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Emmanuel Kant Le texte étudié ici est issu de la deuxième section (« Passage de la philosophie morale populaire à la métaphysique des moeurs ») des Fondements de la métaphysique des moeurs de Kant, et est intitulé « L’autonomie de la volonté comme principe suprême de la moralité ». Ce texte écrit fin 1784 et publié l’année suivante est annoncé dans la fin de la Critique de la raison pure, écrite en 1781 (pour ce qui est de sa première édition). En effet, après sa monumentale critique de la métaphysique, qui fut même une critique de la philosophie en général, Kant annonce dans ce même ouvrage deux métaphysiques (métaphysique devant être ici entendu dans le sens kantien) : une de la nature, et une des moeurs. La métaphysique des moeurs, d’une manière générale, est donc l’équivalent de la métaphysique de la nature. Kant publiera cette dernière en 1786 sous le titre des Premiers Principes métaphysique des sciences de la nature. Paradoxalement, la métaphysique des moeurs, commencée avant, ne s’achèvera quant à elle que bien plus tard. Il faut en effet inclure dans cette entreprise les Fondements (texte qui nous occupe ici), l’Introduction, la Doctrine du droit et la Doctrine de la vertu, cette dernière achevant ce projet en 1797. Près d’un quart de siècle pour mener à bien ce travail, c’est dire que la morale revêtait pour Kant une importance toute particulière, d’autant plus que nous n’avons pas ici comptabilisé les autres ouvrages qu’il put rédiger sur ce même sujet.

Pour en revenir aux Fondements, leur objectif est bien simple : il s’agit de répondre à la question que Kant pose dès la préface : « ne pense-t-on pas qu’il soit de la plus extrême nécessité de mettre une bonne fois en oeuvre une philosophie morale pure qui soit complètement débarrassée de tout ce qui ne peut être qu’empirique et qui appartient à l’anthropologie? » Les Fondements doivent s’occuper, comme leur titre le laisse supposer, de trouver les fondements de cette nouvelle philosophie, autrement dit de trouver les principes (purs) sur lesquels bâtir une morale plus solide que purent le faire les prédécesseurs. Cette recherche des principes nous mène directement au passage du texte que nous devons étudier ici. Son thème est celui de la recherche des principes, sinon du principe de la moralité : Kant va en effet montrer ici, comme l’indique le titre du paragraphe, que « l’autonomie de la volonté [est le] principe suprême de la moralité », et « que ce principe doit être un impératif catégorique ». Là est donc la thèse de Kant. Les enjeux de cette affirmation sont multiples : que signifie, au juste, l’autonomie? Quels peuvent être ses rapports avec la liberté? Comment, alors qu’il semble qu’il n’y ait que de la nécessité, pourrait-elle être possible? Si l’autonomie, comme le suggère Kant, est, ou plutôt doit être un impératif catégorique, qu’est ce que justement un impératif? Qu’est-ce qui le distingue, par exemple, d’une maxime? Que signifie « catégorique »? En quoi un impératif catégorique serait-il différent ou équivalent à une loi? En existe-t-il plusieurs? Mais surtout, en quoi y serions-nous obligés nécessairement? Comment résumer toute la moralité à un seul principe? Le peut-on seulement? Ce système lui-même est-il seulement possible? Autant de questions que le texte étudié ici pose, et auquel, malheureusement, il ne répond pas toujours, en raison de sa brièveté. C’est pourquoi, à des fins d’éclaircissement, nous avons fait le choix à de nombreuses reprises de sortir de ce texte pour pouvoir l’étudier à la lumière d’autres passages de l’oeuvre de Kant.

