Parlerait-on de ce texte si quelqu’un d’autre que Stéphane Hessel l’avait écrit ? Le prestige de l’auteur qui tint la plume compte en effet pour beaucoup dans ce succès de librairie, l’autre élément permettant d’en rendre compte étant sûrement la brièveté du texte et son faible coût − même si rapporté au kilo, on en a très peu pour son argent.

Qu’est-ce que ce texte ? Qu’y a-t-il dedans ? Hessel y invoque la Résistance (avec un grand « R ») et le CNR, auquel on devrait, d’après lui, toutes les institutions contemporaines (au moins dans l’esprit) : loué soit Jean Moulin ! Mais, s’indigne Hessel, la société française s’est écartée de cet héritage. Trois choses le montre selon lui : i) la politique d’immigration ; ii) le démantèlement du système social (c’est le CNR qui a en effet établi la sécurité sociale et nationalisé certaines entreprises telles que celles en charge de l’électricité et du gaz) ; iii) le fait que les médias soient désormais au mains des nantis (le CNR défendait la liberté de la presse [1]) . Toutes choses qui pourraient se résumer dans un nom que l’auteur se garde bien de citer : Nicolas Sarkozy.

Tout l’héritage issu de la résistance est ainsi d’après lui en danger. Par exemple, la résistance voulait « la possibilité effective pour tous les enfants français de bénéficier de l’instruction la plus développée ». Mais, note Hessel, depuis 2008 − donc grosso modo depuis l’avènement du sarkozysme − on va à l’encontre de cela. L’idéal républicain (qu’Hessel n’interroge évidemment pas : il est admis sans aucune critique), est même en danger, car l’école est désormais livrée, dit-il, aux ténébreuses puissances de l’argent, pouvoir de l’argent qui était combattu par la Résistance (et moi qui pensais sottement que c’était avant tout l’occupant qui l’était).

Indignation et résistance

Or, « le motif de la résistance, c’est l’indignation », la résistance désignant cette fois-ci non plus seulement la Résistance historique de la Second guerre, mais la Résistance d’une manière bien plus générale. Ce n’est pas la raison qui fonde la révolte, mais l’émotion. Conception dangereuse, car faut-il se soumettre à toute indignation, quelle qu’elle soit ? On peut en effet s’indigner de tout, dans l’abjection la plus complète. Par exemple, que les médias sont aux mains des juifs, que les immigrés prennent le travail des français, que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes : voilà qui indigne bien du monde.

Cependant, l’indignation de Hessel n’est pas une indignation sans objet, malgré ce que la forme du titre composée seulement d’une formule impérative et les différentes tournures de phrases présentes dans le texte pourraient laisser penser. Quand Hessel crie « indignez-vous ! », il veut en fait signifier (première formulation de l’indignation : il y en a plusieurs dans la texte, comme pour l’impératif catégorique chez Kant) : « indignez-vous contre la dictature (sic) financière qui menace la paix (sic) et la démocratie (sic) » .

Néanmoins, malgré cet objet de l’indignation de Hessel, celui-ci enjoint chacun à se trouver un motif d’indignation qui lui serait propre. Dans l’itinéraire biographique de Hessel, confesse-t-il, avant l’indignation contre la finance (et contre le sarkozysme, car, à mots couverts, il ne s’agit en fait de rien d’autre que de cela), c’était l’indignation contre le nazisme qui l’animait. L’indignation contre Hitler et Pétain et celle contre Sarkozy sont ainsi fondamentalement similaires. Pas de différences entre les deux, ou alors un petit écart si infime que la reductio ad hitlerum, qui menace et qui était déjà latente dans tout le début du texte, pourra combler.

La cause des fascismes du début de ce XXe siècle ? Simplement que les possédants, « avec leur égoïsme », se sont braqués contre la révolution bolchévique. Leurs peurs les ont fait voter Hitler et Mussolini − j’aurais au contraire cru que ces deux figures, que l’on qualifie de populistes, étaient également plébiscitées par le peuple. Mais pour Hessel, on aurait pu éviter le fascisme, et on l’évitera si « une minorité active se dresse ».

