Spiro LouysLe vendredi 10 avril 1896 (le 29 mars selon le calendrier grec de l’époque), à 1 heure 56 minutes et 30 secondes fut donné à Athènes le départ du premier marathon de l’histoire. Il y avait bien eu un marathon avant. Celui couru par ce soldat inconnu athénien, du nom d’Euclès Thersippou ou de Thersippos Ereous, tout chargé de ses armes et de la mission d’annoncer la victoire de l’armée de Miltiade sur les Perses de Darius1. 2386 ans plus tard, c’est à l’occasion des premiers Jeux Olympiques – modernisés pour Maurras, restaurés pour Coubertin – que l’on fit courir « une distance énorme – entre 42 et 44 kilomètres – et propre à être jugée déraisonnable.2 » L’idée provenait cette fois-ci non de ce dernier mais de l’enthousiasme de M. Michel Bréal qui décida d’offrir une Coupe à l’occasion de cette course.

42 kilomètres ? 44 kilomètres ? Dans le programme des Jeux Olympiques publié dans la Revue Olympique en avril 1895, la distance annoncée était de 48 kilomètres. Dans les Mémoires du Baron Pierre Fredy de Coubertin où celui-ci est reproduit, celle-ci n’est plus mentionnée. Aujourd’hui, on s’accorde pour dire que le chemin choisi pour relier Marathon à Athènes était long de peu ou prou 40 kilomètres3.

L’imprécision de la distance courue à Athènes n’a d’égale que la précision de l’heure où le départ fut donné, que l’on connaît grâce à Charles Maurras, l’un des 13 journalistes dépêchés pour assister à ces premiers Jeux, le même qui plus tard fondera Action française, mais qui pour l’instant n’est que simple correspondant pour le grand quotidien de l’époque La Gazette de France. 1 heure 56 minutes 30 secondes, donc, selon Maurras. Pour d’autres, c’est à quatorze heures vingt-cinq que le pistolet du starter se fit entendre. Mais Maurras était sourd, d’où peut-être la confusion.

Quoiqu’il en soit, 2 heures 58 minutes et 50 secondes plus tard, Spiridion Louys, 23 ans, franchît la ligne d’arrivée en vainqueur. Spiridion ? Ainsi le nomme Coubertin, quand d’autres utilisent Spiridon ou Spiridyon. Pour Maurras, qui se sent l’intime de tous les Grecs parce qu’il cultivait ses lettres et Homère par coeur, ce « coureur revêtu du maillot blanc et bleu », c’est simplement Spiro, qui « s’engouffre dans l’allée profonde du Stade à travers les éclats redoublés de mêmes clameurs. – Ô nikitis ! Ô nikitis ! Zitôt ! « Le vainqueur ! Le vainqueur ! Vive ! »4 »

Ils devaient être 25 au départ mais ne furent que 17 à partir lors de l’explosion. Seuls 10 parviendront jusqu’aux portes du stade athénien. Parmi eux, ce Grec. Un berger, un paysan de Maroussi en Attique, qui avait appris l’existence de ces Jeux presque en même temps que ceux-là se déroulaient. Un « improvisé », comme dit Coubertin. C’est devant les icônes et parmi la clarté des cierges qu’il passa la nuit précédant sa victoire dans les méditations qui achevaient sa préparation dont la base était le jeune et la prière, loin de tout principe d’entraînement scientifique.

Le prince Constantin et le prince GeorgesPlus de soixante mille spectateurs acclamèrent son entrée dans le stade. Le prince Constantin et le prince Georges le portèrent devant le marbre du trône du roi. Le peuple grec exultait enfin. Les Dieux du Stade ne leur avaient pas étaient favorables depuis le commencement des Jeux. Enfin ! une première victoire grecque.

Spiro était pourtant loin d’avoir course gagnée. Les Grecs eux-mêmes n’auraient peut-être pas parié sur ce cheval. N’avait-il pas franchi la ligne d’arrivée qu’à la cinquième position deux semaines plus tôt lors des qualifications ?