Quoiqu’il en soit, on peut distinguer trois moments dans cet extrait, lesquels correspondent pour le premier aux deux premières phrases; pour le second à la troisième phrase; et enfin, pour le troisième aux deux dernières phrases du texte. Premièrement, Kant va tenter de définir ce qu’est l’autonomie de la volonté et ce qu’il est en tant que principe, en en donnant une formulation : qu’entend Kant par autonomie, par volonté, par loi, par maxime? Y a-t-il des termes par rapports auxquels les situer? En second lieu, Kant va montrer que la voie analytique est aporétique quand il s’agit de montrer que la règle pratique caractérisant le principe de l’autonomie est un impératif et qu’il oblige nécessairement tout être raisonnable, puisqu’il s’agit d’une proposition synthétique, et qu’il faut par conséquent une critique du sujet pour en établir la valeur de vérité : là encore, qu’entend Kant par impératif, par analyse, par synthèse, par critique? Pourquoi serait-ce une proposition synthétique? Enfin, en troisième lieu, Kant va montrer que l’analyse n’est pas nécessairement futile, et qu’elle peut montrer, si on l’applique aux concepts de la moralité, que ceux-ci sont soumis à un seul et unique principe qui est celui de la moralité, celui-ci ne devant être rien d’autre que l’impératif catégorique : le titre du paragraphe se trouve ainsi justifié. Mais comment peut-il en arriver à cette conclusion?

 

 

 

Dans un premier moment, Kant va s’attacher à la définition de l’autonomie et du principe qu’il constitue.

Dans ce paragraphe, Kant va démontrer ce qu’il annonce dans le titre de celui-ci, c’est-à-dire, « l’autonomie de la volonté comme principe suprême de la moralité ». Cette affirmation découle de l’argumentation qui va suivre, et c’est pour cela que nous ne pouvons pas nous attarder tout de suite sur l’explication de ce titre; la lecture et l’explication du texte étant nécessaires pour saisir au mieux cet énoncé.

Kant va donc tâcher de définir l’autonomie de la volonté. Définir n’est peut-être pas le terme le plus à propos, puisque l’on sait depuis la Critique de la raison pure que Kant pense que les définitions ne sont possibles qu’en mathématiques; ainsi nous faut-il peut-être préférer avec lui le terme d’exposition du concept (ou de l’idée) d’autonomie de la volonté.

Qu’est-ce que l’autonomie? L’étymologie peut nous en informer sans que nous ayons encore besoin d’interroger l’auteur. Le préfixe « auto » signifie « soi-même », et « nomie » vient de « nomos » signifiant « loi »; autrement dit, l’autonomie est, dans un sens général, le fait pour un individu ou une collectivité de se donner à soi-même sa loi. Ici, l’individu en question n’est nul autre que la volonté. On peut donc déduire par l’expression d’autonomie de la volonté ce que Kant nous énonce par la suite, c’est-à-dire « la propriété qu’a la volonté d’être elle-même sa loi ».

Sous la plume de Kant, l’autonomie revêt un sens spécial qu’il nous faut préciser. Ce terme fonctionne d’une manière presque binaire avec le concept d’« hétéronomie ». Etymologiquement encore, « hétéro » signifie « autre » : ce terme s’oppose donc bien à l’autonomie et ne signifie rien d’autre que le cas inverse, c’est-à-dire le fait que la loi soit fixée par quelque chose ou quelqu’un d’extérieur, qui par conséquent est autre.

Ainsi, si « l’autonomie de la volonté est cette propriété qu’a la volonté d’être elle-même sa loi », l’hétéronomie est le cas de figure inverse, c’est-à-dire que quelque chose d’autre que la volonté elle-même vient la déterminer. Ce quelque chose d’autre est pour Kant ce qu’il vient nous préciser dans la parenthèse : « la nature des objets du vouloir ». Ce qui est visé par là d’une manière assez abstraite concerne en particulier ce qui est susceptible d’affecter ma sensibilité, ce qui est empirique. Par exemple, je suis dans l’hétéronomie tant que je détermine ma volonté par rapport aux sentiments de plaisir ou de peine, de bonheur ou de malheur, ou par rapport à des fins plus lointaines que ma simple volonté. Je suis en revanche autonome si je parviens à m’abstraire du caractère pour ainsi dire « pathologique » (en tant que cela concerne mes passions) de ces objets, que j’arrive à déterminer ma volonté par elle seule.

