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Alexandre VICes jours derniers fut arrêtée une courtisane, c’est-à-dire une honnête femme publique, nommée Corsetta, qui vivait dans l’intimité avec un Maure habillé en femme et avec lequel elle avait fait, je ne sais comment, connaissance. Tous deux furent promenés ensemble dans la Ville en signe de scandale. La femme portait une robe de velours noir traînant à terre et sans ceinture. Le Maure avait, comme à l’habitude, des vêtements de femme. Ses mains étaient fortement liées derrière son dos. Tous ses habits, y compris la chemise, étaient relevés jusqu’au nombril, de sorte que tout le monde pouvait voir ses testicules, autant dire ses organes sexuels, et avoir la preuve de la supercherie. Quand ils eurent fait le tour de la Ville, Corsetta fut relâchée. Mais le Maure fut jeté en prison et y resta jusqu’au samedi 7 de ce mois d’avril, quand on le fit sortir des prisons de la tour de Nona en compagnie de deux autres brigands.

Devant eux s’avançait un sbire monté sur un âne et portant attachés au bout d’un bâton les testicules coupés à un juif coupable de rapports charnels avec une chrétienne. Ils furent conduits a Campo de’ Friori. Là, les deux brigands furent pendus. Le Maure fut placé sur un tas de bois, attaché à la colonne de la potence et étranglé. Pour cela, on lui mit une corde au cou ; puis, avec un bâton placé derrière la colonne, on tordit fortement la corde. Après cela, on mit le feu au tas de bois, qui s’éteignit à cause de la pluie. Toutefois, ses jambes, se trouvant plus près du feu, furent brûlées.

Johannes Burckard, Dans le secret des Borgia. Journal du cérémoniaire du Vatican (1492-1503), pp. 252-253.

Johannes Burckard était le « maître de cérémonie » (un « MC ») du Vatican lors du règne du pape Alexandre VI, Rodrigo Borgia de 1492 à 1503. Son rôle était de veiller au bon respect des protocoles durant les différentes cérémonies orchestrées par et pour la papauté. Il consigna dans un journal, avec une très grande précision, certains détails du règne. Parfois avec une impressionnante minutie : on dispose dans certains cas d’un récit raconté presque minute par minute. Parfois de manière très vague, comme lorsqu’il s’absente de Rome pendant des mois pour aller percevoir les bénéfices des charges ecclésiastiques dont il dispose en Alsace.

Alexandre VI est considéré par beaucoup comme le pape le plus corrompu que la chrétienté ait jamais connu. Corrompu, et corrupteur, par l’argent tout d’abord. Stefano Infessura nous raconte, en prologue du journal de Burckard, comment, en 1492, il a acheté sa papauté et le vote de ses électeurs. Corrompu également du point de vue des mœurs ensuite. De nombreuses maîtresses, dont une régulière, Vannozza Cattanei, qui lui donnera quatre enfants, dont deux de ses plus fameux : César et Lucrèce. De cette famille, on a tout imaginé : que César et Lucrèce couchèrent ensemble, et même que Rodrigo en personne obtint les faveurs de sa fille.

Lucrèce BorgiaLes Borgia ont en effet nourri de nombreuses imaginations, de Victor Hugo et de sa pièce sur Lucrèce, à la bande dessinée de Jodorowsky (le réalisateur de The Holy Mountain) et de Manara (le dessinateur du Déclic). Le jeu vidéo Assassin’s Creed II imagine quant à lui Alexandre VI comme membre des Templiers, et Machiavel comme membre des Assassins. Le récit de Burckard se fait, lui, moins expansif, et peut-être plus objectif. Il n’en reste pas moins intéressant, et ce pas uniquement pour les quelques nuits orgiaques qui y sont parfaitement décrites.

Si l’on n’y découvre rien sur le Traité de Tordesillas de 1494 qui influencera profondément la géopolitique mondiale en partageant le monde entre Espagnols et Portugais à partir des îles Canaries (ce qui explique la présence portugaise au Brésil), on y trouve en revanche de nombreux détails sur la politique italienne du roi Charles VIII. On y apprend avec émerveillement que le pape songea un moment à former une alliance avec le Grand Turc contre la France – ce qui tendrait à prouver que l’islam et la chrétienté peuvent s’entendre, mais que les deux ont un problème avec la France.

L’affaire Savonarole y est aussi précisément narrée. À cet exalté qui se disait soi-disant en connexion permanente avec le ciel, Alexandre VI proposa qu’il donne une preuve claire de son élection divine par l’épreuve du feu, qui semblait apparemment d’une pratique assez courante. Une fois jeté dans le feu, le dernier mot de la survie n’en revenait qu’à Dieu. Pas si fou que ça, Savonarole refusa, en se justifiant par une habile et en même temps maladroite sophistique. Quant à ceux qui devaient accompagner Savonarole au bucher – car il fallait un candidat des deux camps pour que Dieu puisse trancher entre qui avait raison ou tort – acceptèrent toutefois d’y aller. Mais au dernier moment, ils refusèrent en recourant à un argument très spécieux. Les Florentins, qui s’étaient amassés pour l’événement, furent très déçus. Pour compenser, ils commirent une émeute. Et Savonarole finira tout de même sur le bucher.

Certains faits divers sont également précisément relatés, comme cette histoire à Rome début avril 1498 de cette courtisane et de ce Maure travesti. À l’époque, les femmes désirant quelque peu s’émanciper et se dispenser d’un mâle n’avaient que deux issues : soit rentrer dans les ordres, soit devenir courtisanes. Elles peuplaient alors les rues et les maisons, et leur existence était tolérée. Il n’en fut pas de même pour l’excentricité de ce Maure qui eut l’audace de s’habiller en femme : avec ça, on ne plaisantait pas. Tout comme il n’était pas admis qu’un juif ait des rapports (sexuels) avec une chrétienne : il y a des limites à l’œcuménisme. La société n’était pas encore prête pour ça – et elle ne l’était pas non plus pour les débauches d’Alexandre VI. Le bon Rodrigue n’est en effet pas étranger au fait que, une quinzaine d’années plus tard, un certain Luther, jugeant l’Église corrompue, placarde en Allemagne ses thèses et entreprenne de la réformer.