Jean-Jacques Rousseau est à la mode. L’année 2012 est celle du tricentenaire de sa naissance. L’agrégation de philosophie lui a même rendu hommage cette année en le faisant figurer à son programme. [1] L’agrégation de lettres modernes en fait de même pour 2013 en inscrivant les Confessions dans son programme. [2]

En bon philosophe des Lumières − quoiqu’il se situe davantage dans leur pénombre − Jean-Jacques aimait parfois fréquenter les salons, au moins dans sa jeunesse. Dans ces salons, on discutait et on jouait. Le Rapido et le PMU [3] n’existant pas encore, c’est vers les échecs que l’on se tournait le plus souvent. Bien qu’issu du vieux français « desport » signifiant quelque chose comme « divertissement », le terme « sport » n’existait pas encore. Il ne fut en effet popularisé qu’à partir de 1850 par Eugène Chapus, qui importa ce terme d’Angleterre pour désigner en même temps ces pratiques peu connues en France auxquelles était attaché le terme : les passe-temps de la mondanité, auxquels il faisait appartenir le jeu d’échecs.

Philidor était sans conteste le joueur le plus renommé du siècle des Lumières. Ce fut l’un des premiers à théoriser profondément l’utilisation des pions dans une partie : « les pions sont l’âme des échecs », écrivait-il dans son traité L’analyse des échecs. Avant, on leur accordait une importance beaucoup moins cruciale. Au Moyen-Âge, il était d’usage, paraît-il, de les avancer anarchiquement jusqu’à presque tous les éliminer, moment où enfin la vraie partie commençait, où les pièces jugées plus valeureuses pouvaient entrer en scène. [4] Le jeu de Philidor va à l’encontre de ces principes séculaires. [5] Son jeu est, en un sens, révolutionnaire, démocratique : il laisse la place aux humbles, dont l’importance est désormais aussi décisive que celle d’une reine ou d’un cavalier pour le sort d’une bataille ; on ne les sacrifie plus inutilement, mais au contraire on assoie sa force sur eux ; on ne peut plus gouverner correctement une partie sans se reposer sur eux ; ils sont la première légitimité d’une position.

Jean-Jacques partageait plus d’une chose avec Philidor. Le même siècle, et le même lieu de sociabilité : le café de la Régence, que tous deux fréquentaient. La musique : Philidor et Jean-Jacques étaient tous deux musiciens, et en écrivaient tous deux, connaissant toutefois un succès différent − on tient Philidor pour l’inventeur de l’opéra-comique. Les échecs : Philidor y excellait, Jean-Jacques y jouait ; surtout, ce dernier les collectionnait.

Si l’on en croit Les Confessions, c’est un certain M. Bagueret qui apprit à Jean-Jacques à jouer aux échecs à Chambéry. Visiblement, Jean-Jacques possédait quelques prédispositions :

Il s’avisa de me proposer d’apprendre les échecs, qu’il jouait un peu. J’essayai presque malgré moi ; et, après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide, qu’avant la fin de la première séance, je lui donnai la tour qu’il m’avait donnée en commençant.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Livre V (vers la fin [6]).

C’était là tout ce qui était nécessaire pour que Jean-Jacques se prenne de passion pour les soixante-quatre cases :

Il ne m’en fallut pas davantage : me voilà forcené des échecs. J’achète un échiquier, j’achète le Calabrois [7] : je m’enferme dans ma chambre, j’y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par cœur toutes les parties [8], à les fourrer dans ma tête bon gré mal gré, à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois [9] de ce beau travail et d’efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune, et presque hébété.

Rousseau, Ibid.