Pour Kant, « la volonté est une sorte de causalité des êtres vivants », comme il l’écrira au début de la troisième section de ce même ouvrage. La causalité est une des douze catégories de l’entendement telles que Kant les définira dans la première critique. C’est ce qui nous permet de dire qu’une même cause sera toujours suivie d’un même effet, et cela nécessairement, contrairement à Hume qui n’y voyait ici que l’effet d’une habitude. Pour ce qui est de ma volonté, elle est donc une causalité dans le sens où ce que je veux sera : la volonté, en déterminant mon agir, c’est-à-dire en en étant la cause de sa détermination, détermine par conséquent le devenir. C’est en cela que la volonté est « une sorte de causalité » : si dans la connaissance de la nature, en connaissant la loi qui à une cause se fait succéder un effet; dans la morale, en connaissant la loi de la volonté, je peux savoir ce qui sera.

Ainsi comprenons-nous mieux ce qui se cache derrière l’expression « autonomie de la volonté » : c’est lorsque ma volonté n’est déterminée par rien d’autre que par elle-seule. Si autre chose venait la déterminer, je serais dans l’hétéronomie. Vient ici un concept clef que Kant n’énonce pas encore et ne cite d’ailleurs pas une seule fois dans cet extrait, mais qui y est toutefois en filigrane : celui de la liberté. Si, donc, je suis dans l’hétéronomie, des causes extérieures viennent me déterminer, autrement dit, des causes sensibles. Je serais alors soumis à ces causes et je ne serais donc pas libre, puisque enfermé dans une sorte de nécessité naturelle. Je ne serais libre que si je parviens à me détacher de ces causes, c’est-à-dire à faire en sorte que ma volonté ne se détermine que par elle-même, sans que rien d’autre ne vienne légiférer. La liberté de la volonté n’est donc rien d’autre que l’autonomie de la volonté. La Critique de la raison pure avait démontré que la liberté était possible, grâce à la distinction des phénomènes et des noumènes : si du point de vue des phénomènes il n’y a que nécessité et donc déterminisme, du point de vue des noumènes en revanche, la liberté est possible (Kant ne dit pas encore qu’elle existe, cela ne sera prouvé que dans la Critique de la raison pratique) puisque les noumènes ne sont soumis ni aux formes a priori de la sensibilité de l’espace et du temps, ni aux catégories; par conséquent, rien ne permet de dire qu’il y a de la causalité au niveau nouménal, ce qui conduit à dire que la liberté y est possible. Ainsi, l’homme a un caractère sensible par lequel il est soumis aux lois de la nature, et un caractère intelligible où il peut être libre. La liberté s’entendra donc dans un sens négatif qui est celui de l’indépendance aux motifs sensibles, et dans un sens positif, celui de l’autonomie, qui est celui qui nous occupe plus spécialement ici. C’est ainsi que l’autonomie de la volonté est possible et que cette dernière est capable de se donner à elle-même sa loi.

Mais quelle doit être justement la forme de cette loi? La deuxième phrase du texte nous l’indique en donnant une des formes du célèbre impératif catégorique, là aussi sans le nommer encore explicitement comme tel : « Le principe de l’autonomie est donc d’opter toujours de telle sorte que la volonté puisse considérer les maximes, qui détermine son choix, en même temps comme des lois universelles ». Voici donc le principe de l’autonomie : pour qu’autonomie de la volonté il y ait, il faut que cette dernière applique ce principe qui n’est autre, comme nous l’avons dit, que l’impératif catégorique. De plus, comme nous l’avons vu plus haut, les phénomènes ne pouvant exister sans les noumènes qui les fondent, il importe pour l’homme de donner le primat de son caractère intelligible sur son caractère sensible, ce qui revient à dire qu’il lui faudra considérer les lois que sa volonté se donnera comme ayant valeur d’impératif.

