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G20On avait naguère désigné les rogue states comme cause profonde du dérèglement géopolitique. Parce que non fondés sur les règles les plus élémentaires de l’Etat de droit, des nations tels que l’Iran, la Corée du Nord, l’Afghanistan, l’Irak ou la Libye furent considérés comme constituant le terreau dans lequel s’enracinent toutes les menaces contre le monde libre – entendez l’Occident. En tant que cause essentielle, principale et principielle du mal, le renversement de ces régimes par les armes ou par d’autres moyens se justifiait, étape propédeutique à l’avènement de la démocratie universelle mondiale posée comme terme ultime par la néo-téléologie de la fin de l’histoire de Fukuyama.

À en croire ses théoriciens, le néoconservatisme en relations internationales prétendait se constituer en opposition à l’idéalisme (qui subordonne l’agir politique à une grande idée philosophique, comme, par exemple, la « paix perpétuelle » kantienne : l’administration Clinton), mais aussi en opposition au réalisme (la realpolitik machiavelienne qui subordonne l’agir aux seuls intérêts – économiques – de l’Etat : l’administration Bush père). Ce que Bush fils fit, c’est prendre les meilleurs éléments de ces deux doctrines dans une synthèse qui ne craignait pas de concilier l’interventionnisme des réalistes avec le moralisme des idéalistes. Ainsi la route pouvait-elle « commencer à Bagdad », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Kristol et Kaplan. « Appuyer l’inévitable » avènement de la démocratie devint la maxime ; la « théorie des dominos » en désigna un premier à pousser pour que les autres tombent : Saddam Hussein.

Or, on découvre beaucoup d’homologies entre la croisade contre l’Axe du Mal de l’ancien Président des États-Unis George W. Bush et la tendance actuelle prégnante dans beaucoup de discours d’une volonté de moralisation du capitalisme. Car de quoi accoucha le G20 ces derniers jours ? D’un réalisme interventionniste d’une part. Les grandes puissances s’accordèrent sur un Axe du Mal fiscal désigné par l’appellation de « paradis fiscaux ». De là proviendrait tout le mal, c’est ici qu’il convient d’intervenir, avec cette arme décisive que constitue la levée du secret bancaire, qui est le nom que prend le droit d’ingérence lorsqu’on décide de l’appliquer dans les matières économiques. « Notre route commence au Luxembourg et au Liechtenstein » pourrait écrire Henri Guaino à l’entame des prochains discours de Nicolas Sarkozy : ce dernier n’a-t-il pas déclaré que la résolution de la crise financière était un préalable nécessaire à la résolution de la crise économique ?

Ce qui ne doit pas faire oublier la part d’idéalisme moralisateur contenu dans tous ces discours. Ainsi sonne-t-on bien fort les cloches des valeurs : moralisation du capitalisme, nouvelles règles de gouvernance, volonté de la restauration d’un ordre mondial ébranlé, création de nouvelles normes comptables.

Réalisme et idéalisme : c’est deux dimensions étaient tenues pour égales par les néoconservateurs. Cependant, pour certains observateurs et critiques, l’un des deux termes prévalait : il y aurait une raison manifeste et une raison latente, ou au moins une raison servant de prétexte à la raison effective. Ainsi entendait-on usuellement qu’en fait, on défendait fourbement l’établissement d’une démocratie moyen-orientale pour mieux justifier la spoliation des réserves pétrolifères. En somme, l’idéalisme venait justifier le réalisme, suivant en cela Pascal car « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste »

Osons dans le cas présent l’hypothèse inverse. Non pas l’idéalisme venant justifier le réalisme, mais au contraire l’idée que le faits imposeraient une réforme morale ; qu’à bien considérer le réel, un changement de système serait nécessaire ; que la construction d’un système dirigiste serait désormais la seule issue possible. La chute du premier domino constituerait alors le premier pas sur cette « nouvelle route de la servitude »…