Las ! Premiers échecs aux échecs. Lorsque Jean-Jacques tente de comparer ses nouvelles forces dans les cafés savoyards à d’autres joueurs, le succès le fuit. Il ne parvient même plus à battre ce M. Bagueret qui l’avait initié au jeu − au point que l’on peut presque faire l’hypothèse que ce dernier l’avait laissé gagner lors de leur première rencontre :

Je m’essaye, je rejoue avec M. Bagueret : il me bat une fois, deux fois, vingt fois ; tant de combinaisons s’étaient brouillées dans ma tête, et mon imagination s’était si bien amortie, que je ne voyais plus qu’un nuage devant moi. Toutes les fois qu’avec le livre de Philidor ou celui de Stamma j’ai voulu m’exercer à étudier des parties, la même chose m’est arrivée ; et après m’être épuisé de fatigue, je me suis trouvé plus faible qu’auparavant. Du reste, que j’aie abandonné les échecs, ou qu’en jouant je me sois remis en haleine, je n’ai jamais avancé d’un cran depuis cette première séance, et je me suis toujours retrouvé au même point où j’étais en la finissant. Je m’exercerais des milliers de siècles que je finirais par pouvoir donner la tour à Bagueret, et rien de plus. Voilà du temps bien employé ! direz-vous. Et je n’y en ai pas employé peu. Je ne finis ce premier essai que quand je n’eus plus la force de continuer.

Rousseau, Ibid.

Échec des tentatives de Jean-Jacques pour s’améliorer. Tous ses efforts restent vains : il demeure médiocre. En creux, je soupçonne Jean-Jacques d’avoir pour hypothèse que le talent ne peut-être qu’inné et que le travail ne l’améliore pas : la culture serait illusoire, au moins en ce domaine, et comme en d’autres matières − ce qui tranche avec d’autres thèses tenues par ailleurs, comme dans L’Émile. Dans ce fameux traité de pédagogie, dans le passage non moins fameux du « ah, si j’étais riche », Jean-Jacques nuance l’importance qu’occupent les échecs dans sa vie, assurant que s’il était plus fortuné, il y jouerait encore moins :

Je ne joue point du tout, étant solitaire et pauvre, si ce n’est quelquefois aux échecs, et cela de trop. Si j’étais riche, je jouerais moins encore, et seulement un très petit jeu, pour ne voir point de mécontent, ni l’être.

Rousseau, Émile, Livre IV (derechef vers la fin).

Pauvre ou riche, la passion pour les échecs de Jean-Jacques n’en resta pourtant pas là. À Paris, il fréquenta en personnes les plus grands joueurs, dont justement Philidor, duquel il ne digérait pas le livre [10] :

J’avais un autre expédient non moins solide dans les échecs, auxquels je consacrais régulièrement, chez Maugis, les après-midi des jours que je n’allais pas au spectacle. Je fis là connaissance avec M. de Légal [11], avec un M. Husson, avec Philidor, avec tous les grands joueurs d’échecs de ce temps-là, et n’en devins pas plus habile. Je ne doutai pas cependant que je ne devinsse à la fin plus fort qu’eux tous [12] ; et c’en était assez, selon moi, pour me servir de ressource. De quelque folie que je m’engouasse, j’y portais toujours la même manière de raisonner. Je me disais : Quiconque prime en quelque chose est toujours sûr d’être recherché. [13] Primons donc, n’importe en quoi ; je serai recherché, les occasions se présenteront, et mon mérite fera le reste. Cet enfantillage n’était pas le sophisme de ma raison, c’était celui de mon indolence. [14] Effrayé des grands et rapides efforts qu’il aurait fallu faire pour m’évertuer, je tâchais de flatter ma paresse, et je m’en voilais la honte par des arguments dignes d’elle.

Rousseau, Les Confessions, Livre VII (plutôt vers le milieu du livre cette fois-ci).

Rousseau ne battit jamais Philidor, quoiqu’ils se soient pourtant vraisemblablement affrontés. Philidor dut même très certainement affronter Voltaire et Diderot. Mais Philidor était à l’époque imbattable : lui-même avait battu à huit reprises son maître Legal dans un championnat du monde informel, qui pourtant n’était pas le premier venu, et ce en lui laissant même, apparemment, l’avantage de la tour. Face à Philidor et à d’autres joueurs de ce calibre, Jean-Jacques partait évidemment battu d’avance, car il était très impressionnable :

J. J. est sur la musique et sur les choses qu’il sait le mieux comme il était jadis aux échecs. Jouait-il avec un plus fort que lui qu’il croyait plus faible, il le battait le plus souvent ; avec un plus faible qu’il croyait plus fort il était battu ; la suffisance des autres l’intimide et le démonte infailliblement.