Tentons d’éclaircir cet énoncé. Tout d’abord, concentrons-nous sur le concept de maxime. Une maxime est un principe d’action, une règle de conduite que se donne un sujet pour déterminer sa volonté. Elle diffère d’une loi en tant qu’elle est déterminée sans référence à autrui. Une maxime pourrait par exemple être, comme Kant nous donne un exemple dans son texte, de se garder de dire à notre créancier que l’on ne pourra rembourser l’emprunt que l’on lui fait. Or, ce que nous dit Kant, c’est que nous devons faire en sorte de considérer la maxime que nous choisissons comme si celle-ci avait valeur d’une loi universelle. Il y a ici une analogie à faire avec les « lois de la nature », comme nous y incite Kant quelques pages avant. Nous devons faire comme si notre maxime était une loi de la nature, comme s’il y avait une nécessité à ce qu’elle indique, à laquelle nous ne pouvons nous soustraire, et ce, pour tout être raisonnable, de manière universelle. C’est, en quelque sorte, à une expérience imaginaire que nous devons nous livrer. Notre maxime de tout à l’heure peut-elle être érigée en loi universelle? Nullement, car nous ne pourrions vouloir un monde où chacun puisse mentir dans la seule vue de son intérêt. Cette maxime est donc réfutée par cette expérience imaginaire, et si nous voulons avoir une conduite morale, il nous faut l’abandonner. Une loi oblige en effet tout être raisonnable, et pour qu’elle le puisse, il faut qu’elle soit universalisée. De plus, Kant nous dit que nous ne pouvons considérer les autres comme des moyens, mais uniquement comme des fins. Cela rajoute au caractère incompatible de cette maxime avec une loi, puisque je considérerais dans le cas présent l’autre uniquement comme un moyen.

Mais en quoi le principe de l’autonomie serait-il cette règle pratique que nous venons d’énoncer (l’impératif catégorique)? Nous l’avons dit, l’hétéronomie détermine la volonté par des causes extérieures à elle-même. Par cela, ces causes peuvent varier d’un individu à un autre : ce qui me rend heureux, me donne du plaisir, ne sont pas nécessairement les mêmes choses que pour une autre. En conséquence, une telle maxime ne saurait être universalisée pour être une loi : par exemple, la maxime (pathologique) du fumeur ne peut pas être universelle, car si elle convient à accomplir le bonheur d’un type d’individu, elle ne peut en aucun cas le faire pour tous. C’est pourquoi il faut rompre avec l’hétéronomie qui tente de fonder la moralité sur autre chose que sur une volonté absolument bonne, et opter pour l’autonomie, qui fait abstraction des motifs sensibles, empiriques ou encore pathologiques des sujets. C’est par cela que l’autonomie est un principe qui rend possible l’impératif catégorique, et par la suite, permettant la moralité. Je suis autonome si je ne fonde ma loi sur rien d’autre que moi-même (ma raison), et ce n’est possible que si j’utilise l’impératif catégorique, puisque celui-ci ne me fait retenir que la forme et non la matière du vouloir. Dans ce second cas, je serais dans l’hétéronomie.

Dans ce premier moment du texte, Kant expose donc le concept d’autonomie de la volonté et montre en quoi ce principe n’est rien d’autre que l’impératif catégorique, qu’il rappelle ici sous une certaine forme. On ne peut former un impératif catégorique que si l’on reste dans la sphère de l’autonomie qui ne s’occupe que de la forme de la loi (contrairement à l’hétéronomie qui prendrait en compte sa matière). Mais pourquoi cette règle pratique que notre volonté se doit de choisir de façon autonome se trouve-t-elle être précisément un impératif?

 

 

 

Dans le deuxième moment du texte, Kant va nous montrer l’aporie à laquelle mène l’analyse du concept de la volonté lorsqu’il s’agit de montrer que la règle pratique précédemment énoncée est un impératif, puisqu’il s’agit d’une proposition synthétique, et annoncer la troisième section de son ouvrage qui tentera de le faire.