Il faut donc qu’elle se dresse. Hélas ! Pour les jeunes d’aujourd’hui, c’est moins simple de s’engager, de résister. Il faut trouver un motif. Hessel avoue que pour lui s’était bien simple : l’occupation, puis plus tard, la décolonisation. Mais que faire aujourd’hui ? On a le sentiment que dans l’anthropologie hesselienne, il y a un besoin quasi-weberien de s’engager. Peu importe la cause : il faut trouver quelque chose, il faut s’occuper, trouver un motif de mécontentement – et il y en a toujours. Mais plus que Weber, c’est Sartre (qui, c’est bien connu, était une des plus grandes figures que la résistance française n’ait jamais connu…) et son existentialisme qui sont invoqués : l’homme hesselien doit se projeter.

La fin de l’histoire

Suit un passage sur Hegel, duquel Hessel dit être convaincu de la philosophie de l’histoire. Son interprétation lui en fait dire que l’histoire a un sens, qu’elle est constituée et se constitue par « des chocs successifs » qui la font s’accélérer. Dans l’histoire, il y a ainsi progrès, et avec au bout du tunnel, la « liberté complète » et « l’état démocratique » dans sa forme idéale.

Passons sur le fait que pour Hegel, ce qui était au bout était davantage l’état prussien et autoritaire que la démocratie libérale moderne : le plus dramatique est en fait qu’Hessel appuie ici sa théorie de l’action indignée sur une philosophie de l’histoire historiciste. Or, Popper a bien montré l’impossibilité, le non-sens, et même la dangerosité de ce genre de théories ; elles finissent au final par faire crier à leurs adeptes un simple mot d’ordre devant rassembler tout le monde : « appuyez l’inévitable ! » Dans le cas hesselien, on sait en effet que la démocratie est au bout de l’histoire ; il suffit maintenant de la faire advenir le plus rapidement possible, par « des chocs successifs ». S’abordons donc ce qu’on a ici et maintenant : ça pourrait faire advenir le meilleur même dès demain.

Voilà exactement ce qui motiva certains des néoconservateurs américains à intervenir en Irak, cette guerre constituant une application in concreto des thèses de Fukuyama (même si ce dernier, la démocratie irakienne peinant finalement à advenir, accusa les néoconservateurs de l’avoir trahi, tout comme Lénine avait trahi Marx, puisque dans les deux cas, on a la récupération des thèses d’un penseur et leur application concrète erronée selon le théoricien incriminé − pas sûr cependant que l’argument marche complétement pour Marx, ni pour Fukuyama).

De De Gaulle à Bové

Après cette digression sur la philosophie de l’histoire − le texte est très décousu −, Hessel en revient aux motifs d’indignation, difficiles à trouver aujourd’hui. Et de fait, une autre explication à cette difficulté de la recherche, c’est qu’aujourd’hui, pour le dire d’une manière un peu foucaldienne, le pouvoir est très diffus et possède d’innombrables centres. Reste toutefois quelques motifs d’indignation facilement identifiables :

1) L’écart entre les riches et les pauvres qui augmente sans cesse. [2] Invention du XXe et XXIe siècle d’après Hessel − car le XIXe siècle (mais pourquoi la révolution de 1848 ?), l’Ancien Régime (mais pourquoi celle de 1789 ?) et la féodalité, c’était sans doute beaucoup plus glamour pour Hessel.

2) Les droits de l’homme et l’état de la planète. Deux termes curieusement associés dans un seul combat. Hessel était proche du comité rédacteur de la déclaration de 1948. Il tient à dire que c’est grâce à lui et à Cassin que l’on a obtenu des « droits universels » bien français, et non pas des « droits internationaux », comme le voulaient les anglo-saxons : la creuse abstraction humaniste continentale vainquit grâce à lui le réalisme jurisprudentiel anglo-saxon.

Pour Hessel, deux organisations s’indignant fort justement et perpétuant l’esprit de la Résistance sont Attac (José Bové & co.) et la FIDH (que je connais moins bien, voire pas du tout − honte à moi). Si de la France de Pétain à celle de Sarkozy il n’y avait tout à l’heure qu’un pas, il semble maintenant en être de même de De Gaulle à Bové.