Rousseau, Rousseau, juge de Jean-Jacques, p. 296.

Malgré ces obstacles, la passion de Jean-Jacques pour les échecs était tenace. Ici, il nous dit qu’il était capable d’endurer « quatre heures d’ennui » avant de pouvoir jouer une partie avec les messieurs Ferraud et Minard. [15] Là, il nous raconte comment il ne pouvait pas ne pas se forcer à donner de son mieux lorsqu’il jouait, soi-disant par respect pour son adversaire, comme lorsqu’il affrontait le prince de Conti :

Comme mon appartement de Mont-Louis était très petit, et que la situation du donjon était charmante, j’y conduisis le prince, qui, pour comble de grâces, voulut que j’eusse l’honneur de faire sa partie aux échecs. Je savais qu’il gagnait le chevalier de Lorenzy, qui était plus fort que moi. Cependant, malgré les signes et les grimaces du chevalier et des assistants, que je ne fis pas semblant de voir, je gagnai les deux parties que nous jouâmes. En finissant je lui dis d’un ton respectueux, mais grave : Monseigneur, j’honore trop Votre Altesse sérénissime pour ne la pas gagner toujours aux échecs. Ce grand prince, plein d’esprit et de lumières, et si digne de n’être pas adulé, sentit en effet, du moins je le pense, qu’il n’y avait là que moi qui le traitasse en homme, et j’ai tout lieu de croire qu’il m’en a vraiment su bon gré.

Rousseau, Op. Cit., Livre X (presque vers la fin cette fois-ci).

À l’évidence, Jean-Jacques prenait le jeu très au sérieux. Il ne pouvait pas jouer pour du beurre, ou bien feindre la faiblesse afin de laisser gagner un adversaire plus faible que lui. Mais je pense que c’était plus par narcissisme que par fair play : il en allait de son orgueil. Ainsi se permettait-il de fanfaronner, lui qui, visiblement, était bien meilleur joueur que ce qu’il confessait. Dans une lettre à quelqu’un qui était très certainement un ami devant lui rendre visite, voici ce qu’il pouvait écrire :

Je suis bien aise que vous vous renforciez assez aux échecs pour me donner du plaisir à vous battre. Voilà tout ce que vous pouvez espérer. Car, à moins que vous ne receviez avantage, mon pauvre ami, vous serez battu ; et toujours battu. Je me souviens qu’ayant l’honneur de jouer, il y a six ou sept ans, avec M. le prince de Conti [16], je lui gagnai trois parties de suite, tandis que tout son cortège me faisait des grimaces de possédés. En quittant le jeu, je lui dis gravement : Monseigneur, je respecte trop votre Altesse pour ne pas toujours gagner. Mon ami, vous serez battu, et bien battu. Je ne serais pas même fâché que cela vous dégoûtât des échecs, car je n’aime pas que vous preniez du goût pour des amusements si fatigants et si sédentaires.

Rousseau, Lettre du 27 septembre 1767 à Mr. D. P……u

Quelle ironie ! Jean-Jacques se flatte de son aisance à ce jeu qu’il feint de dédaigner, et qu’il déconseille même, d’une manière toute schizophrénique. Jean-Jacques nourrit en fait une réelle dépendance aux petits chevaux de bois. Il les apprécie tellement qu’il lui est difficile de s’en passer, même malade :

Depuis deux jours je suis moins bien, j’ai de la fièvre, un grand mal de tête, que les échecs où j’ai joué hier, ont augmenté. Je les aime, et il faut que je les quitte.

Rousseau, Lettre du 28 novembre 1768 à Mr. Laliaud

Il ne peut s’en passer, à son grand dam, bien incapable de suivre ses propres recommandations, sans doute trop heureux des quelques satisfactions qu’il retirait du jeu. Que l’on en juge par ce témoignage de Diderot, qui visiblement était un joueur beaucoup plus faible que Jean-Jacques :

L’homme ambitionne la supériorité, même dans les plus petites choses. Jean-Jacques Rousseau, qui me gagnait toujours aux échecs, me refusait un avantage qui rendît la partie plus égale. Souffrez-vous à perdre, me disait-il. – Non, lui répondais-je. Mais je me défendrais mieux et vous en auriez plus de plaisir. – Cela se peut, répliquait-il, laissons pourtant les choses comme elles sont.

