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SodaIl y a des jours dans la vie qu’on ne sait pas trop comment remplir. Pourquoi alors ne pas produire un texte ? Quand on ne sait pas dessiner, ça reste un moyen amusant de se distraire, surtout si on peut trouver un lecteur, ça flatte. Or, moi, j’ai une combine, je propose un texte à Oscar pour son blog. Il le relit chaque fois, pour faire semblant de corriger les fautes, et parce que je perds régulièrement l’adresse de connexion pour administrateur Morbleu. Un problème demeure, il faut trouver un sujet, pis, un sujet gnourosien. Et de Michel Foucault, d’actualité ou même de polémique, je suis incapable, en tout cas aujourd’hui. Moi [ça fait deux fois Moi, pas assez « mort de l’auteur » pour Morbleu, mais sous pseudo, l’auteur a-t-il besoin de mourir ?], ce dont je veux parler, c’est de la bande dessinée Soda. Tome au scénario, Gazzoti au dessin (Warnant pour les premiers tomes), de Becker (puis Cerise) à la couleur, cette série sombre partage quelque chose de l’univers de certains Spirou et des Petit Spirou, la faute sans doute au scénariste.

Soda, c’est David Solomon, Da… So…, Soda. Si sa mère pouvait lire ses aventures, on découvrirait les fantastiques tribulations d’un pasteur de New-York qui laissa autrefois Maman au foyer et Papa à son poste de Sheriff à Providence (Arizona). Un pasteur qui aujourd’hui est bien embêté de voir sa maman vivre chez lui, non seulement parce qu’il ne peut plus fumer tranquillement, mais aussi à cause de ses problèmes cardiaques et du moindre choc qui pourrait lui être fatal. Or la vie d’un pasteur dans les bas-fonds pré-gullianesque, c’est pas de la tarte… Mais Soda n’est pas pasteur, il est flic, un peu comme Bébel ou Harry. Et puisque la vieille Mary ne lit pas de bande dessinée belge, le héros de Tome peut s’afficher comme tel, c’est à sa mère qu’il ment, pas à nous. Le lieutenant Solomon nous offre alors des aventures un peu plus trépidantes que les tribulations d’un jeune Révérend à New York (encore que je préjuge, il est possible que, lâchée au milieu de la Grosse Pomme, Soeur Marie-Thérèse fasse plus de dégâts que les gendarmes de Saint-Tropez). Soda, super flic, se fait passer pour un pasteur aux yeux de sa douce maman, et c’est là tout son drame. Il habite au 23ème étage, où vit le révérend David Solomon, et chaque jour, le temps d’un voyage en ascenseur, il se change en Soda.

BatmanC’est un peu un anti-Batman. Tout le monde connait Soda, sauf celle qui vit chez lui. On pourrait imaginer comparer la psyché de ces deux bonshommes, dire que Wayne se prend pour Batman alors que Soda supporte mal d’être Solomon, parce que l’Homme (avec un H, comme dans Histoire) est ce qu’il réalise ; mais je ne veux pas me réaliser comme auteur d’une psychanalyse générale des héros de BD (en tout cas pas en dehors de mes heures de lecture et de plaisir, ou pas de manière officielle). En plus on louperait quelque chose! Je pense que les quiproquos à base de confusion entre Wayne et Batman restent marginaux, alors qu’il arrive régulièrement à Soda d’être pris pour un pasteur, à l’occasion d’un voyage en bus avec sa mère, à cause d’une panne d’ascenseur, etc. Mais Dieu merci ! tout ne se joue pas non plus là-dessus. Notons en passant que Soda n’a plus le temps de croire en rien, flingue à tout va et s’en dégoûte. Des titres aux allures bibliques, un héros charismatique, des flingues, des filles aussi, une pointe d’humour et une main (gauche) qui n’a que trois doigts comme dans un Gil Jourdan. Le dessin est à la hauteur des intrigues… bref, j’aime, et me demande pourquoi on n’en fait pas des films.

Cependant, il faut tenter de faire le Gnourosien, si on ne veut pas passer par la censure. Repérons quelque chose dans l’univers de Soda : son pote Bab’s trompe sa femme et elle le sait, son patron est trompé par sa femme et il le sait… tout le monde fait un truc et Soda le sait. Le secret n’a qu’une finalité, être su, et par Soda. Il est le maître des intrigues, le type qu’on ne double pas, et si on le tente, on y passe. Il n’y a qu’un secret qu’il subit, celui qu’il met en scène, le sien. Son secret n’en est d’ailleurs pas un, ses collègues l’aident à le camoufler, c’est un secret qui n’est pas défini par celui qui sait mais qui ne dit rien, il l’est par celle qui ne doit pas savoir. Soda écrase tout, même ses amis et complices, seule sa mère l’écrase.

On pourrait y voir quelque chose d’oedipien dans un art qui resterait un art pour les enfants (ce qui explique qu’il ait commencé la corruption de la jeunesse dès son apparition comme groupe, soit bien avant GTA). On peut aussi imaginer une ruse de scénario, la maman fragile incarne le Bien, ce pour quoi on est prêt à tout sacrifier sans réfléchir, mais aussi ce qui empêche de sombrer dans la crasse. Une sorte d’impératif éthique. Le problème de Soda, ce secret qui est un mensonge, lui pèse, il aimerait dire la vérité. Il aimerait sortir de l’impératif mais ne le peut pas. La figure de Mary mêlerait amour filial, respect pour la loi morale et impuissance à saisir sa liberté.

