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Johann Gottlieb FichteFichte, qui se qualifie lui-même d’admirateur de Kant, a toutefois pour ambition de dépasser certaines antinomies du kantisme. La Critique de la raison pure laissa en effet à l’état d’aporie trois problèmes fondamentaux : la question du fondement, l’exigence de systématicité, et le statut de la chose en soi. La lecture de la Critique de la faculté de juger laissa penser à Fichte qu’il pourrait y avoir une voie permettant de réconcilier, notamment, raison théorique et raison pratique, mais il jugea que Kant n’avait fait qu’effleurer cette solution dans cet écrit. Tout le travail de la Doctrine de la Science consistera à montrer en quoi il peut y avoir unité, totalisation absolue du savoir. L’extrait ici étudié cherchera à répondre aux questions suivantes, posées par Fichte lui-même : « Dans quelle mesure la Doctrine de la Science peut-elle être certaine d’avoir épuisé le savoir humain en général ? Quelle est la limite qui sépare la Doctrine générale de la Science et la science particulière qui est fondée par elle ? Comment la Doctrine générale de la Science se rapporte-t-elle en particulier à la logique ? Comment la Doctrine de la Science se rapporte-t-elle, en tant que science, à son objet ? »

Exposition du concept de Doctrine de la Science

Ce que Fichte entend par exposition « scientifique » d’un concept, c’est « indiquer en général le lieu qu’il occupe dans le système des sciences humaines, c’est-à-dire montrer quel concept lui détermine sa place et à quel autre concept cette place est par lui déterminée [1] ». Il s’agira de déterminer, quel concept, quelles sciences donnent leur forme à ce concept, et à quel concept, à quelles sciences ce concept donne leur forme. Le contenu d’un concept est ce dont on sait quelque chose (par exemple, dans la proposition « l’or est un corps », ce dont on sait quelque chose, c’est l’or et le corps) ; la forme est ce qu’on en sait (que l’or et le corps sont identiques, dans une certaine mesure) [2]. Exposer le concept de Doctrine de la Science revient donc à trouver cette science capable de fournir leur forme aux autres sciences. Elle est elle-même une science, et son objet est « le système du savoir humain en général [3] ». Elle doit par conséquent fonder toutes les sciences, tant celles connues jusqu’à présent, que toutes les autres sciences possibles, en en donnant leurs principes.

Cette déduction à partir du principe suprême a trois issues possibles : ou bien, toutes les sciences particulières se déduisent de ce principe de la même façon, et alors elles ne sont en fait que les parties d’une même science générale – la Doctrine de la Science -, ce qui manifestement est faux ; ou bien, la déduction se réalise d’une manière spécifique et différente tant pour la Doctrine que pour les sciences, ce qui n’est pas possible, puisque le Doctrine de la Science doit fournir la forme aux autres sciences, c’est-à-dire leur manière de déduire, qui par conséquent ne peut être qu’une. La dernière issue possible, la seule valide, est entre les deux : aux propositions de la Doctrine doit venir s’ajouter un élément autre, quelque chose d’extérieur à celle-ci, qui vient particulariser la science sans pour autant détacher celle-ci du fondement de la Doctrine.

§ 4. Dans quelle mesure la Doctrine de la Science peut-elle être certaine d’avoir épuisé le savoir humain en général ?

Partant, la Doctrine de la Science contient un principe fondateur à partir duquel doivent être déduits ceux qui structurent les différentes sciences particulières. Il y a ainsi une exigence à satisfaire, qui est de s’assurer que la Doctrine de la Science épuise bien la totalité du savoir humain. Comment la science de la science pourrait-elle en effet prétendre faire système si quelque chose lui échappait d’un point de vue épistémique ou épistémologique ? Cela signifie qu’il doit être possible, en droit (quid juri) sinon en fait (quid facti), de rattacher l’ensemble des savoirs humains au principe de la Doctrine de la Science. Pour utiliser les catégories de la logique (qui, on le verra, « vient faire obstacle [4) » en chassant sur les mêmes terres que la Doctrine, tout en ne lui étant pas préexistante, mais en étant bien plutôt un produit de celle-ci – ce qui n’empêche pas cette dernière d’en utiliser les outils légitimement : « elle a le droit de présupposer toutes les règles logiques et d’appliquer tous les concepts dont elle a besoin. [5] »), la Doctrine de la Science fera système si l’ensemble des savoirs humains est consistant, complet et décidable, « c’est-à-dire lorsque le principe conduit nécessairement à toutes les propositions établies [consistance] et que toutes les propositions établies reconduisent nécessairement à lui [complétude]. [6] »