La spécificité de la règle pratique que Kant énonça est d’être, nous dit-il, un « impératif », bien qu’il ne puisse pas encore le prouver, comme nous tenterons de l’expliquer plus loin. Qu’est-ce qu’un impératif? Un impératif n’est pas une maxime : la maxime ne vaut que subjectivement, alors que l’impératif à une valeur objective, valant pour tous. « La représentation d’un principe objectif … se nomme un commandement (de la raison), et la formule du commandement se nomme un impératif » écrit Kant au début de sa deuxième section. Notons qu’il en distingue plusieurs types : les hypothétiques, qui n’énoncent qu’un moyen en vue d’une fin, de la forme « si … alors », et les catégoriques, qui obligent quant à eux expressément et sont de la forme « tu dois ». C’est en cela que la volonté de chaque être est nécessairement liée à un impératif, puisqu’un impératif est un principe objectif. Par exemple, « tu ne tueras point » est un impératif, puisque, comme nous l’avons vu plus haut, cette maxime peut être universalisée. Elle doit donc obligé tout être raisonnable.

Ainsi, si ma maxime peut être universalisée, elle devient un impératif. Ensuite, si elle ne détermine rien d’autre que la volonté, c’est un impératif catégorique, c’est-à-dire une loi. En revanche, si elle ne détermine la volonté qu’en vue d’un effet désiré, l’impératif est hypothétique, et n’est qu’un précepte (Kant distinguera pour cette sphère des impératifs hypothétiques entre les règles d’habileté et les conseils de prudence). La question se pose donc de savoir pourquoi cette règle pratique, que Kant vient d’énoncer, serait un impératif. En quoi cette formule obligerait-elle nécessairement tout être raisonnable? Comment l’autonomie peut-elle conduire à un impératif, à un commandement?

Kant nous dit que cela ne peut pas être prouvé par une simple analyse, puisqu’il s’agirait là d’une proposition synthétique. Kant distingue en effet deux types de jugements, comme il le fit dans la Critique de la raison pure : les jugements analytiques et les jugements synthétiques. Il y a un jugement analytique lorsqu’un prédicat B est contenu dans un concept A, et que l’on a pas à sortir de ce concept pour le découvrir. Un jugement synthétique relie quant à lui un prédicat B à un concept A lorsque ce prédicat n’est pas contenu dans ce concept : il faut donc sortir du concept A pour le relier au prédicat B au moyen d’un troisième terme.

Dans le cas qui nous préoccupe, il y a une aporie de l’analyse de la volonté. L’idée d’une législation universelle n’est en effet pas logiquement contenu dans celle de la volonté. Nous aurions beau chercher encore et toujours dans l’idée de volonté une législation universelle, jamais nous ne la trouverions : il nous faut sortir du concept et relier la volonté à cette législation universelle, d’où le fait que Kant qualifie cela de proposition synthétique.

Ainsi, c’est pour cela que tenter dans cette section de déterminer cette relation sortirait de son objet : tout comme la première section, cette seconde opère sur un mode analytique. La seule manière d’établir cette proposition synthétique serait de rentrer dans une critique de la raison pure pratique, ce qui sera l’objet de la troisième section intitulée « Passage de la métaphysique des moeurs à la critique de la raison pure pratique ». (Notons que Kant parle ici d’une critique de la raison pure pratique, non de la raison pratique uniquement. Il faut rappeler que Kant, à l’époque de la rédaction du présent traité, ne juge pas encore nécessaire l’entreprise d’une critique de la raison pure pratique, comme il nous l’annonce dans sa préface. La subtilité entre raison pure pratique et raison pratique qu’il établira dans la préface de sa seconde critique ne lui est par conséquent peut-être pas encore à l’esprit.)

La proposition ne pouvant être analytique, elle est nécessairement synthétique et doit être, qui plus est, « établie tout à fait a priori » : si elle ne l’était pas, c’est-à-dire si elle trouvait son fondement a posteriori, elle viendrait puiser dans l’expérience sa justification, et ouvrirait donc la porte à l’hétéronomie, ce qui serait, on le voit sans peine, une contradiction avec l’idée d’autonomie. L’unique fondement sera une proposition synthétique a priori. De plus, pour être nécessaire et universelle, en un mot, apodictique, il lui faut nécessairement être a priori. La question que l’on pourrait poser serait alors, comme l’écrit Kant plus loin dans son ouvrage : « comment une telle proposition pratique synthétique a priori est possible »? Cette question fait comme un écho à celle, bien connue, qui était posée dans la Critique de la raison pure, concernant la possibilité des jugements synthétiques a priori. C’est pourquoi Kant dit que la solution de ce problème dépasserait les limites d’une métaphysique des moeurs, et qu’il faudrait par conséquent une critique pour pouvoir l’éluder.

