La prestation de Marine Le Pen jeudi dernier lors de l’émission Des paroles et des actes animée par David Pujadas fut remarquable par le non débat qui eut lieu (ou du débat qui n’eut pas lieu) avec Jean-Luc Mélenchon, où celle-ci tâchait de rester stoïque et aussi muette qu’un quaker face au contradicteur qu’on lui avait opposé. Cependant, mon attention était captivée par tout autre chose ; par quelque chose que mon penchant fétichiste n’avait encore jamais remarqué jusqu’à présent, lorsque par mégarde, mon regard se posait sur Marine Le Pen. Quelque chose qui, je pense, est bien plus qu’un « simple détail » de l’histoire de ces présidentielles : Marine Le Pen n’avait pas de boucles d’oreilles.

Oui, lecteur : Marine Le Pen n’avait pas de boucles d’oreilles. Pourquoi est-ce important ? Parce que s’il est possible de lire dans les coupes de cheveux comme on lit dans les lignes de la main, peut-être est-il également possible de le faire dans les oreilles. Entendons plus généralement : que le corps d’un individu peut être lu, interprété, examiné, en ce qu’en lui, sur lui, grâce à lui, avec lui, se cristalise tout un ensemble de principes, maximes et habitudes qui caractérisent ce même individu. Bien plus peut-on même dire avec Bourdieu [1] que :

Le schéma corporel [en tant qu’il] est dépositaire de toute une vision du monde social, de toute une philosophie de la personne et du corps propre.

Bourdieu, La distinction, p. 240

Et ailleurs :

Tout se passe comme si les conditionnements sociaux attachés à une condition sociale tendaient à inscrire le rapport au monde social dans un rapport durable et généralisé du corps propre, une manière de tenir son corps, de le présenter aux autres, de le mouvoir, de lui faire un place, qui donne au corps sa physionomie sociale.

Bourdieu, Ibid., p. 552.

En somme, rien de plus social que ce qui apparaît au premier abord comme le plus intime et personnel. Le rapport que chacun entretient à son propre corps n’est pas privé, mais au contraire public. Des goûts alimentaires jusqu’aux choix des pratiques sportives, en passant par la façon de parler, il n’y a pas un comportement, une manière d’être qui n’échappe aux règles des habitus corporels, qui caractérisent à chaque fois un monde social bien particulier, très spécifique. Une herméneutique du corps s’ouvre alors à l’observateur attentif, rendant possible une exégèse des rides, bosses, cicatrices, mais aussi des rognures d’ongles, peaux d’orange et autres culottes de cheval − le corps est un traître.

Concernant les boucles d’oreilles de Marine Le Pen, elles brillent par leur absence. Ceci tient dans son cas à une impossibilité physiologique : ses oreilles ne sont pas percées. Marine Le Pen n’a pas sacrifié à ce rite féminin si caractéristique qui est pour la plupart des jeunes filles comme un passage obligé, tout comme l’excision ou la circoncision ailleurs. Passage qui advient parfois très tôt : certaines ne se souviennent même plus de quand leurs oreilles furent percées ; la décision en incombe alors souvent dans ces cas-là à une mère qui, avant même que leur enfant ne sache marcher ou parler, choisit de le conformer aux codes esthétiques féminins en vigueur. Pour d’autres, c’est une décision plus tardive, courant l’adolescence, ou à son sortir : la prise de décision se fait plus autonome, tantôt en accord avec les parents, tantôt en rébellion contre.

Chez les Le Pen, à l’évidence, le rite du perçage des oreilles au sortir du berceau était refusé. Si j’en juge par des photos trouvées ici et là, le cas Marine n’est en effet pas isolé, puisque ses sœurs non plus n’en portent pas :

Que peut-on en déduire ? Un certain nombre de choses, mais qui sont − il faut le reconnaître − avant tout de l’ordre de l’hypothèse.

Premièrement, cela pourrait indiquer un certain rapport au corps distancié (caractéristique, selon Bourdieu, des catégories sociales favorisées), excluant les modifications, hybridations et transformations du corps même les plus simples. Un naturalisme qui idolâtre les produits de Sainte Mère Nature, et considère qu’il pourrait être infamant de chercher à les parfaire. Une condamnation de l’hybris prométhéiste cherchant à contester ce que le Grand Être a créé. Un culte, une adoration de l’ordre naturel. On sait que Jean-Marie avait perdu un oeil lors de ses vaillants combats ; pendant longtemps, certainement pour les mêmes raisons naturalistes, il portait un bandeau du type « Pirate de Caraïbes » (Episode I) ; ce n’est que tardivement qu’il accepta d’avoir recours à une transformation corporelle (oeil de verre), préférant sans doute jusqu’alors ne pas avoir à tricher avec la nature − mais le pragmatisme politique l’a sans doute conduit à hiérarchiser à nouveau ses principes.

Deuxièmement, d’une manière connexe, on pourrait lire un refus du paraître, de la triche, du mensonge. Il faut se montrer dans la vie sociale tel que l’on est, et ne pas chercher à feinter les autres. On trouve chez le bon Rousseau, dont le culte de la nature et la condamnation de la technique sont le fond de commerce, une pareille critique de tout ce qui permet aux hommes de se dissimuler, à commencer par la politesse. Culte de la transparence, qui abolit la rupture qui pourrait exister entre les états intérieurs et leur expression. Sans doute Rousseau aurait-il condamné le maquillage et les boucles d’oreilles (sans doute l’a-t-il d’ailleurs fait, mais j’ai dû oublier où) ; des raisons analogues se trouvent sans doute ici chez les Le Pen dans le refus des cosmétiques : car il n’y a pas que les boucles d’oreilles que Marine refuse ; il y a également le verni à ongles ; lorsqu’elle en vient à devoir s’exprimer sur un plateau de télévision, son maquillage est toujours minimaliste. En ce sens, quoi qu’on en dise, elle constitue l’anti-Nadine Morano, qui, elle, sacrifie à la fois aux boucles d’oreilles, au poudrage abondant et aux faux-ongles (il me semble).