Toute la Doctrine de la Science consistera à déduire les propositions à partir du premier principe en montrant quelle doit être la méthode (procédure de décision) à utiliser. « La science est un système, ou est achevée, lorsqu’aucune proposition ne peut plus être déduite [décidabilité] [7] », tout le problème étant de déterminer à quel moment cet achèvement intervient. On ne peut pas en effet se contenter d’une preuve qui ne soit que négative, consistant en un simple jugement empirique et subjectif du type : « je ne vois pas ce que l’on peut déduire de plus » ; une preuve positive est nécessaire, consistant précisément dans le fait que « le principe dont nous serions partis soit l’ultime résultat ». Le principe de la Doctrine de la Science doit ainsi parvenir, à terme, à se démontrer lui-même. Toute la démarche de la Doctrine de la Science consiste donc en une auto-démonstration de celle-ci, elle « possède donc une absolue totalité. En elle, l’Un conduit au Tout et le Tout à l’Un. »

En somme, la preuve qu’il y a système n’est rien d’autre qu’une circularité logique. Ce cercle, bien loin d’être un diallèle ou un sophisme, est quelque chose « dont l’esprit humain ne peut jamais sortir [8] ». « Exiger qu’on le dépasse revient à exiger que le savoir humain soit totalement dépourvu de fondement. »

Pourquoi ? Parce que, d’une part, il ne peut y avoir qu’un seul et unique système. En effet, s’il y en avait deux, le deuxième devrait nécessairement reposer sur un principe différent, en contenant la proposition « le savoir humain n’est pas un système unique. [9] » En remontant la chaîne des principes, on aboutirait à un premier principe nécessairement opposé à celui de l’autre système ; quand celui-ci, valide, énoncerait Moi = Moi, le second énoncerait Moi = Non-Moi, ce qui prouve par l’absurde que celui-ci est invalide, et donc, qu’il ne peut y avoir qu’un unique système. D’autre part, puisque le premier principe renferme cette exigence d’unicité du système, il renferme une proposition réciproque (déduite) qui est que rien ne peut le contredire. D’où cette circularité : c’est parce qu’il y a un système du savoir qu’il est unique ; c’est parce qu’il est unique qu’il y a un système. Impossible de sortir de là. Tout se tient, s’enchaîne.

§ 5. Quelle est la limite qui sépare la Doctrine générale de la Science et la science particulière qui est fondée par elle ?

Pour qu’il y ait une science particulière, nous l’avons vu, il faut qu’à une proposition de la Doctrine de la Science s’ajoute quelque chose d’extérieur à celle-ci. Or, au fondement de l’esprit humain se trouve une faculté qui est un pouvoir « d’agir en général absolument sans contrainte ni coercition. [10] » De là sont issus « un agir nécessaire et un agir non nécessaire ou libre », que Fichte nomme le nécessaire et la liberté ; la Doctrine de la Science les fournit ensuite au principe suprême, et les sciences particulières viennent déterminer cette liberté pour se constituer en tant qu’indépendantes de la Doctrine. Le critère de démarcation entre science et Doctrine réside donc dans cette détermination de la liberté.

Ainsi en est-il de la géométrie, à laquelle la Doctrine donne l’espace comme nécessaire et le point comme liberté d’être placé n’importe où ; la géométrie vient déterminer (limiter) cette liberté de déplacer le point pour se constituer en tant que science. Ou concernant la science de la nature, à laquelle un Non-Moi (en quelque sorte, le monde extérieur) et la méthodologie des sciences sont donnés comme nécessaires ; la faculté de juger (tant réfléchissante que déterminante) y est en revanche laissée complétement libre ; lorsque celle-ci détermine sa liberté en la restreignant à des objets particuliers, une science de la nature particulière émerge.