Pour l’instant, Kant fonde la réalité de l’impératif catégorique uniquement sur quelque chose de semblable au sentiment : on a comme un sentiment que la moralité est quelque chose, que ce n’est pas une « chimère », par conséquent, l’impératif catégorique est vrai puisqu’il est donné. Autrement dit, Kant part d’un fait, et tout le plan des Fondements de la métaphysique des moeurs, qui procède selon l’ordre analytique à la manière des Prolégomènes, va dans ce sens : il y a la moralité, c’est un fait, ce qui explique d’ailleurs pourquoi il se trouve exister une « philosophie morale populaire » : le commun se fiche bien de la philosophie morale, il n’en reste pas moins qu’ils ont une idée de ce qu’est la moralité. Tout le travail de Kant dans cette deuxième section sera d’en trouver les fondements. La moralité existant, « l’impératif catégorique est vrai, et avec lui l’autonomie de la volonté » écrit-il pour clore cette seconde section, ce qui implique qu’un usage synthétique de la raison pure pratique soit possible. Finalement, Kant trouvera deux solutions dans la Critique de la raison pratique pour prouver la loi morale entièrement a priori : soit synthétiquement, grâce « au fait de la raison », qui n’est pas exactement un sentiment et n’est donc pas empirique, qui n’est rien d’autre que la conscience que l’on puisse avoir de la loi morale; soit analytiquement si on présuppose la liberté de la volonté comme existant objectivement, de laquelle toute la moralité se déduit. Kant reviendra donc dans cet autre ouvrage quelque peu sur la position qu’il tient dans le texte étudié ici, puisque l’on sait que la raison pratique se devra de postuler l’existence de la liberté, ce qui permettra la moralité et l’impératif catégorique.

Nous devons cependant pour le texte qui nous occupe ici rester sur la pensée que l’on ne peut en rien déduire la loi morale (l’impératif catégorique) d’une simple analyse de l’autonomie de la volonté, mais qu’il nous faudra au contraire sortir de son concept (ou plus exactement Idée) pour en établir la validité objective, travail auquel s’attellera la troisième section du présent ouvrage. Reste toutefois à savoir si l’analyse est nécessairement infructueuse. En particulier, « l’analyse des concepts de la moralité » ne pourrait-elle pas se révéler riche en conclusions?

 

 

 

Dans un troisième temps, Kant va réduire les principes de la moralité à un seul et unique principe : celui de l’autonomie.

L’analyse semblait jusqu’alors aporétique. On pouvait alors se demander pourquoi KAnt s’attachait à user de cette méthode dans ces deux premières sections si elle ne pouvait mener à rien. Mais ce serait aller trop vite. L’analyse peut en effet nous aider à obtenir des résultats, même s’ils sont limités (« la seule chose »), mais non des moindres. Remarquons, comme l’écrivait déjà Kant dans sa première critique, que les jugements analytiques sont tous a priori : il serait en effet stupide de devoir recourir à l’expérience pour trouver quelque chose que nous pouvons découvrir par une simple clarification de l’entendement. Par conséquent, étant tous a priori, ils ont une valeur apodictique, ce qui fait leur force car si nous pouvons trouver quelque chose par l’analyse d’un concept, cette chose sera alors indiscutablement vraie, et nous n’aurons pas perdu notre temps.