Diderot, Salon de 1767, p. 205.

Jean-Jacques était un joueur visiblement plus fort que le médiocre qu’il prétendait être. Mais il y a un biais, qui est que lui prenait les échecs au sérieux, alors que Diderot les méprisait, ou au moins les négligeait. Ami de Philidor, Diderot allait ainsi jusqu’à lui conseiller dans une lettre de 1782 d’arrêter de jouer et de se consacrer davantage à la musique, au motif que les joueurs d’échecs passent, mais que les musiciens demeurent. [17]

Mais ni Philidor, ni Rousseau n’étaient du genre à écouter les conseils de Diderot. Les deux s’enfoncèrent, à leur manière, dans les échecs.

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[1] Hommage qui s’est transformé en camouflet, Plotin lui ayant en définitive volé la vedette pour l’épreuve d’histoire de la philosophie.
[2] N’en inférons pas par là que les étudiants en lettres modernes seraient attardés. Ce sont peut-être simplement les philosophes qui sont précoces.
[3] Quoique le « turf » faisait ses débuts, et ce dès la fin du XVIIe siècle.
[4] Mais les règles étaient encore légèrement différentes des actuelles. Notamment, les pièces à longue portée, telles que la dame, ne suivaient pas encore les mêmes chemins.
[5] Afin d’être juste, il faut certes aussi signaler ces grands joueurs d’avant Philidor qu’étaient Gioachino Greco ou Philippe Stamma, mais aussi d’autres joueurs de la Renaissance dont l’histoire a trop vite oublié le nom : Luis Ramírez Lucena, Pedro Damiano, et d’autres encore.
[6] Une référence précise s’il en est. Mais je suis certain que l’on m’aurait reproché de ne pas citer les pages en Pléiade.
[7] Il s’agit justement de l’ouvrage de Giochino Greco.
[8] La mémoire entre pour une grande part dans la maîtrise du jeu d’échecs. Mais celle-ci est organisée suivant le mode du chunking. En outre, la maîtrise s’accompagne bien souvent d’un point de vue neurologique d’une spécialisation de la région fusiforme, dédiée initialement à la reconnaissance des visages, dans la reconnaissance de patterns, ce qui éloigne de l’apprentissage purement discursif des parties.
[9] Insuffisant : certains chercheurs pensent qu’il faut au moins 10 000 heures de vol (soit 20 heures par semaine, 50 semaines par an, pendant 10 ans) avant de pouvoir maîtriser un domaine. Théorie que l’on trouve exposée par K. Anders Ericsson.
[10] Je dois avouer que moi non plus.
[11] Maître de Philidor, connu pour son célèbre mat qui implique le sacrifice de la dame après que le cavalier en f3, qui est cloué relativement par le fou g4, ose s’en aller vers la case e5.
[12] Philidor était quand même très fort, même si l’on critique aujourd’hui la défense à laquelle on a donné son nom, qui soutient au deuxième coup le pion e5 par d6.
[13] Aujourd’hui, Jean-Jacques se serait certainement porté candidat à une émission de télé-réalité.
[14] Si l’on en croit Canguilhem, cette indolence devait probablement avoir pour conséquence, et non pour cause, une hypoglycémie. On a le corps qu’on mérite.
[15] Rousseau, Op. Cit., Livre X (vers le début).
[16] Sur ce fameux match face au prince de Conti, cf. supra. Propension à la mythomanie ? à l’exagération ? mémoire défaillante ? Jean-Jacques parle désormais de trois parties victorieuses, alors qu’il n’était question que de deux précédemment.
[17] Il me semble que Philidor le joueur d’échecs est cependant plus connu aujourd’hui que Philidor le musicien. Mais peut-être eut-il égalé Mozart s’il s’était consacré pleinement à la musique.

[amtap book:isbn=2070399699]

[amtap book:isbn=2070313859]

[amtap book:isbn=8490010722]