Parce que la Doctrine de la Science ne contient seulement que du nécessaire, elle est par conséquent capable « d’une absolue totalité [11] », puisque son mode de fonctionnement est en quelque façon déterministe, et, en droit, déductible a priori. Par définition, elle règne sur un domaine qui est clos, limité, achevé. En revanche, les sciences particulières, parce qu’elles se rapportent dans une plus ou moins grande mesure à la liberté (tant à celle de l’esprit qu’à celle du Non-Moi [12] qui est absolument indépendant et qui, d’une certaine manière, nous dicte sa loi), sont ouvertes, infinies, toujours en chemin, et « son [leur] cercle d’action est par conséquent infini. [13] » C’est pourquoi la Doctrine de la Science ne pourra pas servir de prétexte, de fondement à un argument paresseux qui se contenterait de dire que celle-ci est l’alpha et l’oméga du savoir, et qu’une fois celle-ci exposée, il n’y aurait plus rien à dire ; au contraire, les sciences particulières, en raison de cette liberté qu’elles contiennent, ne peuvent pas être entièrement déterminées a priori, et un travail de la raison reste nécessaire pour leur donner leur plein accomplissement. Ainsi, « on a donc pas à craindre d’une Doctrine de la Science exhaustive qu’elle représente un quelconque danger pour la perfectibilité de l’esprit humain. »

§ 6. Comment la Doctrine générale de la Science se rapporte-t-elle en particulier à la logique ?

Parmi les sciences particulière, il y en a une, la logique, qui vient entrer en concurrence directe dans cette recherche de la « reine des sciences ». La logique, qui est la « science du raisonnement », est souvent tenue, au moins depuis Aristote, comme la science préalable, propédeutique, nécessaire aux autres sciences. Elle est en effet un canon, un organon, un langage dont les sciences particulières ne peuvent pas se passer. Mais la logique n’est que formelle, comme l’indique son nom. Si elle est capable de donner leur forme aux sciences, elle est en revanche bien incapable de leur donner leur contenu. Le principe suprême de la science devant donner à la fois forme et contenu aux autres sciences, la logique ne peut par conséquent pas prétendre à ce rôle, et c’est donc à la Doctrine de la Science qu’il revient de fonder le savoir, laquelle peut être considérée comme une logique non plus seulement formelle, mais transcendantale, puisqu’elle constitue la condition de possibilité de tout le savoir en général.

De plus, en tant que science particulière, la logique est déduite du principe suprême, et correspond à une détermination bien précise de la liberté. Comment la logique se fonde-t-elle à partir de la Doctrine de la Science ? Elle procède à une détermination de la liberté consistant dans l’abstraction du contenu. La Doctrine est forme et contenu ; la logique réalise son abstraction et n’en retient que la forme. Cependant, la logique ne serait alors que pure forme, alors qu’elle nécessite un contenu pour être science. Dans le cas particulier de la logique, le contenu de cette science se trouve être ce qui est « pure forme » dans la Doctrine de la Science, contenu qui est alors pensé avec la « forme d’une proposition logique. » Si ceci est possible, c’est par le moyen d’une deuxième opération qui réside dans la réflexion : c’est ainsi que « la forme devient la forme de la forme elle-même en tant que son contenu. [14] » Abstraction et réflexion sont intimement liées. Elles sont deux opérations de la liberté de l’esprit, et l’on ne peut penser l’une sans l’autre ; cependant, il y a tout de même un rapport de subordination, qui fait de l’abstraction la condition de possibilité de la réflexion, et qui rend donc la réflexion, d’une certaine manière, nécessaire [15].

La logique ne vient ainsi pas fonder la Doctrine de la Science, mais c’est bien plutôt l’inverse. Les principes élémentaires de la logique (identité, non-contradiction, tiers exclu) ne sont même pas nécessaires avant la Doctrine de la Science ; bien au contraire, ils sont eux-mêmes déduits de celle-ci. La logique est artificielle, c’est un produit de la liberté humaine, qui est totalement contingent : sans elle, il y aurait pu y avoir des sciences, bien que leur apparition eut été retardée. En revanche, la Doctrine de la Science est, elle, une disposition naturelle de l’esprit humain, et est nécessaire : sans elle, aucune science n’aurait été possible, puisqu’elle est la condition de possibilité de tout savoir en général, y compris de la logique elle-même, qui lui est subordonnée.

Ainsi le principe d’identité peut-il être déduit de la Doctrine de la Science. Celui-ci dit, d’après Fichte, « A = A », ce qui signifie, si le A est posé, alors il est identique au A qui est ; si A est posé, alors il est posé ; mais encore faudrait-il que A soit posé, pour qu’il soit perçu comme identique. En somme, c’est un rapport de condition (position de A) à conditionné (être de A) qui est représenté. [16] C’est parce que la Doctrine de la Science dit « Je suis Je » que la logique peut dire « A = A ».

§ 7. Comment la Doctrine de la Science se rapporte-t-elle, en tant que science, à son objet ?