Ainsi, lorsque nous analysons les concepts de la moralité, c’est-à-dire lorsque nous nous contentons de rester à l’intérieur de ces concepts sans en sortir, nous découvrons, nous dit Kant, que « le principe de l’autonomie est l’unique principe de la morale…[et] que ce ce principe doit être un impératif catégorique ». En d’autres termes, il est donc apodictique, puisque cela est établi analytiquement et a priori, que l’autonomie soit le seul et unique fondement de la morale, et que par conséquent l’impératif catégorique ait une validité objective et universelle. Par cela pouvons-nous mieux expliquer le choix du titre de ce paragraphe : si « l’autonomie de la volonté [est le] principe suprême de la moralité », c’est parce que nous trouvons par l’analyse qu’il ne saurait y avoir qu’un seul et « unique principe de la morale ». Mais qu’est-ce qui peut bien autoriser Kant à dire cela?

Avant d’arriver à ce paragraphe, Kant avait donné trois formulations différentes de l’impératif catégorique que son analyse de la moralité lui permit de découvrir. Toutes ces formulations avaient pour dessein de faire ressortir certains traits (principes) de l’action morale. Ce qui nous est dit ici est, c’est que tout aussi pertinents que soient ces principes, il en existe un qui en est le couronnement : celui de l’autonomie de la moralité. En effet, il suffit de supposer ce principe pour que les autres qui furent énoncés s’en déduisent. En ce sens, il sont contenus dans le principe de la moralité, et par conséquent, c’est par l’analyse que nous les découvrons. Si cela est possible, c’est parce que l’autonomie de la volonté n’est rien d’autre que l’impératif catégorique dans sa formulation la plus générale.

Dans la formulation donné dans notre extrait, à savoir, « opter toujours de telle sorte que la volonté puisse considérer les maximes qui déterminent son choix, en même temps comme des lois universelles » sont contenues les autres formulation; la première étant « agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature »; la seconde étant « agis de façon que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen »; enfin, la troisième étant « l’idée de la volonté de tout être raisonnable comme volonté légiférant de manière universelle ». Ces trois formulations mettent chacune en évidence trois principes : la première du point de vue objectif consistant dans l’universalisation de la règle, la seconde du point de vue subjectif consistant dans la fin en soi à rechercher dans tout sujet, la troisième du point de vue de la finalité consistant dans un règne des fins.

Comme Kant l’écrit, « les trois façons mentionnées de se représenter le principe de la moralité ne sont en fait … qu’autant de formules d’une seule et même loi, dont chacune réunit en elle, par elle-même, les deux autres. ». Par conséquent, tous ces aspects de la moralité se rejoignent dans une seule formulation de l’impératif catégorique : « Agis selon des maximes qui puissent en même temps se prendre elles-mêmes pour objet comme lois universelles de la nature. Telle est donc la formule d’une volonté purement et simplement bonne. » Or, qu’est-ce qu’une volonté purement et simplement bonne, si ce n’est une volonté autonome, libre? Voici donc à quoi conduit l’analyse des concepts de la moralité : au principe de l’autonomie comme unique principe de morale, à travers la formulation de l’impératif catégorique.

« Que celui-ci ne commande ni plus ni moins que cette autonomie même » se déduit de ce que nous avons dit plus haut. Nous ne pouvons être libre que si nous nous arrachons à l’hétéronomie. Or, l’autonomie, comme consistant à se donner à soi-même sa loi, n’est rien d’autre que l’impératif catégorique. En effet, l’impératif catégorique tente de trouver ce qu’il peut y avoir d’universel dans un sujet (ce qui est bien montré par la première formulation), en tant que le sujet puisse être considéré comme légiférant universellement. Kant reprend cette idée de Rousseau : ce dernier avait pensé l’idée que nous puissions être libres que lorsque nous étions soumis à la volonté générale dans le domaine politique (voir le Contrat social); Kant étend ce principe jusque dans le domaine de la morale, où nous ne sommes libres (autonomes) que lorsque nous nous soumettons à notre propre loi, loi universelle ou générale puisque tout être raisonnable doit, en droit, être soumis à la même si tant est qu’il agit selon l’impératif catégorique. Ainsi, l’impératif catégorique, notamment en universalisant la loi, commande l’autonomie; sans le respecter, je ne saurais être autonome, et par conséquent, libre. Il n’y a qu’en respectant le devoir que je me suis fixé que je puis être autonome.

