contenu de ce quelque chose est varié, mais d’une manière générale, il concerne la façon dont les gens ont compris ce dont il parle. Et s’il y a discussion, c’est parce qu’ils veulent en débattre avec les autres : leur dire comment ils l’ont compris et savoir comment eux l’ont compris. Pour Revel, la plupart des spectateurs qu’il entend autour de lui semblent mal comprendre, ou tout du moins, moins bien que lui ou certaines personnes, d’où son irritation, qui peut-être est justifiée.

Mais justifiée ou non, une question se pose : qu’est-ce que comprendre une oeuvre d’art? La question est complexe, car si les oeuvres d’art provoquent de si vifs débats, à la fois entre ceux qui les regardent et ceux qui regardent ceux qui les regardent, c’est justement parce que la réponse n’est pas tranchée. On sait qu’est-ce que comprendre un théorème mathématique : la réponse est presque d’ordre binaire, soit on a compris, soit non. Pour une oeuvre d’art, on se trouve sur un terrain glissant, beaucoup plus polémique. Si pour comprendre, j’ai besoin de la médiation de concepts, et si l’art est ce qui s’offre à moi sans concepts, la question est très embarrassante : est-il seulement possible de comprendre une oeuvre d’art? L’existence de critiques d’art, d’historiens de l’art et d’autres experts tendrait à l’affirmer. Dans ce cas, le problème est celui du sens à accorder à ce que l’on entend par comprendre, et peut-être que l’on ne comprend pas les montagnes de Cézanne de la même façon que l’on peut comprendre le théorème de Pythagore.

La difficulté est que « comprendre » est polysémique. « Comprendre » peut s’entendre de différentes manières : dans le sens d’un rapport d’inclusion (par exemple, un triangle comprend trois angles), ou encore dans le sens d’une adhésion intellectuel à une chose (quand on comprend qu’un triangle comprend trois angles). Autrement dit, soit quelque chose est compris en quelque chose , soit quelque chose est compris par quelque chose. Quel sens doit-on (re)garder? En premier lieu, est-ce absurde de dire que je puisse comprendre une oeuvre, au sens de la contenir en moi? Si cela est possible, cela ne doit pas être sans incidences pour ma personne : quelles sont-elles? La culture joue-t-elle un rôle dans cette expérience? Ou alors au contraire, en second lieu, comprendre une oeuvre d’art, n’est-ce que tenter de produire du sens à son sujet? Comment peut-on alors donner du sens à une oeuvre d’art? La culture a-t-elle là aussi un rôle à jouer? Mais peut-être est-il possible aussi, en troisième lieu, que ces deux sens de « comprendre » se rejoignent en un point que l’oeuvre d’art nous permettrait de dévoiler? Dans ce cas, ce point peut-il s’assimiler à la culture?

 

PLAN DETAILLE

I – COMPRENDRE UNE OEUVRE D’ART, DANS LE SENS DE LA CONTENIR

1) Le sens accordé au mot « comprendre » a glissé au fil des siècles. Le sens de « contenir » était plus répandu en ancien français que celui de « saisir par la pensée, appréhender », qui prédominera quant à lui dans le français moderne (Baumgartner et Ménard, Dictionnaire étymologique, Livre de Poche). On se propose donc de suivre cette évolution, et dans cette première partie d’étudier d’abord le sens de comprendre comme « contenir », puis dans la deuxième le sens de comprendre comme « saisir intellectuellement »

2) Comprendre une oeuvre d’art, au sens de la contenir, cela signifie que je l’intériorise, au point que celle-ci fasse en quelque sorte partie de moi-même. Si elle fait partie de moi-même, c’est qu’elle peut avoir une incidence à l’un ou l’autre niveau de ma personne. Cela est vrai, et on peut dire que l’oeuvre d’art est capable de modifier notre rapport à la réalité. Il y a un avant et un après ma rencontre avec l’oeuvre d’art. Après l’avoir rencontrée, elle m’appartient, elle fait partie de moi, et en ce sens je la contiens, elle est comprise en moi, puisque, tel le langage, elle vient se mettre entre moi et la réalité. Par exemple, on se représente habituellement Dieu de la même manière que Michel-Ange a pu le peindre (Ernst Gombrich).

3) L’oeuvre d’art possède son lieu propre à l’intérieur de moi : il s’agit de la culture. Au fur et à mesure que l’on rencontre des oeuvres d’art, on cultive quelque chose en nous, c’est-à-dire la culture. Elle se remplit, et c’est en cet endroit que les oeuvres d’art sont comprises, sont contenues.

II – COMPRENDRE UNE OEUVRE D’ART, DANS LE SENS DE LA SAISIR INTELLECTUELLEMENT

1) Deuxième sens de comprendre : saisir intellectuellement, sens plus usuel aujourd’hui. Comprendre une oeuvre d’art, c’est ici tenter d’en saisir le sens. C’est élever l’expérience esthétique au-delà du simple fait et effet donné par l’intuition, par la sensibilité. « On voit les caractères d’une langue inconnue, mais on ne les comprend pas (Lalande) ». Comprendre une oeuvre d’art, c’est dépasser la simple vision (ou plus généralement, perception) de celle-ci, et peut-être essayer de tenir un discours rationnel sur elle.

2) On peut comprendre une oeuvre d’art en étudiant « les intentions du créateur, de son milieu culturel, des sources littéraires, mythologiques, religieuses ou symboliques où sa sensibilité s’est abreuvée, enfin du public, des mécènes, de la cité ou de l’édifice et emplacement auxquels son oeuvre était destinée (Jean François Revel, L’oeil et la connaissance) ». L’oeuvre d’art devient ici comprise par moi.

3) En somme, seule la culture permet de comprendre une oeuvre d’art en me fournissant les outils nécessaires pour essayer de produire du sens et ainsi me permettre de tenter de dépasser le stade de l’expérience esthétique purement perceptif La culture intervient, et ce, consciemment ou inconsciemment.

III – IL FAUT COMPRENDRE POUR POUVOIR COMPRENDRE

1) En somme, dans les deux sens analysés de « comprendre », on retrouve la culture. Dans le premier, le processus de compréhension se réalise dans la culture, dans le second il se réalise par la culture. Il faut donc comprendre pour pouvoir comprendre, c’est-à-dire saisir intellectuellement par la culture pour pouvoir enrichir cette dernière.

2) Comprendre une oeuvre d’art, c’est, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Revel, faire un pont entre l’oeil et la connaissance, mais un pont à double sens : de la connaissance vers l’oeil, et de l’oeil vers la connaissance. Si la connaissance est modifiée par l’oeil, l’oeil est lui aussi modifié par la connaissance.

3) Plus la culture sera solide, plus le pont le sera, plus la compréhension sera possible. Mais pour solidifier la culture, il est nécessaire de franchir le pont alors que celui est encore fragile. Il y a donc un dialèle, et en ce sens, la compréhension est toujours en chemin. On ne peut donc jamais prétendre à un absolu de la compréhension. Comprendre parfaitement une oeuvre d’art est donc illusoire, mais on peut toujours essayer de la comprendre mieux. On doit refuser tout préjugé, pour sans cesse se réinterroger sur ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir. La compréhension de l’art s’apparente ainsi à l’acte philosophique, et l’esthétique confirme ainsi sa place privilégiée dans la philosophie.