Troisièmement, ce que l’on peut constater, c’est que ce refus d’attenter à son corps est patent chez Marine Le Pen. À l’évidence, elle est une femme terriblement nerveuse, stressée, anxieuse, angoissée. Pour évacuer le stress, la plupart des gens se rongent les ongles, battent du pied, ou grincent des dents (bruxisme) : le corps manifeste les états émotionnels [2]. Or, aucun stigmate de somatisation du stress n’est apparent sur le corps de Marine Le Pen (pas d’ongles rongés, pas de pied qui bat durant les débats, ni de dents usées − ses dents sont longues), si ce n’est un : l’index de sa main droite, très jauni, témoignant des nombreuses cigarettes fumées, lui donnant par ailleurs cette voix si reconnaissable. Si l’on suit cette hypothèse, l’éducation corporelle lepéniste devait refouler le corps et entretenir un certain mépris à son égard, à commencer par le mépris quant aux émotions : chez les Le Pen, on ne se ronge pas les ongles, et sans doute ne pleure-t-on pas non plus. Mépris semblable que l’on retrouve souvent dans un certain catholicisme. (Qu’elle soit droitière et fume de la main droite pourrait également témoigner d’un refus de fumer en travaillant − certains droitiers fument de la main gauche tout en travaillant −, qui conduit à une ambiguïté sur l’organisation du travail lepéniste : d’une part, catégorisation très stricte entre les moments de travail et les moments de détentes, mais d’autre part, instauration de nombreuses pauses au cours de la journée, sans lesquelles le doigt ne serait pas ainsi jauni − en somme, une organisation qui sépare bien travail et loisir, mais qui donne une grande place à ce dernier lorsqu’il s’agit de certaines personnes autorisées.)

Enfin, quatrièmement, la question se pose d’un point de vue plus biographique des raisons expliquant le refus, même tardif, du perçage des oreilles. Comme on avait pu le dire par ailleurs concernant les coupes de cheveux, le fait d’une habitude corporelle contractée durant l’enfance, souvent du fait de la pression parentale, pose la question de sa perpétuation une fois le sujet arrivé à l’âge adulte. Que l’on m’autorise ce plaisir incestueux de me citer moi-même :

Lorsqu’un jour vient l’occasion pour l’enfant de choisir entre la pilule rouge, qui lui permettra de s’évader des chaînes parentales qui le maintiennent attaché au fond de la caverne de l’autorité, et la pilule bleue, qui au contraire le replongera dans l’obscurité de la tutelle d’autrui, il est face à un choix déterminant en tant qu’il est un être-capillaire.

Oscar Gnouros, « Comment lire dans les coupes de cheveux comme on lit dans les lignes de la main », Morbleu !, 22 décembre 2009.

De même pour son être cosmétique : l’enfant élevé dans la détestation du maquillage peut soit choisir d’y demeurer, soit décider d’en sortir. Le choix des filles Le Pen paraît avoir été celui de l’orthodoxie familiale. Cela pourrait ainsi témoigner, si l’on ose l’hypothèse psychanalytique, d’une solide intériorisation des codes parentaux, de la constitution d’un surmoi inébranlable prohibant toute une foule de choses, d’une reproduction presque carbon copy des schémas familiaux : les filles sont des répliques authentiques, du Le Pen AOC.

Car en effet, face à toutes ces questions, on pourrait se placer dans le cadre d’un anabaptisme cosmétique : si on n’a pas percé les oreilles des filles Le Pen lorsqu’elles étaient encore enfantes et sous le joug parental, c’est afin qu’elles ne prennent cette décision que d’une manière autonome, plus tardivement, en toute connaissance de cause. De la même manière que certains parents refusent de baptiser leurs enfants dès la maternité afin de leur laisser pleinement le choix d’entrer ou non en religion, on pourrait supposer chez les Le Pen en matière de codes esthétiques une tradition libérale qui attendrait un âge un peu plus mur pour faire entrer ou non les enfantes dans la religion de la boucle d’oreille et du verni à ongles, pour que leur choix soit éclairé, conscient et volontaire. Mais malgré cette liberté qui aurait pu être laissée, la puissance des habitudes sociales et familiales firent que pas une n’osa franchir le Rubicon esthétique, par crainte sans doute de paraître céder à une dépravation gauchiste et hippie, par crainte du courroux parental surmoïque. Cela laisse imaginer ce que fut cette éducation, pour que pas une exception n’advienne : une mécanique bien huilée, fluide et parfaite, sans grain de sable − le rêve du totalitarisme.

Culte de la nature, transparence intentionnelle, refoulement émotionnel, soumission aux traditions : la prétendue rupture entre le père Jean-Marie et sa fille Marine n’est ainsi sans doute qu’apparente − elle continue de faire corps avec. Une continuité au moins psychanalytique paraît évidente : le père n’a pas été tué. Le Front National aura un nouveau visage le jour où cet Œdipe se crèvera non pas les yeux avec des épingles, mais les oreilles, et où ses dirigeantes porterons des boucles d’oreilles.
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[1] On célèbre les 10 ans de la disparition de Bourdieu cette année (ça se sait un peu) ; également, cela fait 10 ans que John Rawls et Robert Nozick ont disparu (ça se célèbre un peu moins).
[2] Corps et émotions ne font qu’un, si l’on suit William James.

[amtap book:isbn=2723487148]