Remarquons que Kant dit que « ce principe doit être un impératif catégorique » : il ne parle pas de l’impératif catégorique en particulier dont nous venons de parler, mais de l’impératif catégorique en général. Comme nous l’avons montré, un impératif catégorique oblige expressément, il est la plupart du temps formulé dans la langue du « tu dois… ». De plus, Kant dit qu’il doit être (c’est nous qui avons souligné) un impératif catégorique, non pas qu’il l’est déjà. Cela se comprend très bien : Kant nous avait dit dans le second moment qu’il n’était pas encore possible pour lui dans sa deuxième section de prouver que ce principe était un impératif puisque cela nécessitait une critique du sujet, étant donné qu’il s’agissait d’une proposition synthétique. Ne pouvant le prouver, Kant ne peut donc pour le moment que se placer du point de vue de l’hypothèse, de la conjecture : il ne peut pas dire c’est un impératif, mais que le présumer et dire ce doit en être un. C’est dans la suite du texte que Kant va essayer de prouver son hypothèse, de montrer que l’impératif catégorique est possible.

Pour synthétiser ce que nous venons de voir, Kant nous montre dans ce troisième temps que toutes les formulations de l’impératif catégorique, et par extension, tous les principes de la moralité peuvent être réduits à un unique principe : celui de l’autonomie. L’autonomie est par conséquent le principe suprême de la moralité, et ce principe n’est rien d’autre, ou plutôt ne doit être rien d’autre que l’impératif catégorique.

 

 

 

Conclusion

Cet extrait des Fondements de la métaphysique des moeurs, malgré sa brièveté, fut riche à la fois en difficultés et en enseignements. Qu’il fut riche en enseignements est une conséquence directe de sa difficulté. Le texte étant très laconique, il nous fallut en effet chercher dans bien des endroits de l’ouvrage, et même de tout l’oeuvre, des passages nous permettant de mieux saisir la pensée de l’auteur. C’est pourquoi ces difficultés nous ont permis, à partir des quelques lignes de ce texte, de retrouver une grande partie du système de la morale de Kant, et même de son système en général. Ce n’est qu’ainsi que nous avons pu répondre aux multiples questions que nous avons posées en introduction, questions que le texte lui-même posait de façon implicite.

Toutefois, la question essentielle était de trouver ce qui permettait à Kant de dire que « l’autonomie de la volonté [est le] principe suprême de la moralité », et « que ce principe doit être un impératif catégorique ». Énigmatique à première vue, cette affirmation s’éclaire désormais. L’impératif catégorique, dans sa formulation général, permet en effet de déduire toute la morale; c’est en ce sens qu’il est suprême, puisqu’il est au-dessus de tous les autres. Ainsi, ce n’est qu’avec cette règle pratique, qui n’est rien d’autre qu’une loi pratique, que je puis être autonome (libre), et par conséquent, que je puis avoir une action morale. Agir selon cette règle n’est rien d’autre que le devoir qu’a tout être raisonnable, s’il veut s’arracher à son animalité.

Nous devons en effet nous arracher à notre animalité, oser être libre, et c’est pourquoi c’est un devoir pour nous que d’agir selon l’impératif catégorique, afin d’être libre. Ainsi, sommes-nous nous-mêmes responsables de notre liberté. Ce texte est comme un écho au célèbre Qu’est-ce que les Lumières que Kant publia peu de temps avant celui-ci. Par conséquent, le combat que livre l’homme pour sortir de l’obscurantisme se retrouve même là où, a priori, nous pouvions penser qu’il n’y pût y être : dans la sphère de la morale. Ce n’est donc qu’en acceptant d’agir avec moralité que nous pourrons devenir adulte, et que l’humanité à laquelle tous nous participons le pourra.

 

Explication de texte : Kant, Fondements de la métaphysique des moeurs, Deuxième section, « L’autonomie de la volonté comme principe suprême de la moralité »