Ainsi faut-il s’indigner, coûte que coûte trouver un motif d’indignation. Et ils ne manquent pas : « le traitement faits aux immigrés, aux sans-papiers, aux Roms ». Mais comment savoir si je peux m’indigner de tout ? Comment être sûr si mon motif d’indignation que j’ai choisi est légitime ? N’y a-t-il pas des motifs d’indignation plus louables que d’autres ? Ne pourrait-on pas s’indigner devant certains motifs d’indignation choisis par certains ? Et si quelqu’un décide de s’indigner contre les juifs, comme aux plus heures des années 30 ? De l’indignation du résistant à celle du persécuteur, ici aussi, il pourrait n’y avoir qu’un pas… Cet important problème reste non seulement sans réponde dans la théorie hesselienne, mais même non interrogé.

Israël, nation digne d’indignation

Outre l’indignation contre la finance, une autre principale qui agite Hessel est le sort de la Palestine. Israël est évidemment coupable de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité. Voire l’opération « Plomb durci » : mille quatre cents morts palestiniens pour 50 blessés israéliens. C’est cette comptabilité défavorable à l’égard des occupés qui indigne Hessel ; car s’il y avait eu plus de blessés israéliens, cela aurait été moins indignant ? Il semble en effet que ce soit ça le problème pour Hessel : le déséquilibre. Ainsi, le terrorisme est évidemment inacceptable. Mais comme les Israéliens ont des moyens infiniment plus puissants, « la réaction populaire ne peut pas être que non violente (sic)» . Les Gazaouis sont tout simplement « exaspérés », et donc, ils s’indignent au moyen de rockets.

Cependant, modère Hessel, il faut refuser au maximum de s’indigner dans la violence. Il faut user, autant que faire se peut, de la non-violence. « Je rejoins Sartre, on ne peut pas excuser les terroristes, mais on peut les comprendre », dit-il. Qu’Hessel comprenne les terroristes ne le fait pas les excuser. D’ailleurs, le terrorisme n’est pas efficace, remarque-t-il. Mais est-ce simplement pour cela, à cause de son manque d’efficacité, qu’il ne faut pas y recourir ? Certaines phrases de Hessel sont ambigües : « la violence n’est pas efficace, c’est bien plus important que de savoir si on doit condamner ou pas ceux qui s’y livrent ».

À côté de cette relative complaisance à l’égard du terrorisme, Hessel parvient toutefois à soutenir en même temps l’idée que ce n’est que par la négociation qu’on arrive à ses fins : faire comme Mandela ou Martin Luther King, et pas Malcom X. Il faut, dit-il, s’indigner contre ceux qui enfreignent le droit, à commencer contre ceux qui ont recourt à la violence. Hessel en appelle ainsi à une « insurrection pacifique ». Le terrorisme est un dernier recours, la poursuite de l’insurrection pacifique par d’autres moyens.

Hessel conclue son texte par un constat sur l’état du monde en accord avec sa vision historiciste. Le monde a connu des avancées avec la chute de l’empire soviétique et de Berlin. Mais la cause du progrès a reculé avec Bush, depuis le 11 septembre. De même, l’occasion de fonder une gouvernance financière mondiale à la suite de la récente crise économique fut manquée. Mais il faut continuer d’espérer, continuer de s’indigner. Le Salut viendra de l’indignation.

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[1] Car avec De Gaulle, avec l’ORTF, s’était peut-être pluraliste ? Aujourd’hui, au moins, il y a Internet, qui permet Morbleu !

[2] Mais si les riches deviennent toujours plus riches, et que ces riches sont toujours plus riches que les pauvres, ne se pourraient-ils pas non plus que les pauvres s’enrichissent également ? Le régime de croissance des deux classes pourraient en effet être différent. Ainsi, pour faire passer l’idée, si les riches s’enrichissent de 5% par an et les pauvres de 3%, l’écart entre les deux fortunes s’accroit effectivement, mais il n’empêche que les pauvres s’enrichissent néanmoins − simplement moins vite.

[amtap book:isbn=291193976X]