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BatmanL’un des arguments utilisé par les partisans de l’interdiction du port du voile intégral était, on s’en souvient, celui de la sécurité publique : il était nécessaire de pouvoir identifier les gens dans la rue grâce à leur visage. Lors d’un colloque le 17 décembre 2009 sur le port du voile intégral, Jean-François Copé déclarait ainsi :

C’est une question de sécurité évidente. On n’entre pas dans une mairie, une école ou une banque avec un casque de moto, une cagoule ou un masque blanc… Il faut avoir le visage découvert et être reconnaissable. (…) Outre la question de la dignité, l’interdiction doit aussi se fonder sur l’impératif d’ordre public. Excusez-moi de rappeler une banalité mais je vous invite à imaginer un instant des quartiers où la moitié de la population serait masquée en permanence et vêtue de la même façon. Ce n’est pas acceptable, notamment alors que nous développons la videoprotection dans de nombreuses villes pour répondre aux attentes de nos concitoyens.

Aucun rapport avec la récente proposition de loi du 3 mai 2010 « tendant à faciliter l’identification des éditeurs de sites de communication en ligne et en particulier des « blogueurs«  professionnels et non professionnels » ? Écoutons le sénateur Jean-Louis Masson, l’initiateur de cette proposition :

Pour l’essentiel, le blogueur, et plus généralement l’éditeur non professionnel d’un site, est responsable pénalement et civilement des propos qu’il tient sur son blog mais aussi de l’ensemble des éléments qu’il édite. Toutefois, son identification est beaucoup plus difficile que lorsqu’il s’agit de la diffusion de documents par voie de presse écrite. Qui plus est, pour les modalités de cette identification, le droit en vigueur n’impose pas les mêmes obligations aux blogueurs professionnels et aux blogueurs non professionnels. (…) Face aux nouveaux défis d’internet, ces recommandations de bon sens méritent aujourd’hui d’être prolongées en étendant aux éditeurs non professionnels de sites internet, et en particulier aux « blogueurs », les obligations d’identification requises des professionnels.

Voile intégral d’une part, anonymat du blogueur d’autre part : une partie de ce qui inquiète dans les deux cas est que l’on ne puisse pas identifier facilement ce qui se cache derrière. Que les actants ne puissent pas être identifiables au premier coup d’œil sur la voie publique de la cité, quel que soit son statut ontologique, qu’elle soit réelle ou virtuelle, répugne. Le pseudo est une burka mettant en danger cette société qui, pour répondre « aux nouveaux défis d’internet » (Masson), tente d’élargir le concept de « videoprotection » (Coppé) pour l’appliquer à d’autres objets, en installant de ce fait un panoptique redoutable.

Il n’est pas permis de se masquer le visage, ni de ne pas utiliser son vrai nom. L’état civil doit être dans tous les cas affiché clairement, disponible non plus seulement pour les seuls autorités publiques lorsqu’elles en feraient la demande pour de judicieuses raisons judiciaires, mais pour tous, afin que chacun puisse connaître, reconnaître, identifier chacun. Plus de passe-droit pour personne, que ce soit un droit de se cacher, ou bien un droit de connaître qui est caché. Chacun doit être identifiables comme doit l’être quiconque pour quiconque. Il ne s’agit en effet plus d’être visible simplement pour le pouvoir vertical, mais également de manière horizontale et égalitaire, que cela soit dans les rues ou sur les réseaux. Bruce Wayne ne peut désormais plus se vêtir ni de son masque, ni de son nom de Batman ; ni non plus le Joker se grimer et refuser de porter son vrai nom − Red Hood, parait-il.