La course fut d’abord menée par le Français Lemusiaux, qui était suivi de près par l’Australien Flack, déjà vainqueur sur 800m et 1500m, et le Hongrois Kellner. Derrière eux, les coureurs Grecs et le premier d’entre eux, Ioannis Lavrentis. Spiro est encore loin. Mais la course se durcit, et à mesure que les kilomètres défilent, des concurrents défaillent. Spiro choisi – sagement ? – de s’arrêter dans une auberge où il avale cul sec un verre de rouge et demande où en sont les autres concurrents. À peine promet-il de remporter la course qu’il entame sa remontée, dépasse tour à tour Lemusiaux, qui abandonnera après s’être fait soigné, et Flack, qui s’écroulera inconscient dans une voiture après avoir meurtri un spectateur.

Pendant ce temps, le stade est silencieux et peine à se distraire devant le concours de saut à la perche. Soudain, un canon et une rumeur annonce l’arrivée proche des concurrents. Un bruit cours, « une énorme agitation ébranle la masse, un immense Nenikikamen ! « Nous avons vaincu ! »5 » Entre dans le stade Spiro qui titube victorieusement jusqu’à la ligne d’arrivée, mais qui paradoxalement ne marque presque aucun épuisement.

Voici le premier champion olympique grec. Voici le premier vainqueur du marathon. Son sort ? Toute la Grèce l’acclame !. Les riches se cotisent et lui offrent un champ ; une dame de Smyrne lui attache de sa main une chaîne en or. On l’essuie, on le frotte, on le caresse et le cajole. Dimanche soir, il sera invité chez le roi, lui en fustanelle blanche, les autres en uniformes.

Avant la course, Mademoiselle Y…, « une jeune et jolie fille, la plus jolie, dit-on, de la bourgeoisie athénienne6 » avait promis sa main au vainqueur si celui-ci était Hellène. Ce n’était pas un grand risque, les concurrents appartenant pour la plupart à des familles excellentes. Sauf ce petit pâtre descendu de Maroussi qui eut l’audace de courir plus vite que la Grèce, l’Europe et l’Amérique.

La Revue Olympique du 6 juin 1906 fait remarquer « le désintéressement du berger Spiridion Louys [qui] […] avait, avec un remarquable esprit sportif, repoussé de semblables dons. » Pourtant, on l’accusa de rompre avec les principes de l’amateurisme avec lesquels nul ne transigeait à l’époque, pas même Coubertin qui confessera pourtant tardivement qu’il n’y avait dans ses prises de positions contre le professionnalisme que de l’opportunisme. Il est vrai que le monopole de l’approvisionnement en eau de la capitale grecque, depuis les sources de Maroussi, lui aurait été accordé. Est-ce là la raison qui l’empêcha de prendre part à d’autres compétitions ? Ce premier marathon paraît en effet avoir été son dernier.

Reste qu’on lui éleva une statue dans le stade panathénaïque, pour le rendre toujours présent dans ce lieu qu’il parvint à faire vibrer dans l’eurythmie de sa foulée. Encore aujourd’hui, les Grecs disent « courir comme un Louis. »

Htiler et Spiro LouysQuarante ans plus tard, il revient aux Jeux Olympiques. C’était à Berlin, en 1936. Ce vieillard de seulement 63 ans porte la première flamme olympique, défile en tête de la délégation grecque tout en portant haut son drapeau. Il remet à Hitler le rameau de la paix, fait de branches d’olivier dont il est plaisant d’imaginer qu’elles furent ramassées par Spiro lui-même sur son sol de Maroussi.

La flamme de Louys s’éteint quant à elle définitivement le 23 mars 1940, quelques mois avant l’invasion de la Grèce par Mussolini. Cruelle ironie du sport. La mort du marathonomque antique avait annoncé la fin d’une guerre ; celle du moderne le commencement d’une nouvelle.

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1C’était en 490 (avant Jésus-Christ, faut-il préciser), à l’occasion de la première guerre médique.

2Pierre de Coubertin, Mémoires Olympiques, 1931.

3Ce n’est en effet que bien plus tard, en 1921, que l’on prendra pour référence la distance du marathon couru à Londres à l’occasion des Jeux Olympiques de 1908 tenus dans cette même ville, et qui était précisément de 26 milles et 385 yards, c’est-à-dire 42.195 kilomètres, pas moinsse.

4Charles Maurras, Quatrième lettre des Jeux olympiques, 1896.

5Charles Maurras, Ibid.

6Charles Maurras, Cinquième lettre des Jeux olympiques, 1896.

[amtap book:isbn=208071208X]