Pourtant, imaginons que la Mary soit en meilleure santé, lui avouerait-il ? Avant la mort de son père, il ne dit rien. Et s’il l’avait dit, raconterait-il le détail de ses dégoûts ? Il mentirait toujours un peu. En outre, pasteur, il pourrait avoir une amie, et il semble s’interdire ce luxe. Tout un faisceau d’idées qui converge vers ceci :

  • si on psychanalyse (peut-être à bon marché) : il ne veut dépasser la figure de sa mère
  • si on réfléchit autrement : si Soda ne dit pas la vérité, c’est avant tout pour lui-même.

Tentons de poursuivre en empruntant le pas d’un autre héros de BD, Achille Talon, en faisant comme lui lecture des Pensées.

Achille Talon« Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus-là à notre autre être, et les détacherions plutôt de nous pour les joindre à l’autre ; nous serions de bons coeur poltrons pour acquérir la réputation d’être vaillant. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et d’échanger souvent l’un pour l’autre! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme » Blaise Pascal, Pensées, n°147 classification Brunschvicg

« Amour-propre – La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-il ? Il ne saurait empêcher que cet objet qu’il aime ne soit plein de défauts et de misères : il veut être grand, il se voit petit […], il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. […] il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. Il désirerait de l’anéantir, et, ne pouvant la détruire en elle-même il la détruit, autant qu’il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres ; c’est-à-dire qu’il met tout son soin à couvrir ses défauts et aux autres et à soi-même, et qu’il ne peut souffrir qu’on les lui fasse voir ni qu’on les voie.

C’est sans doute un mal que d’être plein de défauts ; mais c’est encore un plus grand mal que d’en être plein et de ne les vouloir reconnaître, puisque c’est ajouter encore celui d’une illusion volontaire ». Pensées, n°100

Désolé d’avoir coupé Pascal, la paresse sans doute.

Voilà ce que j’en tire, ainsi que d’autres extraits non livrés ici (aussi parce que je ne les retrouve pas) : chacun se juge suivant l’opinion des autres, et se fantasme selon cette image elle-même. Tant et si bien qu’on finit par croire qu’on correspond à cette image. On peut finir par s’imaginer un moi blanc comme neige pourvu de toutes les bonnes qualités, alors même que le moi est censé ne pas se limiter aux qualités, qu’il est haïssable.

Sigmund FreudLançons-nous maintenant dans l’interprétation de ce que fait Soda en adoptant un point de vue Pascalo-Luccien qui ne s’occupe pas d’Œdipe. Profitons-en pour glisser aux petits malins qui percent l’anonymat pour juger de ma situation personnelle qu’ils ont bien raison, ils verront comment on peut s’héroïser à peu de frais. Peut-être penseront-ils que je cache un lourd secret, ça pourrait être classe. En outre je dois bien avouer que voir du Pascal en Soda, si c’est tenter de montrer ce que ce personnage et cet auteur révèlent de la raison humaine, c’est aussi montrer plus simplement comment je perçois certains aspects de cette bande dessinée, ou du moins comment je m’y efforce lorsque je quitte le rapport immédiat aux planches et cherche à le retrouver.

Soda renonce à s’identifier au moi qu’il imagine parfait, le pasteur, puisqu’il haït cette image. Il n’a plus l’occasion de s’imaginer être le bien. Il s’ancre dans le réel. Il ne peut jouer à être ce qu’il n’est pas, à oublier sa condition. Il voit toute sa misère. Que faire alors ? On pourrait supposer qu’il plonge dans le divertissement (Pensée 139), qu’il s’occupe pour ne pas penser à la misère humaine. Il jouerait le super flic pour ne pas penser à son échec à être clair comme un pasteur. J’imagine les choses autrement. Soda connait sa vérité, il ne peut avoir les qualités qu’il imagine. Jouer le flic ne l’empêche pas de voir qu’il n’est pas pasteur, son divertissement n’est pas efficace, chaque soir ou presque, il en est sorti par son rôle de pasteur. Chaque soir est une cure de haine du moi et une occasion de se rendre compte que son rôle de policier est du même ordre que son rôle de pasteur, une simple manière d’avancer, il ne joue pas au policier comme d’autres jouent au garçon de café. Pas facile.

Si Pascal s’arrange de tout cela avec la foi (et beaucoup de peine), Soda demeure condamné au spectacle des hommes enchaînés et tour à tour exécutés. Soda n’a pas le temps d’avoir la foi, toujours assailli par ce merdier qu’est la grande ville – celle des films des années 90, où un inconnu peut tuer un milliardaire avant de disparaître, pas celle où on ne peut pas commettre un meurtre tranquille sans être retrouvé à cause d’un poil de son veston arraché par la victime. Soda n’a pas le temps de s’accorder une échappatoire, pris dans le cycle de l’action et du regret de l’action, où s’intercalent des moments de honte. Il n’a pas le temps pour avoir la foi, il connait la comédie absurde et la poursuit, avec violence et humour. Loin d’être un homme qui a du mal à grandir, c’est plutôt un héros du divertissement, dans lequel il ne peut trouver son salut, mais où il excelle vraiment, ne serait-ce que comme moyen pour ses lecteurs.