Reste à établir le statut tout particulier de la Doctrine de la Science. Celle-ci est une science, et elle ne peut échapper aux critères de définition de la scientificité qu’elle a dressé, à savoir que toute science se rapporte à du nécessaire imposé par la Doctrine de la Science, et à une détermination de la liberté. On l’a dit, « l’objet de la Doctrine de la Science est avant tout le système du savoir humain. [17] » Là est son contenu ; mais quelle est sa forme ?

D’un côté, il y a la matière (un ensemble d’actions libres) ; de l’autre, la forme (en un mot, la science). Dans cette matière, bien que tout soit présent pour qu’une science s’y fonde, il se peut qu’aucune conscience ne parvienne clairement à se rendre à l’évidence du « je suis » dans la pure abstraction, c’est-à-dire sans qu’y soit mêlé quelque chose du Non-Moi. Mais il n’en reste pas moins qu’en droit, « la plus haute action de l’esprit humain soit [est] l’action de poser sa propre existence [18] », et que donc, cet acte d’auto-positionnement, bien que peut-être irréalisable en fait, constitue le premier principe de la Doctrine de la Science. Cependant, pour que ce premier principe soit effectif, pour qu’il puisse permettre la science, il y faut plus que cette simple matière ; ce qui est nécessaire, c’est « une action de la liberté », car il faut une action qui ne soit pas déjà comprise dans ce donnée qu’est la matière. Pour le dire paradoxalement, l’action créatrice de la Doctrine de la Science qui vient déterminer la liberté est nécessairement libre ; elle est « condamnée à être libre », pourrait-on dire sous forme de provocation existentialiste, parce qu’elle ne peut pas se contenter d’être une de ces actions qui forme le soubassement, la matière originelle de l’esprit humain : elle doit être quelque chose de radicalement nouveau et spontané. De là provient une des différences essentielles qui démarque la Doctrine de la Science, en tant que science, des autres sciences particulières : du point de vue de l’objet, la Doctrine porte sur des actions nécessaires alors que les sciences particulières portent sur des actions libres.

Par suite de cette action radicalement libre, la forme de l’action nécessaire de l’esprit humain originaire qui sert de matière pour fonder la Doctrine de la Science connaît une extension et est comprise dans un nouveau système, qui est précisément celui de la Doctrine, ce qui se produit par une action de la réflexion. Mais comme ces actions nécessaires ont besoin d’être conçues, pour le dire comme Descartes, « clairement et distinctement », en dehors de toute hétérogénéité (que celle-ci soit celle du Non-Moi ou simplement de la conscience elle-même), il est nécessaire qu’elles soient purifiées, ce qui implique qu’une action de l’abstraction ait précédemment eu lieu. Autrement dit, le schéma est : les actions nécessaires et originaires de l’esprit humain (matière) sont, par une action radicalement libre de la conscience, abstraites en actions « atomiques », puis réfléchies pour donner naissance aux principes de la Doctrine de la Science.

Le processus d’abstraction et de réflexion est donc fondamental, puisque c’est par lui que l’esprit, le Moi, se sépare de ce qui n’est pas lui, le Non-Moi. Or, la difficulté réside dans le critère de démarcation entre ce que l’esprit humain doit admettre comme étant lui, et ce qu’il doit rejeter dans la stricte hétérogénéité. Pour vaincre cette difficulté, il n’existe pas de méthode qui permette à l’esprit de faire l’économie d’un long « tâtonnement aveugle », de procéder par essais et erreurs, conjectures et réfutations. L’esprit débute en suivant « un sentiment obscur », dont Fichte note qu’il n’est pas sans similitudes avec l’intuition qui guide le génie. Mais cette obscurité laisse peu à peu la place à une clarté et à une évidence indubitable, et là est d’ailleurs le récit de toute « l’histoire de la philosophie [19] » : si l’exposition des principes est fort claires, leur recherche est des plus obscurs ; tous les philosophes tentèrent d’y accéder, mais peu y sont parvenus. Au moins peut-on sentir un relatif progrès qui a conduit « la faculté de juger philosophante » des commencements obscurs de la philosophie, jusqu’à la claire exposition de la Doctrine de la Science qu’en donne Fichte.

