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Carlos Ilich Ramirez SanchezAttention lecteur. Aujourd’hui, on polémique. Ça va parler islam, politique, violence et banlieues. Un vrai morceau de rap, en somme.

Nul besoin d’être très avancé en herméneutique pour découvrir cette évidence : un texte est toujours ambigu. Plusieurs interprétations d’un même texte sont toujours possibles. Certaines significations d’un texte apparaissent être plus subjectives qu’objectives. Sur certaines questions, le sens réside plus dans l’esprit du lecteur que sur le papier.

C’est particulièrement le cas avec un texte religieux. Plus c’est ambigu, plus on glose. Car déjà lorsque c’est peu ambigu, il arrive qu’on glose. En philosophie par exemple, où le « vieux Kant », comme le surnommait Nietzsche, est considéré par certains comme cet esprit éclairé, Père du rationalisme moderne et des sociétés ouvertes, alors qu’au contraire un autre comme Onfray pourra dire qu’il est en fait la source théorique du IIIe Reich.

Avec quelque chose de moins ambigu encore que la philosophie, comme un texte à prétention scientifique, il reste encore possible de gloser. Les Éléments d’Euclide furent longtemps un texte que l’on pensait définitif et achevé. Cependant, un beau jour du XIXe siècle, on questionna l’axiome des parallèles pour tester sa solidité, avec les suites que l’on sait. On tira des interprétations opposées de ce manque de consistance : géométrie elliptique et géométrie hyperbolique.

Avec un texte religieux, dont la particularité est sans doute l’ambiguïté, mais aussi le fait qu’il s’applique à des matières non empiriques au sujet desquelles toute science est impossible, une multitude d’interprétations sont possibles.

C’est pourquoi caractériser la nature d’une religion par le simple texte n’a aucun sens, car le simple texte n’a aucun sens. Le simple texte n’a aucun sens, car c’est le lecteur qui lui donne un sens. Par suite, c’est le pratiquant qui donne un sens à la religion. Plus que le dogme religieux, c’est le rite religieux qu’il faut étudier. Non pas chercher à saisir une hypothétique essence d’une religion, mais le comment on la pratique, comment peut-on la pratiquer, comment est-il possible qu’on la pratique ainsi et pas autrement. (Appliquer une méthode nominaliste en quelque sorte, supposer au moins à titre d’hypothèse que les grands universaux – LA Religion, L’Islam, – que l’on pense exister n’existent pas, et comprendre au contraire comment ils se constituent en tant que pratiques parfois hétérogènes.)

Il n’y a donc pas d’islam en soi, de même qu’il n’y a rien dans cette religion qui soit irrémédiablement constitué, absolu, inchangé et immuable. Le fameux djihad par exemple signifiera pour certains la lutte à mort contre tous les infidèles, alors que pour d’autres il signifiera simplement une lutte intérieure purificatrice contre ses mauvais penchants. (À en croire une source fiable, les théologiens musulmans recenseraient classiquement 14 formes de djihad, pas moinsse.)

Un monde sépare ces deux interprétations : une totalitaire et une tolérante. Une interprétation sépare ces deux mondes : celui du totalitarisme et celui de la tolérance. (Ces derniers temps, j’essaie d’écrire comme Charles Péguy.) Ce qu’on observe, c’est que les mêmes éléments constitutifs d’une même religion peuvent se prêter à des interprétations opposées. L’islam peut être totalitaire. L’islam peut être tolérant.

Jusqu’ici lecteur, rien de neuf et de bien pertinent. Toi qui t’attendait à de la castagne, tu es peut-être déçu. Attends la suite qui est peut-être plus contestable.

Franz FanonHistoriquement, il se trouve que les terres de l’islam furent grandement colonisées par l’envahisseur européen. Du Maghreb au Machrek, pas un centimètre que l’homme blanc n’ait pas foulé de ses gros pieds et souliers noirs (c’est de là que vient l’AOC « Pieds-Noirs ») afin tantôt d’asservir les sauvages (conception exploitatrice du colonialisme), tantôt de les éduquer (conception civilisatrice). L’islam, la religion de l’autre, devint par contrecoup la religion du « damné de la terre » (Franz Fanon). C’était la religion de l’oppressé. C’est devenu la religion des minorités, des marginalisés, des exploités.

L’islam permet une interprétation violente. On l’a vu. Ce sont les faits. L’islam peut être ainsi un bon moteur pour organiser la rébellion, la résistance, la révolution. Les exemples ne manquent pas. La révolution iranienne fut sans doute l’un de ces moments historiques où la religion permit non pas d’asservir politiquement l’homme, d’aliéner les classes populaires comme le voulait l’interprétation marxiste faisant d’elle l’opium du peuple aux mains des classes dominantes, mais au contraire de libérer politiquement (entendre simplement : bousculer, à tort ou à raison, l’ordre politique existant, chahuter les classes dominantes ; que la révolution iranienne fut souhaitable ou pas est une question ici périphérique).

Parce que l’islam permet une interprétation violente, il a permis que les minorités s’en servent comme moyen de résistance contre les classes dominantes.

Les cas des conversions sont intéressants. Il arrive que certaines personnes issues des minorités étrangères au monde de l’islam se tournent vers cette religion. Tout comme il arrive que certaines personnes étrangères aux minorités et étrangères au monde de l’islam se tournent vers cette religion, car en guerre contres cette société et ses classes dominantes.

Les black muslims, la Nation of Islam fut précisément une tentative d’organisation de l’islam à des fins nationalistes, politiques : celle des Afro-Américains qui entendaient parfois presque bouter les WASP hors d’Amérique. Malcolm X n’était pas musulman, et il rejoint cette organisation moins dans des fins spirituelles que politiques. Mohamed Ali n’était pas musulman, et il en fit de même.

Le terroriste d’extrême gauche Carlos n’était pas musulman. Il n’était pas non plus issu des minorités : il était fils d’un riche avocat. En guerre contre la domination, il se convertit. L’extrême gauche, puis l’islamisme. L’extrême gauche et l’islamisme, mais pour une seule fin : la lutte contre la domination politique.

Que nos délinquants soient parfois musulmans apparaît ainsi simplement circonstanciel. L’islam est compatible avec la violence, et l’islam est la religion associée aux minorités oppressées. Nos délinquants pourraient ne pas être musulmans, si la religion associée aux minorités oppressées était autre. Même : quelle religion ne pourrait pas ne pas être compatible avec la violence ? Ils existent même certains bouddhistes terroristes, comme il existe des kantiens nazis (ou des nazis kantiens ?).

Il y a des convergences et des oppositions binaires canoniques, mais celles-ci sont simplement circonstancielles. On parle parfois d’une alliance des totalitarismes rouge-vert-brun. Le communisme, l’islamisme (ou simplement l’islam pour certains), le fascisme. Tous ont pour particularité de vouloir renverser l’ordre établi. Tous ont des ennemis communs : l’ordre établi. Les Américains, les Juifs, les Sionistes. C’est pourquoi on trouve des gens d’extrême gauche antisémites, comme on trouve des musulmans antisémites. Que certains s’allient : voir le triumvirat Soral-Dieudonné-Le Pen. Mais ceci est simplement circonstanciel.

Dire que la violence est consubstantielle à l’islam est faux. On n’est pas violent parce que l’on est musulman. Mais on peut devenir musulman, adopter tous les signes apparents de l’islam parce que l’on est violent, que l’on veut se révolter. Et l’on peut être violent parce que l’on a le sentiment de faire partie d’une minorité oppressée, ou parce qu’en guerre contre l’ordre établi. À tort ou à raison.