Voici donc le chemin que suit la Doctrine de la Science pour se fonder, qui, en tant que science, doit elle aussi naître d’une détermination de la liberté. L’« abstraction réfléchissante de tout ce qui n’est pas lui [Moi] [20] » accouche de ce premier principe qui veut que le Moi pose originellement son propre être ; le deuxième principe s’en suit alors, qui est que le Moi n’est pas Non-Moi, ou qu’au Moi est op-posé un Non-Moi ; mais puisque ces deux principes se supprimeraient réciproquement d’un point de vue qualitatif (c’est-à-dire du point de vue de la simple existence) si on en essayait la synthèse, il convient qu’ils ne se lient que partiellement, ou autrement dit, qu’ils se limitent l’un et l’autre dans un troisième principe statuant que dans le Moi s’op-pose un Moi et un Non-Moi divisibles (du point de vue quantitatif). Par suite, le Moi en tant que déterminé par le Non-Moi vient fonder la science théorique (où il y a une causalité du Non-Moi sur le Moi), et le Moi en tant que déterminant le Non-Moi fonde la science pratique (où il y a une causalité du Moi sur le Non-Moi).

Si tout le savoir humain est contenu en germes, comme en puissance, dans la Doctrine de la Science totalisant toutes les sciences, comment expliquer l’imperfection des sciences particulières ? Comment rendre compte de l’erreur, du fait que les sciences ne soient pas parvenues d’une seule fois aux hommes, mais au contraire au long d’une longue histoire qui n’est autre que celle de la rectification d’erreurs ? Cela s’explique simplement du fait que l’homme soit libre. La Doctrine de la Science est fermée ; les sciences particulières sont ouvertes. La première est entièrement autonome ; les deuxièmes admettent de l’hétérogénéité. Cela n’enlève rien à la vérité du système, qui « peut être réellement juste dans sa totalité sans que ses parties possèdent une évidence parfaite. [21] » L’erreur trouve sa source dans la défaillance de la « faculté du juger philosophante », qui doit « travailler à sa propre perfectibilité. » Autrement dit, la Doctrine de la Science fournit un squelette qui est valide, car nécessaire, mais pas ce qui vient le remplir, qui est une conséquence de la liberté, au sens large. Le squelette peut être solide, mais le reste défaillant ; la faute n’en incombe pas à la Doctrine mais bien plutôt à la « faculté de juger réfléchissante qui, dans sa liberté, la [l’erreur] commettait en confondant une règle avec une autre. [22] »

Conclusion

Fichte, qui au commencement de sa carrière ne se voulait être qu’un humble vulgarisateur de Kant, est-il parvenu à résoudre les apories du kantisme qu’il décela, ou a-t-il au contraire trahi celui-ci ? La Doctrine de la Science, en proposant une déduction des présupposés implicites de la logique transcendantale, ouvre la porte à un idéalisme que Kant aurait très certainement observé de manière critique : d’ailleurs n’a-t-il pas désavoué de lui-même le projet des Principes de la Doctrine de la Science dès 1794 ? Si on peut douter que le texte étudié ici complète le projet critique et transcendantal, on ne peut en revanche pas nier le fait qu’il constitue un moment fondateur de l’idéalisme allemand ; cet idéalisme de Fichte se cristallise dans ce refus de toute extériorité, tous les phénomènes n’étant plus qu’immanents au champ de la seule conscience, Dieu y compris – ce qui contribuera à lui valoir les violentes accusations d’athéisme qui aboutiront à son départ de Iéna. Fichte est donc un point de passage obligé de l’histoire de la philosophie, en ce sens que celle-ci n’aurait pas été telle si son œuvre – et sa vie – n’avaient pas été. Par conséquent, son sort mérite sûrement mieux, et plus, que le simple rôle de prédicateur de la « race » allemande des Discours à la nation allemande, ou de fondateur du socialisme de L’Etat commercial fermé, auquel on le réduit souvent, sans doute par ignorance.

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[1] p. 45.

[2] p. 39.

[3] p. 47.

[4] p. 47.

[5] p. 66.

[6] p. 48.

[7] p. 49.

[8] p. 51.

[9] p. 50.

[10] p. 52.

[11] p. 54.

[12] Du Non-Moi, c’est-à-dire, en quelque sorte, de « la nature », ainsi que le proposera Fichte comme correction dans une édition différente du texte (cf. note I p. 55).

[13] p. 55.

[14] p. 56.

[15] « Il est impossible de réfléchir sans savoir abstrait. » p. 61.

[16] Bréhier, Histoire de la philosophie, Paris, PUF, 2004, p. 1331.

[17] p. 59.

[18] p. 60.

[19] p. 62.

[20] p. 61.

[21] p. 66.

[22] p. 65.